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Elena Arseneva confronte le Boyard Artem au Sang d'Aphrodite

Mardi 31 janvier 2012 - Elena Arseneva, pour son entrée remarquée dans le monde de la littérature policière en 1997, avait choisi un enquêteur atypique évoluant dans une région et une époque méconnues. Elle avait retenu le cadre d'une civilisation brillante, fondée par des Vikings autour de Kiev, au milieu du XIe siècle.
En 2003, après sept romans, elle laisse son boyard Artem et son équipe, se reposer.
Elle revient en 2012 avec une nouvelle enquête de son héros favori, un personnage attachant, toujours aussi perspicace, entouré d'un groupe de personnages hauts en couleurs.
Ce retour est l'occasion d'un entretien avec cette auteure particulièrement douée pour mêler si bien Histoire et fiction, dans des scénarios parfaitement documentés, à l'intrigue subtile et recherchée.
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© Hannah Assouline



k-libre : Dans votre nouveau roman, vous confrontez votre quatuor d'enquêteurs, Artem, Philippos, son fils adoptif, Mitko et Vassili, ses collaborateurs, à un meurtrier en série de jeunes femmes. Ce type de criminel sévissait-il déjà en 1074 ?
Elena Arseneva : Il a toujours existé, comme la folie qui est née avec le genre humain. Notre époque a simplement donné un autre nom, les tueurs en série, à ceux qu'on appelait autrefois "possédés du diable", "enragés", etc. Seules les étiquettes changent. De même, la fascination par le Mal, par l'abîme, peut prendre différentes formes qu'il est d'autant plus intéressant d'explorer que l'esprit humain y a succombé d'innombrables fois à toutes les époques, dans des circonstances plus ou moins similaires.

k-libre : Dans les lieux où les jeunes femmes ont été assassinées flotte une fragrance capiteuse, fort séduisante. Ce parfum est identifié comme le Sang d'Aphrodite, un élixir que vous présentez comme rare, à la formule tenue secrète. Celui-ci a-t-il existé ou l'avez-vous imaginé pour les besoins de votre intrigue ?
Elena Arseneva : Le parfum le Sang d'Aphrodite est une invention inspirée par mes lectures sur l'Antiquité grecque et l'histoire des parfums. Ceux qui s'intéressent à ce dernier thème découvriront des choses passionnantes en lisant notamment le livre à la fois érudit et savoureux de Paul Faure, Parfums et Aromates de l'Antiquité (Fayard, 1987).

k-libre : Avec cet élixir, vous renvoyez à la symbolisation d'Aphrodite et au mythe d'Adonis. Quels sont les liens avec les parfums ?
Elena Arseneva : Le culte d'Aphrodite, la déesse des amours, la belle odorante selon Homère, est à l'origine du fait que les parfums deviennent le symbole même de la beauté et de la féminité. En outre, la déesse préside à la naissance d'Adonis, fils de l'arbre à myrrhe, dieu de l'encens et des parfums. Myrrha, fille du roi de Chypre, coupable d'amours incestueuses avec son père, sera transformée en arbre par Aphrodite (qui avait elle-même provoqué les agissements de ces infortunés mortels !). C'est au moment où le père furieux le frappe que l'écorce s'ouvre, donnant naissance à l'enfant aromatique, qui deviendra plus tard l'amant de la déesse. Ces légendes orientales de Chypre avaient gagné le monde occidental et intégré la mythologie grecque dès l'époque de la guerre de Troie. Elles sont déjà connues au temps d'Hésiode, vers 675 av. J.-C.

k-libre : L'amant de ces jeunes femmes, le présumé assassin, utilise ce parfum. On saisit bien le lien avec Aphrodite, la déesse de l'Amour. Mais quels sont ceux avec Adonis, les rapports avec les meurtres de ces jeunes personnes ?
Elena Arseneva : Le mythe des amours tragiques de la déesse et de l'éphèbe aromatique a donné lieu aux fêtes rituelles, les Adonies. Nées au sein du monde syro-phénicien, elles se tenaient à Byblos et au mont Liban, puis à Chypre, avant de se répandre en Crète et partout en Grèce. La myrrhe était un aphrodisiaque bien connu, ce qui indique l'origine orgiaque de ces rites. À l'époque classique, la mort d'Adonis était pleurée par toutes les femmes de la cité, courtisanes mais aussi épouses légitimes. Les célébrations des Adonies, bruyantes, sensuelles et extatiques, scandalisaient nombre d'honnêtes citoyens. Dans ma postface, je cite un personnage d'Aristophane qui s'indigne de "la débauche de ces dames" : elles dansent sur les toits en se lamentant, tandis que leurs vertueux époux discutent de graves décisions militaires à l'Assemblée... Naturellement, tous ces récits d'amours illicites et orgiaques ne peuvent qu'inspirer un assassin à l'esprit pervers !

k-libre : Les parfums jouent un rôle essentiel dans votre roman. Ceux-ci n'étaient-t-ils pas réservés aux dieux et, par extension, à leurs représentants sur Terre : Grands prêtres, seigneurs ?...
Elena Arseneva : Les grandes civilisations du parfum – Égypte, Arabie, Grèce, Rome – ont toujours attribué aux aromates quatre valeurs essentielles : religieuse, alimentaire, médicale et érotique, et cette première fonction a longtemps prédominé sur les trois autres. Les fragrances représentent d'abord offrandes et prières ; l'arôme des essences et le fumet des viandes sacrifiées sont réservés aux dieux, et ce n'est qu'ensuite qu'odeurs et saveurs commencent à se désacraliser grâce à un complexe cheminement social, à l'évolution de l'urbanisme et du commerce. En Égypte pharaonique, les bonnes odeurs restent celles de perfection, de sainteté et des morts, non celle des vivants. À Jérusalem, autre grande capitale de la parfumerie antique, l'usage sacré des aromates est fixé dans les commandements de Moïse, qui reçoit des formules indiquant les noms et les proportions exacts des aromates. Quiconque composera des huiles parfumées semblables à celles de l'onction sacrée, avertit la Bible, quiconque en répandra sur le corps d'un homme ou en respirera l'odeur, sera retranché de son peuple ! (Exode, 30. 22-38). C'est pour avoir transgressé cet interdit que Salomon le Sage, Salomon le parfumé, est châtié par Dieu à la fin de sa vie – pour avoir oublié le Nom sacré de l'Éternel en faisant offrandes et sacrifices aux dieux de ses épouses étrangères... Toutefois, dans le monde sémitique, les parfums ne sont plus réservés à l'usage des dieux et des morts, ils deviennent signes de joie, de prospérité et de bonne santé. Le profane ne l'emporte pas sur le sacré, il a simplement sa juste place dans la vie de tous les jours. Mais c'est la Grèce ancienne qui inventa l'art de la parfumerie à proprement parler. Au moment de la conquête de l'Égypte et de l'Asie jusqu'à l'Inde, vers 330 av. J.-C., arômes et épices jouent déjà un rôle irremplaçable tout au long de la vie d'une famille, même modeste, servant à des fins profanes : bains, toilette et cosmétique, aromathérapie, pharmacie, divination et, bien sûr, amour et galanterie.

k-libre : Un individu qui se parfumait ne se voulait-il pas l'égal des dieux ? Cela pouvait-il aussi comprendre le droit de vie et de mort ?
Elena Arseneva : Transgresser l'interdit en se servant des aromates destinés à glorifier les divinités, faire cela pour le plaisir et en éprouvant du plaisir, voilà en effet une audace suprême, capable d'inspirer le désir de violer d'autres tabous...

k-libre : Dans la Russie de 1074, les parfums avaient-ils toujours un rôle sacré, sachant que le christianisme avait supplanté les croyances anciennes et était devenu la religion officielle ?
Elena Arseneva : La Russie du XIe siècle est surtout influencée par Byzance, en particulier sur le plan spirituel ; les parfums ne sont plus sacrés, mais les plaisirs sensuels et le péché de chair provoquent évidemment les foudres de l'Église.

k-libre : Vous faites dire que les parfums sont d'abord l'apanage des femmes. Ont-elles volé les parfums aux dieux pour les donner aux hommes ?
Elena Arseneva : Les femmes sont certes coupables de moult péchés et tentations, à commencer par la pomme d'Ève et la jarre de Pandore. Avec Aphrodite la sournoise et Myrrha l'incestueuse, elles n'ont pas le beau rôle non plus dans la naissance d'Adonis, le dieu des parfums. Elles ont toujours voulu non seulement se délecter des aromates, mais aussi s'en servir comme de l'arme la plus redoutable de la séduction. Elles emploient tous les moyens pour se rendre attirantes, briller et sentir bon. Elles se baignent, se fardent, se parfument, elles veulent qu'on les suive à leurs effluves, comme leur déesse Aphrodite, d'abord à Chypre, à Cythère, à Eryx de Sicile, puis en Crète, en Grèce et ailleurs, dans d'autres temples, sur d'autres terres... Et ce qu'elles craignent par-dessus tout, c'est de ressembler aux Lemniennes de la légende, abandonnées par leurs maris parce qu'elles étaient impures et sentaient mauvais. Voilà pourquoi les parfums sont d'abord l'apanage des femmes. Au fond, celles-ci sont coupables d'avoir provoqué (entre autres calamités) la désacralisation des parfums.

k-libre : Le Sang d'Aphrodite a pour héros le Boyard Artem. Que recouvrait ce titre à cette époque ? Étaient-ils nombreux à pouvoir le porter ?
Elena Arseneva : Le boyard, c'est un noble varègue (nom qu'on donnait aux Vikings naviguant sur le Dniepr vers Byzance) ou slave. À l'origine, il s'agissait des compagnons d'armes du prince, puis de tous les riches propriétaires terriens anoblis.

k-libre : Vous laissez, dans l'enquête, une large place à Philippos. Va-t-il prendre le premier rôle et éclipser son père adoptif ?
Elena Arseneva : Philippos aura à mener l'enquête dans le dixième et dernier épisode de la série qui se déroulera en 1113, année où Vladimir II Monomaque devient grand-prince et s'installe à Kiev.

k-libre : L'action se déroule dans la principauté de Tchernigov, au nord de Kiev, en 1074. Existe-t-il encore de nombreuses archives qui relatent la vie quotidienne de cette époque ?
Elena Arseneva : Il n'existe pas de telles archives à proprement parler. Les documents et objets qui permettent de reconstituer la vie quotidienne de la Russie kiévienne sont des pièces de musée, souvent très fragiles, comme les rouleaux d'écorce de bouleau. Heureusement, la plupart de ces textes et témoignages sont reproduits dans les livres consacrés à l'ancienne Russie.

k-libre : Vous basez-vous sur les Chroniques de Nestor, dites Chroniques du temps passé ?
Elena Arseneva : Elles constituent l'une des principales sources pour quiconque étudie cette période.

k-libre : Vous décrivez une société socialement avancée. La justice est très organisée, la peine de mort est abolie. Sous quelles influences une telle société a-t-elle pu se développer ?
Elena Arseneva : Les principes de la législation de l'époque ont été hérités des Varègues, fondateurs de la Russie de Kiev, qui ont aussi apporté l'art de la navigation, celui de la guerre, le commerce. Elle fut élaborée en deux temps, par Iaroslav le Sage (1019-1054), puis par ses fils, dont Vsévolod, grand-prince de Kiev et père de Vladimir Monomaque. Ce code intitulé Rousskaïa Pravda ("Le Droit russe"), fixe un système détaillé et précis d'amendes destinées au Trésor, et de compensations en argent destinées à la victime ou à ses proches. Ce système s'applique à tous les forfaits possibles, du menu larcin au meurtre. Chaque accusation doit être étayée par sept témoignages sous serment (le parjure étant sévèrement puni). En outre, le plaignant doit comparaître avec l'accusé devant douze "citoyens" (hommes libres) qui expriment leur point de vue sur l'affaire avant que le jugement soit rendu par le Tribunal... Ces lois héritées des Vikings frappent par leur modernité !

k-libre : Vous faites souvent référence à la Grèce, la Grèce antique dans votre livre. A-t-elle eu une influence dans la culture de la Russie kiévienne ?
Elena Arseneva : La Grèce antique me fascine et me passionne. J'ai voulu décrire certaines traces de cette civilisation qu'il n'aurait pas été invraisemblable de trouver en Russie de Kiev, grâce à ses liens avec Byzance. Les nobles, les érudits, les commerçants, les voyageurs, mais aussi les habitants des grandes villes, tous les Russes à l'esprit libre, curieux et moins entravé par le dogme que celui des Byzantins, ne pouvaient qu'être attirés par les joyaux de l'Antiquité grecque.

k-libre : Les jeunes filles semblent jouir d'une grande liberté. Cependant, vous faites dire à un de vos nombreux personnages féminins : "Nous passerons le reste de notre vie confinées dans l'ombre et l'indifférence !" La situation des femmes mariées, leurs droits restaient-ils très limités ?
Elena Arseneva : Les femmes jouissaient en principe des droits assez limités que l'Église leur accordait, mais en pratique, la société russe était alors beaucoup plus libre, à la fois, que celle de Byzance et celle de l'Occident à la même époque.

k-libre : Les enquêteurs ont à leur disposition toute une série d'archives tenues sur des rouleaux d'écorce ou des parchemins. L'administration était-elle aussi bien organisée ?
Elena Arseneva : On peut supposer que oui. L'exercice de la justice était entièrement soumis au Tribunal du prince (à l'exception des affaires relevant de l'autorité de l'Église). Les jugements étaient rendus en fonction du Code scrupuleusement respecté. Le Tribunal se composait essentiellement de trois types de fonctionnaires : les percepteurs d'amendes, les scribes et les militaires (droujinniks) rattachés par ordre du souverain. Outre ces derniers, le Tribunal s'appuyait sur l'armée princière et pouvait solliciter son intervention à tout moment.

k-libre : Le boyard Artem, quand il prend l'affaire, s'aperçoit que des crimes similaires, sur des gens de conditions modestes, ont déjà eu lieu, avec une enquête bâclée. Les petites gens étaient-ils, dans cette société avancée, déjà considérés comme quantité négligeable ?
Elena Arseneva : Les petites gens ont toujours payé les pots cassés, et ce n'est pas près de se terminer... Quant au code de Iaroslav, il tenait compte, d'une part, de la gravité du forfait, d'autre part, du statut social de la victime. Chacun avait sa valeur pécuniaire, son wergeld. Le meurtre d'un boyard, par exemple, se soldait par une compensation de quatre-vingts grivnas, mais celui d'un serf, de cinq grivnas, plus une amende de douze grivnas versée au Trésor.

k-libre : L'élixir aphrodisiaque est contenu dans une aryballe que l'apothicaire trouve judicieux de faire fabriquer sur place plutôt que de l'acheter dans la lointaine Grèce. Cette société avait-elle inventé la relocalisation ?
Elena Arseneva : Ce personnage l'a sûrement fait, à mon insu !

k-libre : Vous citez souvent les mets que dévorent vos héros. Ceux-ci semblent très appétissants. La cuisine était-elle raffinée ?
Elena Arseneva : Pas aussi raffinée ni riche que la cuisine byzantine, mais les Russes ont toujours aimé bien manger.

k-libre : Allez-vous continuer à régaler vos lecteurs avec des enquêtes du Boyard Artem ? Avez-vous des romans en préparation ? Pouvez-vous, d'ores et déjà, évoquer le thème de votre prochaine intrigue ?
Elena Arseneva : Je l'espère ! La prochaine enquête du boyard Artem se déroulera lors d'un fabuleux voyage dans un pays étranger... Je n'en dirai pas plus ! À part cela, je me passionne surtout pour certains chapitres de l'histoire de France, et j'ai l'intention d'y situer l'action de mon prochain polar, le premier d'une nouvelle série.


Liens : Elena Arseneva | Le Sang d'Aphrodite Propos recueillis par Serge Perraud

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