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Coup de Pincio à l'encre de Chine sur tableau romain

Mardi 28 juin 2011 - Tommaso Pincio a commis Cinacittà : mémoire de mon crime atroce, un ouvrage noir d'anticipation dans lequel son narrateur erre oisivement dans les rues caniculaires de Rome désertées par ses habitants remplacés par des Chinois. Bien plus qu'une mise en scène gratuite, c'est avant tout une suite réflexive logique qui l'a amené à aborder une confession occidentale. C'est à l'occasion d'un rencontre dans un café parisien que la discussion s'est engagée vers les nombreuses voies ouvertes par ce roman. Entre confession catholique, peurs ancestrales, mythologie romaine et avenir proche d'un monde en accéléré tout ou presque a été dit.
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© Patrick Imbert



k-libre : Tommaso Pincio, en France très peu de gens vous connaissent. Est-ce que vous pouvez vous présenter ? Nous dire qui vous êtes...
Tommaso Pincio : Qui je suis ? Avant tout un être humain né à Rome il y a de ça quelques années. Je pense qu'une des choses les plus importantes me concernant c'est que j'ai étudié les arts plastiques durant quelques années car je voulais être à l'époque un peintre. Si j'ai abouti dans mes études, j'ai dû abandonner mon ambition de devenir un artiste, un peintre. S'en sont suivies de nombreuses années à travailler dans une galerie d'art en qualité de négociant d'œuvres. À cette même période, j'ai traversé l'Atlantique et me suis installé à New York. Je continuais de me chercher. J'ai commencé à écrire, puis à écrire des histoires. C'est à ce moment que ma carrière d'écrivain débute. Et c'est là un point essentiel me concernant. Je ne suis pas né en me disant que plus tard je serai écrivain. C'est une vocation tardive, mûrie. Mais c'est également une faille dans mon parcours pour devenir écrivain, en fait à la fois similaire et différente à tous les écrivains.

k-libre : Votre personnage principal dans Cinacittà : mémoire de mon crime atroce partage avec vous une même histoire alors...
Tommaso Pincio : Oui, parfaitement. Je rajouterai que dans le roman, tous les Italiens sont de véritables personnes. À l'opposé, tous les Chinois sont des personnages de fiction. C'est un des points les plus importants à comprendre pour mieux aborder le roman et appréhender ce que j'ai essayé de faire. Les Italiens sont réels. Les Romains sont réels. Les Chinois, eux, sont issus de mon imagination mais aussi de l'inconscient des Italiens. Parce que nous, Italiens, avons une façon bien à nous de voir les étrangers. Nous ne les connaissons jamais vraiment, alors nous les imaginons, nous créons nos propres personnages. Quand j'écrivais Cinacittà, en Italie il y avait un grand débat sur les étrangers, leur venue dans notre pays et leurs conditions de vie. Je ne sais pas si le terme raciste est trop fort, mais il y avait ce type de relent tout autour du débat. Mais avant tout, je pense, avant même l'idée de racisme, il y a le fait que vous imaginez beaucoup de choses sur les personnes dont vous ignorez tout. C'est la raison pour laquelle vous entendez en Italie que tous les Roumains sont des voleurs, qu'ils enlèvent les enfants, et que tous les Chinois appartiennent à de cruelles triades. Tout ceci à concouru au fait que je voulais être moi-même présent dans ce roman. Je voulais que les lecteurs aient la forte impression qu'il y avait dans cette histoire des personnages puissants à la fois réels et imaginaires. Alors au risque de me répéter les Romains sont réels et les Chinois totalement imaginaires.
Au début, j'ai commencé à écrire mon roman à la troisième personne et non à la première personne. Cela n'empêche en rien au fait que ce personnage principal c'est bel et bien moi. Mais à un moment de mon écriture, je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose de très particulier, à la limite de l'égocentrisme, à écrire sur soi à la troisième personne. Je ne voulais pas devenir fou ou je ne sais quoi. Seules les personnes entièrement folles, narcissiques ou purement maléfiques parlent d'elles à la troisième personne. Il y a quelque chose de dangereux derrière tout ça. J'ai donc changé la voix de mon roman.
Cependant, le fait que je parle de moi dans le roman n'induit pas qu'il soit autobiographique. Je ne parle pas de ce qui est ma vie intérieure, je donne juste quelques pistes, j'ébauche quelques personnages qui sont liés à ma vie intime. De toute évidence, peu de lecteurs savent qu'à un moment de ma carrière j'ai été un négociant d'art. Mais je crois fermement que lorsque vous racontez des histoires véridiques, vos lecteurs le sentent. D'ailleurs, il y a dans ce roman une véritable personne, qui plus est une personnalité publique, qui est Hammamet Express. On ne peut pas dire aujourd'hui que c'est un personnage célèbre, mais il avait une certaine notoriété à l'époque. Le fait est que je le connaissais réellement. Il y a donc dans ce roman deux pans qui sont en perpétuelle confrontation : la réalité et l'imagination. Bien entendu, le scénario apocalyptique avec un été caniculaire qui s'abat sur Rome n'est pas véridique, mais beaucoup d'éléments sur Rome, eux, sont réels.

k-libre : Pourquoi avoir choisi dans cet univers infernal des Chinois et non des Maghrébins ou des Africains du Nord ? Eux sont plus rattachés dans notre inconscient à des climats torrides, non ?
Tommaso Pincio : Premièrement parce que j'habite le quartier chinois à Rome. Chaque ville a son Chinatown, Rome ne déroge pas à la règle. Bien au contraire ! Car Rome peut se targuer d'avoir deux quartiers chinois. L'un en son centre, l'autre à la périphérie, plus en banlieue. Celui que je connais plus particulièrement, au centre de la Capitale donc, est immense et multiethnique. J'y habite depuis de longues années et j'ai donc la chance de côtoyer des Chinois, d'observer et d'étudier leurs habitudes. L'autre élément important est que le Chinois véhicule son lot d'imagination. Bien plus que d'autres peuples. En Italie, les gens pensent que les Chinois ne veulent pas se mélanger et donc s'intégrer avec les autres. Qu'ils veulent rester entre eux. Qu'ils gardent jalousement et férocement des secrets. Bien entendu, cela est entièrement faux. Basiquement, ce sont les Italiens qui ont du mal à se mélanger avec les autres, qu'ils soient roumains ou africains. Ils ne veulent pas y faire attention. Les Chinois ont une approche un peu similaire. Ils ont leur propre style de vie mais en même temps, ils ont une plus grande curiosité. C'est un racisme à double face. Les Italiens sont persuadés dans leur ensemble que les Chinois les méprisent. Ce racisme imaginaire perçu par les Italiens à leur encontre les conduisent à imaginer beaucoup d'autres choses.

k-libre : Nous avons les mêmes images d'Épinal en France. Est-ce que vous connaissez ce personnage de Sax Rohmer, Fu-Manchu, qui a été imaginé dans les années 1920 ?
Tommaso Pincio : Oui, je le connais bien. Il est un condensé de nos peurs vis-à-vis des Chinois et si j'extrapole de tous les Orientaux. Aujourd'hui se rajoute un élément financier. Car les Chinois, en matière d'économie sont très puissants. C'est un facteur prépondérant pour les Italiens et leur imagination fertile car ils se posent toutes sortes de questions notamment sur leur facilité à débarquer et acheter des endroits insolites, des appartements, des bars, des restaurants, des magasins, le tout sans faire crédit, juste en mettant la main au portefeuille. On a là un retour de la Mafia chinoise, des ces fameuses triades. Moi qui connais de nombreux Chinois, je sais bien entendu que tout cela est faux. Tout cet argent cash qu'ils peuvent débourser découle d'un système bien plus ancestral et qui est très lié au tissu relationnel qu'ils se créent. Pour les Chinois, avoir des relations est bien plus important que d'emmagasiner de l'argent. Plus vous avez de relations, plus vous êtes puissant et plus vous pouvez obtenir de choses. Le but principal d'un homme d'affaires chinois n'est pas de gagner de l'argent mais d'en donner. Car il y a un retour en quelque sorte sur investissement bien plus important qu'un quelconque prêt avec taux d'intérêt. Non, le gros problème conscient reste ce mystère qui plane autour de l'image même du Chinois. Et il s'amplifie lorsque l'on pense que la Chine et l'Inde sont le futur du monde. Le XXIe siècle est le siècle chinois. C'est en quelque sorte le miroir de la fin de notre civilisation. Tout ceci explique pourquoi j'ai choisi des Chinois pour habiter Rome ! C'est à l'image même de la chute de Rome avec l'invasion barbare. Non pas que je considère les Chinois comme des barbares – d'ailleurs, les barbares l'étaient-ils eux-mêmes des barbares à l'époque ? C'est un problème pour la culture occidentale, peut-être plus spécifiquement pour les Anglo-Saxons. L'Empire britannique au XIXe siècle était vraiment immense, et quand des Anglais se penchaient sur l'histoire de l'Antiquité romaine, ils se posaient toujours la même question : comment était-ce possible qu'un empire hégémonique et avancé comme l'Empire romain ait pu ainsi s'écrouler du jour au lendemain ? Gibbon a même écrit un imposant essai sur la montée et la chute de l'Empire romain, qui est à la fois un document historique de première et un ouvrage philosophique. C'est un livre qui nous apprend beaucoup sur le mode de pensée des Occidentaux à l'aube des temps modernes. Aujourd'hui, nous pensons exactement de la même manière. Il y a de cela quelques années, aux États-Unis, a été publié un livre sur le déclin de l'Empire américain. Il posait les bonnes questions et l'analogie avec l'Empire romain était frappante. La situation aujourd'hui est similaire à celle du Ve siècle juste avant que les barbares n'entrent en action. C'est donc plus une approche mythologique que de mettre au même niveau les barbares des temps anciens et les Chinois contemporains. Ils représentent le même genre de manières.

k-libre : Aujourd'hui, il y a une très grave crise économique en Grèce. Il se murmure que les Chinois vont acheter si ce n'est déjà fait le Parthénon et d'autres symboles culturels. Doit-on déceler dans Cinacittà l'image d'une ville dont les monuments et les habitations sont peu à peu rachetés par le nouveau peuple dominant ?
Tommaso Pincio : C'est tout à fait vrai. Peut-être pas dans l'exactitude même de ces achats, mais les Chinois ont déjà racheté l'essentiel de la dette américaine. Et c'est bien plus important que d'acheter l'Empire State Building qui a, cela étant dit, déjà été acheté par des compagnies chinoises. Ce n'est pas le futur, c'est le présent. Pour un Chinois, racheter une dette c'est équivalent à s'acheter des relations. Vous n'avez pas assez d'argent ? Alors je vous donne cet argent et dans le même temps, je sais très bien que votre destinée est d'être à mes côtés car j'ai maintenant l'emprise sur vous, je peux décider à votre place, je suis votre destinée. Je crois que l'on va vivre un siècle vraiment différent de celui qu'était le XXe siècle. Le conflit que l'on a vécu entre les États-Unis et l'URSS était très traditionnel avec deux camps qui campaient sur leurs positions avec des forces armées de part et d'autre. L'invasion chinoise est plus subtile. C'est avant tout une invasion économique. Je ne sais pas si c'est un bien ou un mal, mais ce que je sais c'est que ce siècle, de ce point de vue-là, va être très intéressante. Car derrière l'hégémonie chinoise pointent déjà les Indiens et les Brésiliens. L'Europe et les États-Unis appartiennent déjà au passé. Une autre raison pour laquelle je voulais mettre des Chinois en situation dans mon roman est qu'une grande partie de ma famille habite aujourd'hui au Moyen Orient. Une bonne partie de Cinacittà a été écrite à Bangkok. Mes parents ainsi que mon frère habitent une petite île de Thaïlande. Mon frère depuis six ou sept ans, mes parents depuis deux ans. Donc, je vais régulièrement en Thaïlande, au Vietnam, au Cambodge. À chaque fois, je réalise vraiment que c'est le futur. Ces peuples ont vraiment un mode différent de pensée. Mais au final, je ne sais pas. Je peux très bien me tromper.

k-libre : J'ai lu cette année deux ou trois livres dans lesquels un auteur rendait hommage à Hemingway. Il semblerait que son image aujourd'hui soit toujours aussi importante. Je l'ai beaucoup lu avec une préférence profonde pour ses articles journalistiques ce qui m'amène à me demander s'il n'était pas meilleur journaliste qu'écrivain. Il est présent à plusieurs endroits de votre roman. Êtes-vous fasciné par Ernest Hemingway ?
Tommaso Pincio : Non ! Je le cite dans mon roman, je le mets en exergue, mais je ne suis absolument pas fasciné par Hemingway. Et ce n'est absolument pas un choix inconscient s'il est présent à plusieurs moments de mon roman. Ce que je peux dire sur Hemingway, c'est qu'il n'est absolument pas mon romancier favori. Mais c'est sûrement l'auteur de sa génération le plus important qui a vécu une très grande partie de sa vie expatrié si ce n'est en exil. Il fait partie de ce type américain qui vit à l'étranger comme étranger spécial, et qui cultive cette personnalité. Mais il n'est pas le seul de la famille. Il y avait aussi Joseph Conrad, Graham Greene... D'ailleurs peut-être que Greene était plus un expatrié qu'Hemingway. Mais Hemingway est le plus célèbre. Il a quitté les États-Unis pour l'Europe, a vécu une longue période à Paris. Il a vécu sa vie comme un héros juste parce que du point de vue d'un Américain, l'on devient un héros lorsque l'on vit en dehors des États-Unis. Les États-Unis, vous ne le savez peut-être pas, son l'endroit le plus raisonnable du monde. Mon protagoniste décide de vivre à Rome de la même manière qu'Hemingway vit à Paris durant les années 1920 ou que Graham Greene vit au Moyen Orient durant les années 1950. C'est là l'idée principale même si ce n'est pas une idée très positive car c'est avant tout l'héritage colonialiste d'un mode de pensée. Quand vous êtes à l'étranger et que vous ne faites strictement rien hormis aller dans un café pour boire de l'eau minérale ou un martini, regarder les passants avant d'aller la nuit dans un bordel pour vous payer une prostituée, vous ne pouvez le faire que parce que vous êtes justement à l'étranger et que vous venez d'un pays plus riche. Vous êtes un étrange privilégié à ce moment-là. Si ça ce n'est pas un héritage du colonialisme, je ne sais pas ce que c'est. Et je n'approuve pas. Mais c'est le mode de vie que choisit mon personnage car il pense que Rome devient un lieu comme pouvait l'être le Moyen Orient il y a plusieurs décennies. Il pense qu'il peut vivre de ses rentes, ne rien faire de ses journées hormis fréquenter les bars et les bordels. C'est tout à fait le mode de vie d'un expatrié. Et c'est un sentiment que vous pouvez avoir si vous vivez en Thaïlande car c'est encore pour le moment un pays pauvre. Vous pouvez décider en tant qu'Occidental de travailler l'été pendant trois à quatre mois et puis d'absolument ne rien faire les huit mois suivants. La Thaïlande est envahie de personnes comme celles-là. Mêmes mes parents ! Ils bénéficient d'une petite retraite qui ne leur permet pas de vivre pleinement en Italie, mais en Thaïlande, ils mènent la belle vie avec une maison qui donne vue sur la mer. C'est un peu à cause de tout ça que j'ai choisi de parler d'Hemingway.

k-libre : Oui, vous faites grandement allusion à Paris est une fête, sans pour autant nommer l'ouvrage...
Tommaso Pincio : Si vous nommez l'ouvrage, c'est un peu comme si vous expliquiez plus que nécessaire au lecteur. Je voulais décrire les choses de manière un peu brumeuse même le personnage principal qui est moi sans être réellement moi. D'ailleurs, à un moment donné, ce personnage explique qu'il n'a lu au maximum durant sa vie que six livres. Je crois bien en avoir lu quelques uns de plus. Lui est un plus grand ignorant que moi. Donc il réfléchit à Hemingway en tant que héros. Il se moque de savoir si Hemingway est un bon auteur ou pas. Il lit uniquement ses livres pour imiter son style de vie. Le style de vie d'un expatrié.
En même temps qu'Hemingway, George Orwell, peut-être mon auteur favori, était à Paris. Henri Miller aussi quoiqu'un peu plus tardivement. Mais Hemingway était quelque peu différent de Miller car il avait avant tout une très bonne opinion de lui-même. Il se considérait comme le meilleur en écriture, en boxe, en chasse à l'éléphant, en séduction de femmes, en beuverie. Il a passé l'essentiel de sa vie à expliquer qu'il était le meilleur. Quand il vivait à l'étranger, il expliquait qu'il était Hemingway, un Américain. D'autres auteurs expatriés comme Orwell et Miller avaient une attitude différente. Bien plus intéressante que celle d'Hemingway. Mais dans mon roman, le personnage d'Hemingway était bien plus important que celui de Miller ou d'Orwell. Ce n'est pas pour autant que j'aime Hemingway. En fait, il m'est plutôt indifférent. Je ne l'aime pas humainement. Certains de ses écrits peuvent cependant me toucher.

k-libre : Est-ce la raison pour laquelle votre protagoniste qui ressemble en tous points à Hemingway, un expatrié dans sa propre ville, choisit de lire la biographie de Marx ?
Tommaso Pincio : Tout au long du roman, mon personnage principal lit la biographie de Marx. Il la lit vraiment tout le temps sans pour autant en dévoiler des pans. Nous n'apprenons strictement rien sur la vie de Marx. Tout ce que l'on sait, c'est que lui lit Marx, tout le temps et que ça parle de travailleurs. Dans le même temps, mon protagoniste n'est pas le mieux placé pour parler de travailleurs vu qu'il a peut-être bien réellement travaillé qu'un seul jour dans sa vie. C'est un peu en effet une opposition entre Marx et Hemingway. L'un des sujets du roman est quand même le capitalisme, qui est le pendant du colonialisme.

k-libre : L'un des Chinois qu'il est amené à rencontrer au bar d'un bordel, Wang, avec qui il va faire des parties de billard qui déclenchent toutes ses mésaventures, ne comprend vraiment pas pourquoi il lit la biographie de Mark...
Tommaso Pincio : C'est un élément important. Je connais un certain nombre de Chinois à Rome, et même s'ils viennent directement de Chine, qui est un pays communiste, ils pensent dans le même temps que le communisme est la plus stupide des choses. Ils ne croient pas au communisme. C'est un peu une autre opposition avec la présence dans ce roman d'un Italien communiste au milieu de Chinois qui, eux, ne le sont pas. Cela étant dit, même s'il lit Marx tout au long du roman, ce qu'il voudrait par-dessus tout c'est vivre comme un capitaliste. Il préfèrerait avoir bien plus d'argent afin de ne rien avoir à faire de particulier le restant de sa vie. Toutes ces contradictions qui l'assaillent, sont, à mon avis, celles qui hantent les Italiens.

k-libre : Votre personnage principal passe son temps dans les bars, à observer le manège des prétendants des prostituées, et à boire des verres jusqu'au moment où il croise deux personnages chinois autour d'une table de billard. Un homme et une femme. L'un l'énerve, l'autre l'obsède. Que se passe-t-il ?
Tommaso Pincio : Le problème principal de mon personnage c'est sa passivité. Il ne fait rien d'autre que d'observer. Et pas seulement les filles. Il observe sa vie qui s'écoule lentement. En fait, il perd son temps. C'est un peu comme dans Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati, lorsque son personnage qui veut devenir un soldat part au loin et attend l'arrivée des Tartares. Il observe l'horizon en attendant son moment, son heure de gloire. Mais ce moment n'arrivera évidemment jamais, et à la fin du roman il prend conscience qu'à son niveau le réel moment de sa vie c'était justement cette vaine attente. Pour en revenir à mon personnage, quand il observe les filles dans le bar, c'est en fait lui qu'il observe. Les Chinois à ce moment de mon récit sont ceux qui agissent. L'homme qu'il rencontre, Wang, façonne sa vie et lui trouve un métier. La fille, elle, tente de sauver la vie de mon personnage, de le ramener à la surface. Ce qu'elle fait est le seul acte d'héroïsme dans mon roman. Lui, quand il se rend compte qu'elle essaie de changer sa vie, il a peur et décide de ne rien faire pour l'aider. C'est un des moments-clés de mon roman et qui induit naturellement que Cinacittà est écrit comme une confession. Après ce qui arrive à la fille, le silence de mon personnage résonne intérieurement comme une voie vers la rédemption. Son choix de rester en prison même s'il n'est absolument pas un meurtrier découle de son sentiment de culpabilité à l'égard de cette fille qui lui a tout donné même sa vie. Sa confession est le moyen d'obtenir une certaine rédemption afin d'expier. Mais dans le même temps, jamais il ne dit qu'il est coupable parce qu'il n'a strictement rien fait pour sauver cette fille qui a essayé de le sauver. Il ne dit rien sur ce moment très particulier de sa vie oisive et qui restera pourtant à jamais le pire moment.
C'est sûrement une vision très catholique de ma part. Vous savez, quand j'étais jeune, je n'allais absolument pas régulièrement à l'église car ma famille n'était pas très croyante. Mais quand je suis arrivé à l'école, un grand nombre de mes amis allait à l'église tous les jours. Ils se confessaient régulièrement auprès du prêtre. Un de mes très proches amis était à la limite du fanatisme religieux mais dans le même temps il n'était pas ce que l'on peut appeler un homme recommandable. Il dirigeait un petit réseau de prostitution. Si vous le payiez, vous pouviez toucher sa petite amie de l'époque. Ce qui m'amusait vraiment le concernant, c'est que je savais qu'il était très religieux. Un jour, je lui ai demandé comment il pouvait vivre avec ses contradictions : aller à l'église tous les jours et faire des choses comme celles-ci, justement pas très catholiques. Et surtout je lui ai demandé ce qu'il pouvait bien dire à ce prêtre en confession. Et lui, tout naturellement, il m'a répondu qu'il ordonnait ses péchés, et qu'il commençait par avouer au prêtre qu'il n'allait pas à l'église le dimanche ce qui avait le don de l'énerver, de lui rétorquer qu'il devait venir le dimanche à l'église. Je trouve que d'une certaine manière, son comportement à l'égard du prêtre était génial car il s'inventait des péchés pour ne pas avoir à confesser les autres. Ce faisant, il commettait un autre péché car bien entendu il allait à la messe tous les dimanches. C'est quelque chose qui arrive dans mon roman car mon personnage dit énormément de choses sur lui pour ne pas avoir à en avouer d'autres. Il ne confessera jamais les seules raisons pour lesquelles il se sent coupable.
Tout le monde en Italie peut comprendre que ce roman prend une forme de confession. Je pense que nous sommes plus catholiques en terme d'éthique que nous ne sommes prêts à l'admettre.

k-libre : Pouvez-vous nous raconter géographiquement Cinacittà ?
Tommaso Pincio : Cinacittà reflète deux endroits bien précis de Rome. Le premier est ce quartier chinois dont je parlais un peu plus tôt : Chinatown ou Esquilino ; le second est Via Veneto, le même quartier que l'on retrouve dans La Dolce vita. Aujourd'hui, heureusement, ce n'est pas Chinatown. C'est toujours un endroit glorieux de la ville, mais quelque part c'est un lieu de fantômes. Y aller c'est comme aller au Luna Park. C'est un peu comme le Quartier latin parisien. Vous ne voyez pas la réalité, vous ne faites qu'imaginer. Vous voyez ce que vous voulez voir. Un quartier ancestral mais qui aujourd'hui est pollué par de mauvais restaurants et envahi par les touristes. Via Veneto, c'est pareil. C'est un lieu fantomatique cerné par les vivants : une énorme contradiction. Et donc dans mon roman, j'ai imaginé que les Chinois migrent d'Esquilino vers Via Veneto.

k-libre : Vous avez également ce contraste entre les Chinois et l'histoire romaine. Wang est très cultivé et en sait plus que votre personnage sur sa propre cité ! Quelques passages du roman m'ont rappelé Fellini Roma, notamment ce qui touche aux découvertes archéologiques avec des corps qui à la lumière du soleil se désagrègent en quelques secondes...
Tommaso Pincio : En Italie, les Chinois ont créé de nombreuses écoles pour Chinois où ils enseignent l'italien et l'histoire de l'Italie. Quand des Chinois arrivent dans notre pays en provenance du leur, on leur enseigne à peu près tout sur l'Italie. J'ai assisté à quelques cours de ce type et c'était très intéressant. J'ai entendu un professeur qui disait à ses élèves que l'Italie était un pays très jeune comparé à la Chine qui a une histoire vieille de plus de quatre mille ans. Rome, elle, n'existe que depuis moins de trois mille ans. Donc ils ont leurs raisons pour expliquer que l'Italie est un pays jeune avec une petite histoire. Mais les Chinois sont avant tout très curieux, et ils veulent en savoir le plus possible sur les lieux qu'ils habitent. Curieusement, dans mon quartier, les endroits où l'on peut déguster les meilleurs cappuccinos sont tous chinois. Ils font vraiment de meilleurs cappuccinos que les Romains. Même s'ils viennent d'un pays actuellement très fort avec une immense histoire, ils continuent d'entretenir une saine curiosité. Ils ne cessent de considérer qu'ils ont quelque chose à apprendre. Dans mon roman, il y a un parti pris historique à ce que ce soit un Chinois qui explique à un Romain l'histoire de sa ville. La raison première est que les Chinois ont une plus grande histoire que les Romains. D'un autre côté, Rome est peut-être bien la ville la plus compliquée du monde de par sa structure et le fait qu'elle est à la fois la Capitale d'une des principales religions du monde et un lieu de haute corruption. C'est peut-être pourquoi il est très difficile pour un natif de Rome de parler de sa ville. Tous les Italiens qui ont pu donner une bonne description de Rome ne sont pas Romains. Vous avez parlé de Fellini : il n'était pas romain. On pourrait rajouter Pasolini et Caravagio. C'est actuellement un endroit qui se nourrit de sa propre mythologie. Ce que nous pensons de Rome n'est pas ce qu'est Rome. Le seul Romain à avoir excellemment appréhendé Rome est Alberto Sordi. C'est un acteur italien qui a joué justement dans des films de Fellini comme Les Vitelloni ou Le Cheikh blanc. Il représente ce qu'il y a de pire chez les Romains. C'est celui qui est vulgaire et qui ne manquera pas une occasion de vous détrousser. Si vous demandez à des Italiens ce qu'ils pensent d'Alberto Sordi, ils vous répondront qu'il représente le type même du Romain. Mais si vous demandez à ces mêmes Romains s'ils sont comme Alberto Sordi, alors aussitôt ils pousseront de hauts cris et se dépêcheront de rétorquer qu'ils ne sont évidemment pas comme lui. C'est là peut-être l'ultime contradiction. Chacun pense que les Romains sont des sujets plutôt mauvais, mais vous n'en trouverez pas un pour admettre que dans les faits il l'est ! Quand Cinacittà est sorti en Italie, beaucoup de personnes ont trouvé que j'avais dépeint les Italiens de la pire manière qui soit. Quand je leur expliquais qu'il en était de même pour les Chinois, ils étaient quasi unanimes pour affirmer que dans le cas des Chinois, les portraits étaient véridiques. Le problème avec Rome est que vous avez d'un côté la ville avec sa propre histoire et mythologie, et d'un autre les citoyens avec leurs petites histoires...


Liens : Tommaso Pincio | Cinacittà : mémoire de mon crime atroce Propos recueillis par Julien Védrenne

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