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Autour de Jeux de Chine, de Daniel Hervouët

Mardi 09 décembre 2008 - Yannick Dehée, connu dans le monde du renseignement au niveau international, est directeur éditorial de Nouveau Monde éditions. Jeux de Chine, de Daniel Hervouët, est un roman d'espionnage contemporain. Qui peut mieux que lui pouvait juger de la force de ce roman, qui plus est littéraire ?
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© D. R.



k-libre : Des ballades littéraires dans Paris en passant par Champlain, le grand découvreur du Canada ou Marc Ferro, historien spécialiste du cinéma et, bien évidemment, toute une littérature dédiée aux services de renseignements, comment pouvez-vous définir et tenir un projet éditorial si "déraisonnable" ?
Yannick Dehée : Déraisonnable, je ne sais pas. Mais nous essayons, tout en restant sur un socle de départ "historique", de diversifier les approches, les formats, les auteurs pour ne pas lasser ni creuser toujours le même sillon.

J'ai été impressionné par la maîtrise d'écriture du roman de Daniel Hervouët, Jeux de Chine. Comment ce roman vous est-il arrivé ?
Daniel nous a trouvés tout seul. En fait nous sommes devenus assez connus dans le domaine du renseignement, donc les professionnels, les auteurs et les agents littéraires savent très bien qui nous sommes. Ce qui permet d'être parmi les premiers à recevoir nombre de manuscrits.

Au fait, pourquoi ne pas lui avoir demandé un ouvrage théorique sur les services secrets ?
Pour l'instant ses envies le portent plutôt vers la fiction, qui permet de cumuler l'écriture avec un poste officiel. Mais rien n'est interdit pour la suite...

Comment fonctionne votre maison d'édition ? Vous ne semblez pas être le genre à recevoir des manuscrits par la poste, mais plutôt du genre à "commander" des textes…
Nous faisons les deux, mais c'est vrai que la proportion de textes "de commande" est importante, car plus on connaît un secteur, mieux on voit les "manques" de l'offre éditoriale, trop abondante au premier abord. Nous nous répartissons les propositions qui nous arrivent de façon assez informelle, en fonction des envies de chacun. Les textes en langues étrangères sont lus à l'extérieur (sauf l'anglais). Puis, quand il y a enthousiasme du premier lecteur ou de la première lectrice, nous faisons une seconde fiche de lecture et je tranche en dernier ressort, avec les directeurs de collection quand le titre correspond à l'un d'entre eux. Il faut à la fois qu'il y ait un enthousiasme sur le projet et que cela paraisse viable commercialement. Si le manuscrit nous paraît redondant par rapport à ce qui existe déjà, ou simplement moyen, on préfèrera décliner car on ne peut pas tout faire bien.

Il y a de sacrés écarts entre les modèles du genre : l'espionnage à la française ou le modèle anglo-saxon, par exemple. De quelle configuration relèverait votre "faire au mieux" dans votre conception du genre ?
Je ne crois pas qu'il y ait pour le moment un modèle français bien établi de romans d'espionnage, sauf si l'on se réfère aux "OSS 117" des années 1960 et "SAS" des décennies suivantes. C'est justement le défi actuel que le cinéma français est d'ailleurs en train de relever avec des films comme Secret défense : proposer des intrigues crédibles, documentées, qui nous parlent du monde d'aujourd'hui, de ses dangers et montrent comment la "grande" histoire souterraine interagit avec les petites histoires individuelles. Le modèle français est donc à bâtir, avec deux paradigmes majeurs me semble-t-il : d'un côté le terrorisme, sur lequel on a pas mal de documentation aujourd'hui, de l'autre l'intelligence économique, qui reste largement à défricher par la fiction.

Dans l'entretien que j'ai réalisé pour le site Noir comme polar, Daniel Hervouët écrit ceci : "[…] j'ai acquis la conviction que la clef se trouve chez les gens qui vivent les événements, dans leurs motivations, leurs cheminements, leurs sentiments, leurs blessures. La fiction pour cela est la méthode rêvée." Du coup, l'idée vous est-elle venue d'ouvrir une collection de romans d'espionnage pour aider à renouveler un genre qui, tout à la fois, en a besoin et en même temps, témoigne d'un vif regain d'intérêt ?
Le roman d'espionnage est un formidable vecteur pour parler de géopolitique, révéler des combats clandestins en cours, surtout quand on n'a pas toutes les preuves pour publier un document. Je trouve que les auteurs français ne l'exploitent pas encore assez. C'est un espace de liberté pour peu qu'on en maîtrise les règles.

Au fait, qu'est-ce qui vous a le plus séduit dans ce roman ?
Le fait justement que Daniel maîtrisait déjà très bien l'art de la narration, avec de vrais personnages. Contrairement à beaucoup de manuscrits que nous recevons, son histoire n'est pas simplement bien informée, elle est aussi racontée avec beaucoup de maîtrise. C'est évidemment agréable de travailler sur une telle matière.

Il y a dans ce roman comme une ponctuation "humaine", celle qu'introduit le couple Adrien – Anita, véritable amants d'infortune. Un contrepoint éthique de personnages ayant, de l'aveu même de leur auteur, exploré les versants les plus sombres de l'humanité. L'un au service de la DGSE, l'autre comme ancienne otage en Irak. Et pour conjurer cela, ce souffle romanesque, dans le bon sens du terme, qui m'inspire au fond une lecture " romantique " du roman (au sens des romantiques allemands, Schiller, Schelling) : devant l'impossibilité à dire quoi que ce soit sans retomber dans des contradictions, il ne reste que la solution poétique. C'est cette solution qui poussa justement les romantiques allemands à ne pas s'enfermer dans des études théoriques, mais à pousser du côté de la poésie. Voyez-vous dans l'écriture romanesque une forme de salut, sinon de consolation ?
Je vous laisse le soin d'analyser le texte lui-même, mais il est vrai qu'il est assez rare de trouver de vrais personnages féminins dans les romans d'espionnage, ils servent souvent à décorer. Or ici il y a aussi une vraie et belle histoire d'amour, ce qui est là encore assez rare.

Il y a enfin ce personnage ahurissant, Anne-Marie, lucide, tellurique, décoincée. Le genre de femme qu'on aimerait croiser. Daniel Hervouët m'avouait qu'il aimerait savoir ce que ses lectrices pouvaient en penser. En tant qu'éditeur, avez-vous un retour à ce sujet ?
J'ai eu le plaisir de recevoir des appréciations autant, sinon plus favorables, de la part de lectrices (dont une connaissant très bien la Chine), que de lecteurs. C'est inhabituel dans la mesure où le roman d'espionnage est censé être un genre "masculin". Mais cela permettra peut-être, justement, d'élargir le public et de trouver une identité originale pour des auteurs français qui méritent d'être connus dans d'autres pays.

Vous pouvez retrouver l'ensemble de ses publications sur le site de Nouveau Monde éditions.


Liens : Daniel Hervouët | Jeux de Chine Propos recueillis par Joël Jégouzo

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