Énigmes et complots : une enquête à propos d'enquêtes

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Essai - Policier

Énigmes et complots : une enquête à propos d'enquêtes

Historique - Enquête littéraire - Scientifique MAJ mercredi 04 avril 2012

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Public connaisseur

Prix: 23,9 €

Luc Boltanski
Paris : Gallimard, février 2012
462 p. ; 22 x 14 cm
ISBN 978-2-07-013629-2
Coll. "NRF Essais"

La réalité de la réalité...

Qu'en est-il de ce qui est ? Peut-on encore tabler sur la réalité ? Que cache-t-elle, et ce qu'elle masque, comment le dévoiler ? Et comment, surtout, y orienter l'action ?
Le roman policier a mis à l'épreuve d'une façon acharnée la réalité du monde. Et il l'a fait paradoxalement au moment où cette réalité semblait le mieux disciplinée, encadrée qu'elle l'était par l'aplomb scientifique, celui des sciences humaines en particulier, qui ne cessaient de dévoiler les régularités à l'œuvre dans le fait social. Jamais le tissu de cette réalité n'avait été aussi bien décrit. Tout semblait prédictible, l'idée de société prenait forme, l'État lui-même organisait nos vies avec talent, les réconfortait, les protégeait. Le progrès nous armait d'une confiance sans faille en l'avenir. La démocratie, bien que fragile encore, s'énonçait fièrement dans cette construction ahurissante de l'État-Nation, de l'État-Providence qui commençait d'émerger, sûr de ses raisons, sûr de ses moyens. Et pourtant une inquiétude se faisait jour. On suspectait la réalité de nous cacher quelque chose. Une maladie nouvelle le confirmait : la paranoïa, qui favorisait l'émergence d'une science intrigante, la psychanalyse, poussant son enquête jusqu'au plus labile indice. L'enquête, cet instrument primordial des sciences humaines, qui peu à peu structuraient leur cadre procédural. L'enquête qui devait bientôt contaminer tout le champ de la science et de la réflexion, de la création et de l'écriture artistique, celui des Lettres en particulier, envahissant avec force le genre nouveau qui émergeait : le roman policier. À force de prodige, tout pouvait être scruté, à l'infini. La réalité entra du coup en crise, dévoilant sa nature fictionnelle. Et le soupçon s'élargit à tout le champ social... L'État lui-même n'y échappa pas, dont la prétention n'était rien moins que d'instruire nos vies, autant dans leur dimension juridique que pédagogique. Le projet étatique du XIXe siècle, qui prenait appui sur les sciences pour se systématiser, laissait béants des pans entiers de la réalité malgré sa prétention à tout codifier, à tout contrôler. Le roman policier s'invita sur cette prétention de l'État à se saisir de la réalité : le crime était son échec. L'épreuve à laquelle l'État se voyait confronté, c'était justement celle que le roman policier mettait en scène, l'énigme, qui se donnait pour une anomalie de la réalité que l'État avait si laborieusement construite.

C'est cette montée en puissance de la figure de l'énigme que Luc Boltanski étudie avec un talent rare. Des figures devrions-nous dire : celle de l'énigme, mais aussi celles du complot et de l'enquête dans la représentation de la réalité, depuis la fin du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle. L'énigme, le complot, l'enquête, une façon nouvelle de problématiser justement cette réalité, concomitante du surgissement des sciences politiques, de la sociologie et de la psychiatrie. Le roman policier prend ainsi précisément naissance avec l'idée de société, qu'accompagnent la formation de ces nouvelles approches scientifiques, chargées de dévoiler la réalité de la réalité qu'il va, lui, mettre en scène. D'où son succès nous explique Luc Boltanski, mais aussi le fait qu'il se présente ainsi d'emblée comme un genre sociologique, postulant qu'il existe un principe de réalité qu'il est possible de surplomber et de décrire, pourvu que l'on déploie les outils d'une observation adéquate.
Ce travail de Luc Boltanski se présente explicitement comme une esquisse s'appuyant sur deux œuvres majeures de la littérature policière : celle d'Arthur Conan Doyle et son Sherlock, et celle de Georges Simenon et son Maigret. Deux œuvres, non une contribution à l'histoire du roman policier, on l'aura compris. Mais une exploration absolument inédite de ces œuvres, en comparant les expressions, françaises et anglaises, de la réalité de la réalité qu'elles mettent à jour. Car la structure du roman policier ainsi décryptée est bien d'introduire un doute sur la stabilité et la cohérence de cette réalité. Mais un doute qui aurait dès le départ pris le parti de l'Ordre. Un doute qui n'aurait eu d'autre vocation que de trouver sa résolution dans les valeurs de l'État, qui doit rester le maître de la réalité. Le roman policier des origines, ainsi, n'aura jamais été qu'un roman conservateur, sinon réactionnaire. Luc Boltanski en passe au crible la sociologie, environnement, milieu, personnel de l'œuvre, etc. Et nous montre qu'il n'est rien d'étonnant à ce que le genre soit apparu en France et en Grande-Bretagne, deux États de tout premier plan dans la formation de l'État moderne. Et c'est du coup tout ce tournant du XIXe au XXe siècle qui s'éclaire à travers cette étude. Nos conditions de pensée, au fond, cet arrière-plan où s'enracinent sensibilités et intelligences, saisi dans l'émergence d'une forme littéraire symptomatique de notre représentation du monde.

Citation

Dans le roman policier, l'État, en tant qu'instance responsable de la réalité, est donc soumis à quelque chose comme une épreuve.

Rédacteur: Joël Jégouzo mardi 03 avril 2012
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