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mardi 17 septembre

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Roman - Policier

L'Ombre des chats

Politique - Social - Drogue MAJ vendredi 10 octobre 2014

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 20 €

Árni Thórarinsson
Ár kattarins - 2012
Traduit de l'islandais par Éric Boury
Paris : Métailié, octobre 2014
298 p. ; 22 x 14 cm
ISBN 979-10-226-0132-0
Coll. "Noir - Bibliothèque nordique"

Falsifier le réel

L'écrivain islandais est de retour avec un livre très riche qui met en cause, comme toujours chez lui, certaines des pratiques fondamentales du monde actuel.
Il s'ouvre sur un bref prologue relatant la mort de deux étudiants originaires des Orcades dans une auberge, chacun avec une seringue connectée à un ordinateur plantée dans le bras. Le récit, à la première personne, débute par un samedi après-midi de mars et s'étale sur trois semaines (plus un épilogue dix jours plus tard). Il se développe sur plusieurs pistes parallèles et met en scène Einar, journaliste au Journal du soir et héros habituel de l'auteur. La principale s'ouvre lorsqu'il emmène sa vieille amie Gunnhildur (quatre-vingt-dix ans) au mariage (lesbien) de Kristin Sigurvinsdottir et Saga Gudgeirsdottir (ah, ces patronymes islandais à coucher dehors !), en présence de l'ex-mari de la première, bien entendu. Entre autres cadeaux de mariage, celles-ci reçoivent... un pénis contenu dans un bocal de jus de fruits. Ne sachant qu'en faire, elles le confient à Einar. Après avoir retrouvé son train-train quotidien fait de violences, escroqueries, etc. celui-ci s'adresse au musée islandais des Phallus, pour s'assurer que rien n'a disparu des collections, puis découvre sur Internet l'ampleur du trafic d'organes humains. Mais un de ses bons amis le rassure : ce curieux cadeau n'est qu'un banal accessoire factice comme on en utilise dans les films, pornos ou autres. Pourtant, les choses se corsent lorsqu'une amie l'appelle pour lui annoncer que Kristin et son ami d'enfance Eyvindur viennent d'être retrouvés morts dans des circonstances analogues à celles du prologue. Serait-ce un double suicide selon la méthode australienne dite du Dr Death - car il apparaît vite qu'Eyvind connaissait l'histoire de la mort des deux jeunes Écossais ? Qui lira saura.
Parallèlement, il reçoit un curieux SMS ("Tu est nue ?" sic), suivi d'un autre, bien orthographié cette fois, puis d'un troisième encore plus salace. Or, tous trois s'avèrent émaner du portable du numéro deux du parti socialiste, Smari Pall Karason ! Juste au moment où son rédacteur en chef l'informe que quelque chose se trame au sein de cette formation. En effet, il reçoit bientôt de façon anonyme un paquet de documents financiers compromettants pour Smari Pall, lequel est candidat à la tête du parti lors du congrès imminent, tandis qu'un site Internet à ragots "révèle" que les deux hommes sont amants ! En s'informant un peu, il découvre qu'avec les smartphones, tout est possible, en particulier en matière d'intrusion dans la vie privée et de falsification. Devant l'ampleur du scandale, financier et sexuel, Smari Pall doit renoncer à sa candidature, quitter son parti et laisser la place à une jeune arriviste qui... Bref, là aussi. Le tout sur fond d'intrigues pour la prise de contrôle financier du Journal du soir.
Autre piste, Einar lance son amie Sigurbjörg sur une histoire d'agression commise sur un homme, dans la queue devant un bar, par une femme qui se défend en prétextant que la victime l'a agressée sexuellement et, finalement ce sont trois femmes différentes qui revendiquent cette agression aux conséquences mortelles. Comment choisir entre ces "metteuses en scène" ?
Ajoutons à cela une suite épisodique de ses rapports avec Margrét Karlsdottir, la "voleuse qui a volé un escroc" (voir le volume précédent), qui prouve qu'elle aussi est capable de mettre la technologie de la communication au service de fins personnelles.
Pas étonnant, donc, qu'Einar ait un peu le tournis et s'interroge sur sa place dans sa profession. Au final, le roman est une dénonciation des moyens modernes de manipulation (informatiques, médiatiques, techniques et autres) ainsi que des innombrables formes de piratage et de l'art de la mise en scène de façon générale. Mais aussi de la financiarisation de la vie publique (mondiale et pas seulement islandaise), de la politique considérée uniquement comme un moyen de parvenir, de la mode de l'accusation de harcèlement sexuel, qui peut être très ambiguë et mise au service de fins douteuses, etc. Au-delà d'une intrigue bien maîtrisée malgré ses nombreux méandres, c'est donc un tableau sans concession du monde du XXIe siècle qui nous est livré là par un écrivain en pleine possession de ses moyens. À lire impérativement.

Citation

Mon expérience m'a enseigné que tout ce qui arrive 'là-bas' finit par se produire 'ici' [...] C'est comme ça que nous avançons, lentement mais sûrement, sur la route d'un progrès à rebours [...] Nous vivons les années de l'illusion.

Rédacteur: Philippe Bouquet jeudi 11 septembre 2014
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