Un intérêt particulier pour les morts

Vous vous trompez d'adversaire, Sylvain... Les méchants ce sont ceux qui tuent des gens, pas ceux qui pratiquent l'ironie.
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Roman - Policier

Un intérêt particulier pour les morts

Historique - Social - Énigme MAJ mercredi 17 juillet 2013

Note accordée au livre: 4 sur 5

Poche
Inédit

Tout public

Prix: 7,5 €

Ann Granger
A Rare Interest in Corpses - 2006
Traduit de l'anglais par Delphine Rivet
Paris : 10-18, juin 2013
384 p. ; 18 x 11 cm
ISBN 978-2-264-05873-7
Coll. "Grands détectives", 4658

Actualités

  • 10/06 Auteur: Un intérêt particulier pour Ann Granger
    Les éditions 10-18 dans leur collection "Grands détectives" ont sorti une nouvelle victorienne de son chapeau. A priori, rien de nouveau à la lecture de la quatrième de couverture de Un intérêt particulier pour les morts de la romancière anglaise Ann Granger, Anne Perry ayant déjà livré des tombereaux de titres semblables depuis son ermitage écossais. "Londres 1864, Lizzie Martin accepte un emploi auprès d'une riche veuve dont la précédente dame de compagnie s'est enfuie avec un inconnu. Mais quand le corps de la jeune fille est retrouvé dans le chantier de la gare de St. Pancras, Lizzie décide de mener sa propre enquête. Elle pourra compter sur l'aide d'un ami d'enfance devenu inspecteur, Benjamin Ross, pour découvrir la vérité sur la mort de cette femme... dont le sort semble étroitement lié au sien." Voilà une quatrième de couverture, on ne peut plus passe-partout et qui pourrait même convenir pour un Harlequin historique ! Cela reflète l'ambivalence d'Ann Granger qui épouse les types et les structures du genre tout en s'en écartant avec talent car la dame a justement écrit pour Harlequin !
    Ann Granger, née en 1939, a fait carrière chez les fonctionnaires d'ambassades dans le monde. C'est une professionnelle qui s'est fait la main dans la romance historique sous le nom d'Ann Hulme. Le Dragon d'azur, Un scandaleux marché, Faussaires et aventuriers sont quelques titres des quatorze Harlequin série Royale qui ont été traduits entre 1979 et 1991 date de son premier roman policier. Rapidement étiquetée Traditional British fiction, notre romancière s'est lancée dans des séries avec couples : Meredith Mitchell (attachée ambassade)/inspecteur Marky (quinze titres), Jess Campbell (inspectrice)/Ian Carter (superintendent) (trois), Lizzie Martin/Ben Ross (quatre). Sept titres sont consacrés à Fran Varady, une actrice loser. Dans les années 2000, les éditions Liana Levi ont traduit quatre ouvrages (Dîtes-le avec du poison, Danger de mort, Ci-gît la femme de mon amant, Cimetière à vendre) tous d'une simplicité remarquable. C'est le moment de les ressortir car, à la lecture de Un intérêt particulier pour les morts on est fasciné par la mise en place du scénario de la romancière. Deux narrateurs se partagent le livre (une pauvre gouvernante et un inspecteur) et tous les personnages secondaires, comme le cocher du tout début seront employés plusieurs fois autour de cette gare de St. Pancras qui focalise l'attention. De fait, sa construction est l'enjeu du roman avec, notamment les magouilles immobilières qui se trament autour mais aussi la formidable industrialisation qui règne en Angleterre. Ann Granger tisse une bourse puis tire les liens pour éliminer le vide, concentrer les thèmes, souder les protagonistes. Si l'assassinat s'avère basique car ne débouchant sur aucune horreur de serial killer, c'est parce qu'il est crime de société. La vue actuelle et les codes maîtrisés constituent, ici, un miroir motivant de cette société victorienne. D'où cette vraisemblance débouchant sur la revendication d'un honneur féminin. Contrairement à beaucoup d'autres auteurs, Ann Granger en sait plus qu'elle ne dit. Pas de tartines documentaires pour elle mais un travail au point de croix, méticuleux, riche de connaissances, profondément humain.
    Liens : La Curiosité est un péché mortel |Un assassinat de qualité |Anne Perry

Une nouvelle héroïne à suivre

Depuis la fin du XIXe siècle, les auteures anglaises se sont forgées une solide réputation de "Reines du Crime", d'impératrices du Whodunit. La tradition perdure et, à chaque génération, émerge quelques figures dans le genre. Auteur prolifique, Ann Granger s'inscrit dans ce courant, transposant son intrigue en 1864, au cœur d'une Angleterre victorienne, presque plus vraie que nature.

Lizzie, (Elizabeth Martin) seule au monde après le décès de son père, arrive à Londres pour devenir la dame de compagnie de la seconde épouse de son parrain. Sur le chemin, sur le futur site de la gare de St. Pancras, son fiacre s'arrête pour laisser passer une charrette où repose le corps d'une jeune femme retrouvé dans une maison en cours de démolition.
Elle prend son poste à Dorset Square, fait connaissance de Mrs Parry et de son entourage : le Dr Tibbett, un religieux qui fait le siège de la maîtresse de maison ; Frank Caterton, un neveu qui travaille au Foreign Office ; le groupe des employés. Elle apprend qu'elle remplace Maddie Hexham, partie brusquement en abandonnant toutes ses affaires. Mrs Parry a reçu, quelques temps après, un billet concis où elle exprime des excuses et son désir de partager la vie d'un homme.
L'inspecteur Benjamin Ross, de Scotland Yard, est de fort méchante humeur car le corps a été déplacé avant son arrivée, sous la pression d'Adams, le contremaître et de Fletcher, le responsable des travaux. La présence de ce corps bloquait l'avancement des démolitions. C'est dans la salle d'autopsie, en examinant les vêtements de la morte, que Ross trouve un mouchoir brodé des lettres M.H. Il se présente à Dorset Square, ayant fait le lien entre les initiales et la disparition de la dame de compagnie. C'est là qu'il rencontre Miss Martin, qu'il connait depuis l'enfance.
La curiosité de Lizzie, déjà fort titillée, la pousse à aller plus loin lorsque Frank lui révèle qu'une partie de la fortune de sa tante consistait en immeubles, vendus un bon prix, pour la construction de la gare de St. Pancras. Le sort de Maddie n'est-il pas lié au sien ?

Avec sa jeune héroïne, particulièrement curieuse et avide de découvrir une communauté dont elle ignore le vrai visage et les turpitudes, Ann Granger éclaire la société anglaise des années 1860. Si elle évoque les bouleversements liés au développement des transports, de l'industrialisation, elle se plait à détailler les personnages et leur environnement quotidien. Elle montre le fonctionnement et la vie d'une maison bourgeoise, s'attachant aussi bien aux maîtres qu'aux serviteurs. Elle décrit les conditions matérielles de leur existence partagée, leurs relations apparentes, les non-dits, les antagonismes dissimulés, cachés. Dans ce cadre, elle dresse des portraits incisifs d'une classe victorienne riche en hypocrisie et dissimulations pour conserver une façade irréprochable.

Elle crée, avec Lizzie, une héroïne pétulante, qui fait preuve de courage et de détermination dans le carcan des traditions sociales et religieuses. Elle lui donne l'apparence d'une femme qui n'attire pas les regards masculins. Cependant, Benjamin lui déclare qu'il ne la trouve pas jolie, mais belle. Elle sait mener ses affaires et prendre les décisions qui s'imposent, même si elles sont parfois hasardeuses. Lizzie reconnait elle-même, avec humour, qu'elle a un caractère affirmé : "Je sentis que je perdais patience, sachant que je ne possède cette qualité qu'en petite quantité, même dans mes meilleurs jours." L'auteur se laisse aller, ainsi, à nombre d'annotations humoristiques sur ce ton.
L'inspecteur Benjamin Ross, un amoureux transi qui ne sait rien lui refuser, est le co-enquêteur qui assure le rôle de la "cavalerie" pour sauver l'intrépide héroïne.

Ann Granger élabore une intrigue qui fait monter la tension avec l'avancée des recherches, la collecte des indices, l'éclaircissement de faits troublants. Une histoire que l'auteur complexifie avec bonheur, multipliant les mystères et le nombre des suspects potentiels.

Avec Un intérêt particulier pour les morts, Ann Granger pose la première pierre d'une série qui voit la constitution d'un duo de détectives hors pair dans une ambiance historique magistralement reconstituée.


On en parle : La Tête en noir n°163

Citation

Mais le contremaître, un type louche comme j'en ai rarement vu, et le gars de la compagnie de chemin de fer, ils ont fait un foin de tous les diables, si vous me passez l'expression. Les ouvriers eux-mêmes devenaient belliqueux.

Rédacteur: Serge Perraud mercredi 10 juin 2015
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