Les Aveux

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Roman - Policier

Les Aveux

Psychologique - Huis-clos - Procédure MAJ mercredi 08 décembre 2021

Note accordée au livre: 5 sur 5

Poche
Réédition

Tout public

Prix: 7,5 €

John Wainwright
The Tenth Interview - 1986
Traduit de l'anglais par Laurence Romance
Paris : 10-18, novembre 2021
234 p. ; 18 x 11 cm
ISBN 978-2-264-07819-3
Coll. "Domaine policier", 5714

Trois unités

En découvrant, page 3 du volume ci-après chroniqué, la notice biographique de John Wainwright – un auteur anglais "très prolifique [qui] a écrit 83 ouvrages et de nombreuses nouvelles" ‒ puis, de là, sa page Wikipédia je me suis sentie un peu gênée aux entournures d'être primo-lectrice d'un tel romancier alors que je recevais ce livre afin de le commenter ici, un site spécialisé en littératures policières, où écrivent sinon de purs spécialistes du moins des amateurs passionnés extrêmement éclairés. Car, faute d'avoir lu d'autres romans de John Wainwright – plusieurs ont traversé la Manche, publiés soit aux éditions du Masque, soit dans la "Série Noire" ou, à partir de 2019, chez Sonatine –, étant donc incapable d'inscrire Les Aveux dans un corpus plus large, je n'allais pouvoir écrire qu'un compte rendu hors-sol, où manquerait "quelque chose de crucial". Hors-sol... pas tout à fait : cette notice m'apprend que je connais John Wainwright à mon insu : il est en effet l'auteur du roman À table !, adapté au cinéma par Claude Miller sous le titre Garde à vue. Un film qui a puissamment imprimé ma mémoire de cinéphile pourtant minuscule aux références rudimentaires... et qui a rendu omniprésent, tout le temps qu'aura duré ma lecture, le visage de Michel Serrault flottant derrière le "je" du narrateur, assassin de sa femme et se confessant à un policier – à qui je n'ai pas prêté les traits de Lino Ventura, allez savoir pourquoi... D'ailleurs, les similitudes entre le film et ce roman sont nombreuses mais je m'abstiendrai de pousser plus loin l'aventure comparatiste car celle-ci, pour être juste, devrait mettre face aux Aveux non pas Garde à vue mais À table ! – brisons donc là les rapprochements.

À Rogate-on-Sands, "station balnéaire plutôt tranquille", un pharmacien franchit la porte du poste de police afin d'y avouer son crime : il a empoisonné sa femme Norah. L'inspecteur-chef qui le reçoit n'accorde pas la moindre foi à ces aveux... aussi le questionne-t-il impitoyablement, jouant sur tous les registres, du plus compatissant au plus hostile – et l'homme face à lui tour à tour de se décomposer, déstabilisé, ou bien de revenir, têtu, au sillon qu'il a entrepris de tracer. Les confrontations dialoguées occupent, en fait, assez peu de place dans la narration, la plus grande part étant dévolue au récit à la première personne, par l'entremise duquel se déploient les souvenirs de "l'individu" et l'on remonte, plus de deux cents pages durant, le cours de sa vie, celle de son couple, à la découverte de ce qui aura finalement mené au crime.

Deux sections partagent le récit : "les déclarations de l'individu" et "l'interrogatoire" - en complet déséquilibre - la première occupe à peine une dizaine de pages, devenant de facto le véritable incipit de l'histoire : un récit à la première personne, qui d'emblée expose la pensée inaugurale ayant déterminé l'intention de tuer. La seconde quant à elle se subdivise en dix chapitres, tous construits de manière similaire – un début dialogué entre le policier et "l'individu" puis la reprise du monologue biographique de celui-ci. Tous, sauf le dernier, le dixième, là où "l'individu et "l'inspecteur-chef" reçoivent leur nom, où leur physionomie apparaît clairement. Le "narrateur anonyme-omniscient" reprend ses pleins droits, la fiction se distancie, en même temps que la vérité éclate.

Sans doute est-ce le moment de noter l'écart entre le titre éditorial français et celui d'origine, qui n'est pas traduit littéralement – un choix qui s'avère au service du suspense : eût-on traduit à la lettre The Tenth Interview et c'était une clef offerte avant même que le livre fût ouvert, suggérant à la fois combien de parties divisent le récit et que l'enjeu décisif gît en la dernière, alors que toute la construction, jusque dans ses plus infimes chevilles de serrage, est justement établie pour que rien du dénouement ne soit entrevu avant les dernières pages tout en laissant bien sûr penser le contraire. Avant la dernière page devrais-je écrire car, passée la page 235 qui clôt la confrontation, un passage reste à lire page 236 qu'il ne faut surtout pas laisser de côté ; cette disposition "en page" semble dire que cette part de texte est oubliable, sans influence sur le dénouement – la construction de l'ensemble étant bien trop précise pour qu'il en soit ainsi, j'inclinerais plutôt à penser que la discrétion même de l'emplacement accordé à ce passage vise à le rendre subrepticement nécessaire, parce que de nature à infléchir ce qui vient d'être dénoué.

Ce roman à huis-clos évoque par bien des aspects la fameuse "règle des trois unités" qui régit les grandes pièces archétypales de notre théâtre classique : "Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli" prescrit Boileau dans son Art poétique (1674). Un seul lieu, le bureau de l'inspecteur-chef ; une durée qui semble tenir entre une fin de journée et le début de la suivante – mais cette durée est floue, malaisée à déterminer ; un seul fait à élucider – un meurtre dont il faut savoir s'il a été effectivement commis – mais, aussi, tous les chemins de traverse par lesquels la narration romanesque peut subvertir cette règle sans la briser frontalement : les retours en arrière brouillent la chronologie et dilacèrent la durée de l'interrogatoire, les murs du bureau tombent au gré des souvenirs retracés sans que les protagonistes s'en échappent (à une exception près qui justement "confirme la règle") – quant au "seul fait à élucider", il explose en une multitude d'événements à fur et mesure que "l'individu" justifie son intention par accumulation de griefs. Et tandis que l'anecdote paraît constituer le récit, on sent peu à peu gonfler sous elle un impalpable malaise, quelque chose d'insaisissable qui accroche l'attention, la fait adhérer au texte de manière quasi addictive jusqu'au bout. Du grand art.

Citation

Pour résumer, je suis un homme modéré. [...] Moyennant quoi, je ne haïssais pas Norah. Je me contentais de la détester... intensément !

Rédacteur: Isabelle Roche mercredi 08 décembre 2021
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