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Achab mains : rencontre avec Stéphane Douay et Stéphane Piatzszek

Lundi 10 juin 2013 - Stéphane Douay et Stéphane Piatzszek avaient entamé chez Soleil une série policière mettant en scène un commandant de la criminelle aux prises avec un passé qui ne l'avait pas épargné, à la limite de la mythologie, et que son surnom a amplifié - rappelez-vous le somptueux roman de Herman Melville, Moby Dick. Ce commandant Achab ainsi que la série avaient été mis au placard. Casterman, par l'entremise d'un ancien libraire complètement accro devenu éditeur, redonnent vie à cette série. L'occasion de (re)découvrir l'épopée, son épisode inédit et ses deux auteurs était bien trop belle pour la rater. Le résultat de cette rencontre se trouve là en une page où les deux voix comme dans leurs albums se complètent tout naturellement.
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© Casterman



k-libre : Qui est le commandant Achab ?
Stéphane Piatzsezk : Le commandant Achab est un fonctionnaire du Quai des Orfèvres, de la Criminelle. C'est un vieux flic d'une cinquantaine d'années qu'on trouve, au début du récit, dans un placard, car il a un passé qui ne passe pas. Un jeune flic débarque alors, il va lui redonner envie de repartir sur le terrain. C'est un Maigret déglingué, qui fonctionne à l'instinct, qui sonde les âmes à sa façon. Il explore notre modernité en étant lui-même un dinosaure pas très moderne, mais il comprend pas mal de choses. C'est un aiguillon sur notre réalité.

k-libre : Comment est né ce personnage ?
Stéphane Piatzsezk : Je n'en ai pas la moindre idée. C'est le mystère de la création. Il y avait une évidence... mais c'est un mystère. Il y a du Maigret, du Ellroy, un mélange de beaucoup de choses, mais ça reste un mystère. Pour moi, ce n'est pas un antihéros, mais le flic que j'aimerais voir à la Criminelle.

k-libre : Achab, c'est aussi évidemment une référence à Moby Dick ?
Stéphane Piatzsezk : Oui, car quand j'ai présenté le personnage, je n'ai pas dit qu'il avait perdu une jambe et qu'il marchait avec une prothèse. Oui, c'est Moby Dick, un flic pirate avec une jambe de bois qui poursuit sa baleine blanche à sa façon. C'est ce qu'on découvrira au fil des albums...

k-libre : Le deuxième personnage important de la série est son assistant...
Stéphane Piatzsezk : Oui, c'est Karim, son collègue. C'est plutôt un jeune homme, il est pas mal mais il est arabe et pédé ! Lui aussi, il traîne quelque chose !

k-libre : Pourquoi avoir opté pour ce profil ?
Stéphane Piatzsezk : Je n'en sais rien. C'est venu comme ça. Je pense qu'il y a des flics pédés, plus qu'on ne le croit, mais ils doivent se planquer un petit peu. Je trouvais qu'il y avait une alchimie entre ce vieux flic et ce jeune gars qui a aussi sa part d'ombre. Je connais un certain nombre de flics, et Karim est sûrement un mélange.

k-libre : À propos de part d'ombre, racontez-nous celle qui les rapproche.
Stéphane Piatzsezk : Achab et le père de Karim sont des amis d'enfance. Achab s'appelle en réalité Edgar Cohen, c'est un juif pied-noir qui a passé son enfance en Algérie, en compagnie de son frère, devenu le patron de la Crim, et d'un jeune Algérien. Ces trois-là ont fait les quatre cents coups ensemble avant de venir en France, où les deux frères Cohen sont devenus flics tandis que l'autre a viré voyou. Il a fini en tôle après quelques casses puis, c'est ce qu'on découvrira petit à petit, il s'est échappé de prison, il est devenu l'ennemi public n° 1 et c'est, ironie des choses, Achab qui, en essayant d'arrêter son ami d'enfance, l'a flingué. Le fils de ce voyou est devenu flic, et quand il débarque au Quai des Orfèvres, c'est pour rencontrer celui qui a tué son père et comprendre ce qui s'est passé. Le récit débute là-dessus et on découvre qu'après ce meurtre, Achab s'est refermé sur lui-même. Peu à peu, les deux flics vont comprendre que la mort du père n'est pas un coup du sort et qu'il y a sans doute une machination derrière tout ça.

k-libre : Vous aviez pensé à ce fil rouge dès le départ ?
Stéphane Piatzsezk : Évidemment. Moi, je suis scénariste, je ne peux pas partir sans filer, j'ai besoin de connaître la fin. Chaque volume d'Achab est une enquête criminelle mais ce fil rouge, j'en connais les grandes articulations, et je sais comment ça va se terminer.

k-libre : Les deux premiers volumes se déroulaient à Paris, le troisième au Havre, le quatrième est annoncé à Grandcamp-Maisy (Calvados). Faut-il voir un symbole dans le fait de commencer dans une très grande ville pour aller vers une plus petite ?
Stéphane Piatzsezk : Oui, c'est une drôle de question... Le cinquième se déroulera dans l'infiniment grand et, en même temps, dans l'infiniment petit, mais je ne dirai pas où. Ce qui est sûr, c'est que les lieux sont essentiels. Quand j'aime un lieu, il secrète son histoire. Si nous avons choisi ces endroits, c'est parce que nous partons du principe qu'on parle bien des endroits qu'on aime bien. Je connais bien Paris et Stéphane connaît bien Le Havre et Grandcamp-Maisy.

k-libre : Ces villes étaient choisies dès le départ ?
Stéphane Douay : Au départ, on ne savait pas trop où allait se retrouver Achab au fil des albums. Mais, dès le premier album, j'avais parlé du Havre et dit que j'aimerais qu'il y aille car cette ville se prête bien au polar, et ne se résume pas au port et à ses clichés habituels. Le Havre est une ville de béton qui a été reconstruite. Elle a une histoire et Stéphane se l'est bien appropriée en établissant un parallèle entre le personnage à qui il manque une jambe et la ville qui a perdu ses jambes et ses bras et qui est toujours là. Grandcamp, c'est plus facile : c'est là où j'habite ! Quant au cinquième, je connais beaucoup moins mais Stéphane oui !

k-libre : Donc la série ne s'arrêtera pas au quatrième volume.
Stéphane Piatzsezk : Ce qui est formidable avec un flic de la Criminelle, c'est qu'il peut aller partout, dès lors qu'un meurtre pose problème, qu'il est complexe. Dans la grande mégapole parisienne comme dans un village. Avec Achab, on explore le pays. Dans le cinquième, on verra un autre aspect du pays. Avec Achab, on a un vecteur formidable.

k-libre : Vous, vous avez "exploré" deux éditeurs : Soleil pour les deux premiers volets, puis Casterman. Pas mal...
Stéphane Piatzsezk : Il s'est passé cette chose miraculeuse que cette série, que Soleil a arrêté après deux albums, a été reprise par Casterman. C'est une histoire de rencontre. Un nouvel éditeur est arrivé chez Casterman, il avait été libraire, il avait beaucoup aimé Achab, et quand il est devenu éditeur chez Casterman, il nous a proposé de la reprendre. Chez Soleil, la série a eu une petite sortie, un petit tirage, une faible visibilité et elle est passée inaperçue. Donc, pour certains, c'est une ressortie mais pour beaucoup de gens, elle n'avait jamais existé avant.

k-libre : Comment réagit-on quand on est remercié après deux volumes ?
Stéphane Douay : Ça se fait progressivement. On avait déjà travaillé sur Cavales chez Soleil, c'était un one-shot. Et on s'est aperçu assez vite, lors des dédicaces, qu'il y avait comme une erreur de casting. Les lecteurs voient Soleil, comme un éditeur pour ados, et ne vont pas chercher plus loin alors que ce que nous faisons n'a rien à voir. Mais, tout ça figurait peut-être dans le titre du premier volume : Né pour mourir. Il a peut-être fallu mourir pour renaître. Le personnage est mort chez Soleil qui n'a pas fait grand-chose pour la série, mais il revient et ça donne tout son sens à ce premier album.

k-libre : Je reviens à vos états d'âme. Vous avez pensé avoir fait de mauvais choix quand vous avez appris que la série allait disparaître ?
Stéphane Douay : Nous sommes convaincus, depuis le départ, que nous tenons un bon personnage. Mais, nous essayons de prendre nos distances avec ce qui existe dans le polar en BD, et qui est en général assez simple. Nous essayons de développer un univers plus complexe avec deux histoires parallèles et nous sommes sûrs de la qualité de notre travail, sans que ce soit de la prétention. On y croit et l'éditeur aussi ! À partir de là, une dynamique se met en place et il y a un écho... ou pas. Chez Soleil, nous étions les seuls à y croire. On avait de beaux albums, ça suivait au niveau de l'édition mais c'était le vide sidéral au niveau promo. On était frustrés. Je pense que la série est mieux dans l'univers de Casterman.

k-libre : Quand un album est réédité, vous en profitez pour changer des choses ?
Stéphane Piatzsezk : C'est une chance d'en avoir une deuxième. J'ai revu quelques dialogues que je voulais retravailler. Il y a des petites choses mais il ne s'agissait pas de reprendre des dessins ou des couleurs, c'est trop complexe.

k-libre : Peut-on dire que Neige et roc vous a fait entrer chez Casterman ?
Stéphane Douay : Ce que je vois, c'est le parallèle entre notre entrée chez Soleil et celle chez Casterman. Chez Soleil, ou plutôt Quadrants, on a fait un one-shot, Cavales, qui est très bien. Et on a enchaîné sur Achab et chez Casterman, ça s'est fait de la même façon. Neige et roc aurait mérité plus de temps de maturation, mais on s'est lancé très vite, tout en cherchant une coloriste et puis finalement, ça a pris du temps, mais je pense que cette histoire aurait mérité le double de pages. Elle est trop condensée. Son format ne lui correspond pas.

k-libre : C'était un test ?
Stéphane Piatzsezk : Casterman voulait faire Achab mais il fallait du temps pour le mettre sur les rails et Neige et roc était prêt. Mais, je ne suis pas d'accord avec Stéphane Douay. Peut-être que l'histoire n'a pas eu son format, néanmoins, c'est une bonne tentative de faire un polar avec une vraie densité, de vrais personnages, et d'explorer l'intériorité de deux types et de leurs passés. Il y a des choses proches d'Achab avec deux personnages et ce qu'ils traînent. Peut-être que cet album n'a pas été assez vu car on n'est pas dans du polar classique, d'action. Il y a une volonté d'explorer l'humain, autre chose, le polar est un instrument puissant pour ça et on essaie de le faire depuis Cavales.

k-libre : D'où vient votre goût pour le polar ?
Stéphane Piatzsezk : J'en ai lu beaucoup, j'en ai vu aussi, c'est un cadre qui me parle depuis que je suis tout môme. J'aime ça, vraiment.

k-libre : Et vous avez opté pour le polar contemporain.
Stéphane Piatzsezk : Oui, mais ce n'est qu'un début. Ce qui est intéressant, c'est aussi de faire quelque chose qui aille au-delà. Achab va au-delà du simple polar. L'intérêt, c'est de raconter des trajectoires humaines fortes.

k-libre : Aves des dialogues qui claquent, car ils sont bien sentis.
Stéphane Piatzsezk : Le scénariste doit écrire une histoire mais faire des dialogues, c'est différent. La BD est un art visuel. J'aime que les dialogues soient rapides et vifs, ce n'est pas du théâtre.

k-libre : Stéphane, vous donnez quoi au dessinateur ?
Stéphane Piatzsezk : Il y a deux types de dessinateurs : ceux qui veulent la liberté de découpage et ceux qui ne veulent pas. Stéphane la veut. Je lui donne la scène, je lui indique ce qui se passe et les dialogues, et Stéphane s'occupe de découper la scène. J'estime que le découpage est essentiel dans la BD, c'est vraiment l'écriture de la BD.
Stéphane Douay : Le découpage, c'est la mise en scène de l'histoire, il faut mettre en place la caméra, comment on fait la jonction entre plusieurs cases, comment diriger l'œil dans une image et dans une case ; c'est un travail qui me passionne. Si on n'arrive pas à raconter une histoire dans une page, inutile de faire de la BD. Stéphane me donne l'histoire d'une façon dialoguée et me donne une grande liberté pour faire mon découpage, mon story-board, pour parfois rajouter un petit truc si besoin. Une fois que c'est fait, je renvoie à Stéphane et on avance.

k-libre : C'est un vrai travail à quatre mains.
Stéphane Piatzsezk : On parle jusqu'au bout et c'est très bien comme ça. On dialogue jusqu'au bout, on trouve des trucs jusqu'au bout. Le scénario n'est que le début du boulot et la BD va vivre jusqu'au bout et éventuellement se modifier et se transformer jusqu'au bout du travail, c'est une matière vivante.
Stéphane Douay : Ce n'est pas figé car quand on commence à travailler, ce n'est qu'une étape. La seconde étape, le story-board, permet de découvrir des choses qui changent et il faut que le scénariste puisse rebondir et être assez souple pour changer des choses. Il faut parler jusqu'au bout.

k-libre : Vous êtes à six albums ensemble. Vous vous voyez continuer longtemps ?
Stéphane Piatzsezk. Notre collaboration est aussi une amitié. On est amis ! On aime bosser ensemble, on a plaisir à se retrouver ensemble et on a envie que ça dure encore longtemps, comme l'amitié.

k-libre : Vous pourriez faire autre chose que du polar ?
Stéphane Douay : Pourquoi pas ? Rien n'est figé. Tout dépend de ce que Stéphane a à proposer.
Stéphane Piatzsezk : Tout est ouvert. J'écris du péplum, du récit d'aventure, de la comédie dramatique... Mais on est bien ensemble dans le polar, on a trouvé notre style, on compte bien continuer et essayer de faire des albums encore meilleurs.


Liens : Stéphane Douay | Stéphane Piatzszek | Commandant Achab. 1, Né pour mourir | Commandant Achab. 2, Ma jambe de plastique | Commandant Achab. 3, L'Ours à la jambe de bois Propos recueillis par Jean-Noël Levavasseur

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