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Philip Kerr offre une rallonge olympique à sa "Trilogie berlinoise"

Mercredi 11 janvier 2012 - Philip Kerr, auteur de la très remarquée "Trilogie berlinois" a campé avec Bernard Gunther un personnage atypique qui observe, parfois réagit, les événements politiques qui bouleversent l'Allemagne depuis la fin de la Première Guerre mondiale. De la République de Weimar à la montée irréversible du nazisme, "Bernie" s'offre une conscience en même temps que l'auteur anglais dresse des constats troublants. Dans Hôtel Adlon, Philip Kerr, s'il conserve un calme olympien, ne jette pas moins l'opprobre sur la délégation américaine en visite à Berlin chargée de s'assurer que nulle discrimination n'est effective en Allemagne. L'Histoire se rappelle que Jesse Owens à gagné un cent mètres humiliant pour les athlètes et dignitaires nazis. Elle omet donc que pour cette délégation américaine, l'argent n'est pas discriminatoire. L'auteur écossais, lui, se charge de nous révéler ces pages troubles de l'Histoire en même temps qu'il élabore une intrigue policière dans un monde, une ville, un univers que n'aurait pas renié le romancier Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz. Retour textuel sur une rencontre aux éditions Jean-Claude Lattès.
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© D. R.



k-libre : Philip Kerr, qui croyez-vous être honnêtement ?
Philip Kerr : Comme être humain ? Je crois que n'ai absolument pas un grand sens de ma personne. Je me situe souvent ailleurs. La plupart du temps je suis dans une sorte de fantaisie. Je crois plus être le mari de ma femme et le père de mes enfants qu'autre chose, pas grand-chose de plus. La vie d'un auteur est quelque peu irréelle. Si j'étais David Cameron, je répondrais à cette question d'une façon habile, assurément. Demandez à un acteur, je crois que jouer et écrire se ressemblent beaucoup.

k-libre : Et en votre qualité d'écrivain ?
Philip Kerr : J'ai publié vingt-cinq livres, c'est une manière de mesurer si l'on est un bon auteur, et parmi ces vingt-cinq, je dirais qu'il y en a probablement cinq ou six de bon, vous voyez ?

k-libre : Vous avez débuté la "Trilogie berlinoise", qui demeure votre plus grand succès. Quelles sont vos influences pour cette série de romans qui nous plongent dans les heures sombres de l'Allemagne, celles de la montée du nazisme ?
Philip Kerr : L'influence principale est issue de ma formation car je suis diplômé en droit germanique et en philosophie, et je me suis très intéressé au mouvement romantique en Allemagne, afin de déterminer comment il a influencé la philosophie. Je ne sais pas si j'ai été beaucoup influencé en tant qu'auteur puisque j'ai écrit tant de livres.

k-libre : Avez- vous lu Berlin Alexanderplatz, d'Alfred Döblin ? On ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec vos romans...
Philip Kerr : Tout à fait ! À vrai dire , c'est le premier livre traitant de cette période que j'ai lu. Je ne lis aucun roman écrit de nos jours sur la période que je traite dans mes propres romans, ça ne m'intéresse pas, je trouve que c'est mieux pour moi de rester dans ma vision. Par contre, j'ai lu Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Ian Fleming, ils sont morts, contrairement aux auteurs de notre époque, ils ne peuvent donc pas dire : "il écrit les mêmes choses que moi". Aucune complainte de la part des morts !

k-libre : Comment est apparu Bernard Gunther, alias Bernie, votre héros ?
Philip Kerr : Je voulais un Berlinois typique, avec un sentiment patriotique assez fort, mais à la fois quelqu'un d'indépendant intellectuellement, un démocrate socialiste, qui croit en la République de Weimar, mais qui n'est pas un nazi. Bernard Gunther se définit par ce qu'il n'est pas. Il n'est pas communiste, il les hait, tout comme il hait les nazis. Il est un peu le genre de démocrate libéral qui se retrouve au milieu de la route. C'est un bon policier, il a combattu pendant la guerre, il croit en l'ordre public, à l'obéissance à la loi, tant que cette loi est juste.

k-libre : C'est à la fois un grand buveur et fumeur invétéré. Il fume beaucoup. Pourquoi décider d'en faire un gros buveur ?
Philip Kerr : Probablement parce qu'à l'époque les gens buvaient et fumaient beaucoup plus qu'aujourd'hui, et, franchement, je pense qu'il a de bonnes raisons de beaucoup boire. Si je vivais à la même époque, je suppose que je boirais beaucoup plus. De même pour la cigarette, c'est une échappatoire. Il parle de lui-même parfois dans le roman. Un policier qui allume une cigarette signifie qu'il n'a pas besoin de dire quoi que ce soit pendant un petit moment. Ça occupe sa bouche. C'est un répit mis à profit pour réfléchir avant de donner une réponse. C'est une excellente chose, surtout dans une Allemagne nazie. Se donner le temps de trouver la bonne réponse.

k-libre : Croyez-vous qu'un détective dans un roman policier doive forcément boire ?
Philip Kerr : Je ne crois pas à la réflexion qu'il boive tant. Il fume beaucoup plus qu'il ne boit. Je ne fume pas, mais dans le monde imaginaire dans lequel je vis, l'écriture, j'adore fumer. C'est une façon très sûre de fumer sans avoir à se soucier d'un cancer des poumons. Fumer dans un roman, c'est la façon la plus sûre et la meilleure de fumer ! J'aime décrire la sensation de fumer...

k-libre : Au début de votre série, Bernard Gunther est un policier respectable, mais quand Hitler arrive au pouvoir, il décide de quitter ses fonctions. Pourquoi ?
Philip Kerr : Les nazis voulaient que tous les libéraux finissent dehors. Il était très important que toute personne étant en position d'autorité, représentant la loi, soit un nazi. C'est parfaitement logique étant donné qu'il fallait appliquer les lois nazies. Donc on lui dit qu'il n'est plus le bienvenu dans la Police à moins qu'il ne devienne nazi lui-même. C'est pourquoi il décide de partir. Mais l'ironie de l'histoire repose sur le fait que plus tard, on fera appel à lui justement pour son indépendance politique car, avant tout, c'est un bon détective. C'est ce qui le rend utile, sans oublier qu'il ne sert aucun intérêt politique.

k-libre : Vous prenez comme trame de fond les jeux Olympiques de 1936 à Berlin. Pourquoi ce choix ?
Philip Kerr : Je voulais écrire à propos des jeux Olympiques de 1936 afin de parler de ceux de 2012. Je ne suis pas un grand fan du mouvement olympique, à vrai dire je le hais. Je trouve que c'est une grosse perte d'argent, qu'il y a beaucoup d'opportunités de corruption, et une trop grande quantité d'argent public jeté par les fenêtres. Allez demander à Athènes aujourd'hui si les jeux Olympiques étaient une bonne idée. Je ne suis pas sur que vous recueillerez beaucoup de réponses positives. Je n'ai jamais été fan de tout cet énervement autour du sport. C'est devenu très politiquement correct. Aujourd'hui, on vous montre des images de sportifs pour les jeux Olympiques. On va même jusqu'à vous montrer quelqu'un en fauteuil roulant pour les handisports. Comme si la vision du sportif, était celle d'une personne en fauteuil. Il doit y avoir quelque chose de bizarre entre le langage et l'image afin d'associer l'idée d'athlète avec quelqu'un en fauteuil roulant. C'est comme si on ne disait pas la vérité. Pour les gens "normaux" qui regardent la télévision, un athlète est quelqu'un au summum de la perfection physique, et désormais parce qu'on veut que les choses soient en accord avec un point de vue politique... C'est intéressant, c'est comme l'idée du langage décrite par George Orwell. Le langage n'exprime pas ce qu'il signifie, il signifie quelque chose d'autre. Je pourrais continuer comme ça longtemps, mais résumons le tout à deux choses : c'est une perte d'argent complète, et les sportifs sont les gens les plus ennuyeux que l'on puisse trouver. "Comment se sent-on quand on gagne une médaille d'or ?" est la question usuelle. "Oh c'est génial ! C'est le plus grand moment de ma vie !" est la réponse habituelle...

k-libre : Mais c'est la même chose pour tous les évènements sportifs.
Philip Kerr : Tout à fait ! Les coupes du monde etc. Corruption, pots-de-vin... C'est tout le temps une question d'argent. Usain Bolt est payé cent mille dollars pour faire une apparition lors d'une course. Ce n'était pas le cas quand Pierre de Coubertin a créé le mouvement olympique. Il était question d'amateurs, qui le faisaient pour l'amour du sport. Maintenant tout se résume à l'argent. Même les membres du comité olympique qui passent leur temps à aller d'hôtel cinq étoiles en hôtel cinq étoiles et de limousine en limousine. Tout ceci est à mon sens terrible !

k-libre : Vous parlez de négociations entre les nazis et les Américains afin de s'assurer la présence d'une délégation américaine. Comment avez-vous découvert ça ?
Philip Kerr : Il y a des documents historiques qui le montrent. Le comité olympique américain est allé à Berlin avant 1936 pour vérifier si les juifs étaient discriminés, et ils aboutirent à une conclusion négative, ce qui est incroyable sans prendre en compte qu'ils étaient déjà discriminés, exclus de presque toutes les associations sportives en Allemagne déjà à l'époque. Le gouvernement américain ne voulait pas savoir, parce que c'était plus politiquement correct. Roosevelt décide de regarder ailleurs, et c'est comme ça que les Américains ont gagné nombre de médailles. Pour moi c'est absurde. N'importe qui allant à Berlin en 1936 pouvait voir la discrimination faite aux juifs. C'était ainsi et ça l'est toujours. Faisons comme s'il n'y avait pas des centaines de prisonniers politiques en Chine, faisons comme si en 1972 des athlètes israéliens n'ont pas été assassinés... On peut continuer ainsi pendant longtemps car la liste des ignorances du comité olympique est longue .

k-libre : Pourtant Bernie est accidentellement confronté à la mort d'un boxeur juif, et va s'ouvrir une enquête sur une journaliste qui souhaite dénoncer le climat racial, et défendre le boycott.
Philip Kerr : En effet, il y a eut un boycott important aux États-Unis, mais il fut ignoré. L'ambassadeur américain à Berlin en faisait partie. Il voulait dire la vérité au comité olympique. Il ne voulait pas que les États-Unis participent aux Jeux. Il a écrit en vain une lettre en ce sens à Roosevelt. Elle fut bien sûr ignorée.

k-libre : Vous séparez votre roman en deux parties : une en Allemagne pendant les années 1930, et l'autre en Argentine dans les années 1950. Pourquoi ?
Philip Kerr : J'aime que mes romans couvrent une large période de temps. Je me dis qu'une histoire prend plusieurs années pour se mettre en place. Je fais bouger mon personnage, sinon je me dis que c'est ennuyant de le laisser à Berlin. En le déplaçant, il devient quelque peu comme le Hollandais volant. J'aime l'imprévisible.

k-libre : Vos livres sont pleins de détails. Cela doit nécessiter une documentation importante ?
Philip Kerr : Je ne dirais pas importante. Je ne fais pas dans l'Histoire, donc je peux me reposer sur des sources secondaires, et sur ma propre expérience ainsi que sur mes voyages. Voilà l'important.

k-libre : Vous avez dû regarder beaucoup de films de cette période non ?
Philip Kerr : Oui. Principalement ceux de Fritz Lang... Le cinéma expressioniste allemand de l'époque était fantastique. Sûrement la meilleure école du cinéma. Puis les nazis ont chassé tous ces grands réalisateurs et acteurs qui sont allé par conséquent à Hollywood.

k-libre : Croyez-vous qu'il y ait plusieurs niveaux de conscience ?
Philip Kerr : Fritz Lang a eu l'opportunité de partir, mais c'était sûrement plus facile pour lui de partir que pour un policier berlinois. Et puis, Bernard Gunther est avant tout un personnage fictif.

k-libre : Y a-t-il des similtudes entre Franz Biberkopf et Bernard Gunther ?
Philip Kerr : Franz Biberkopf, le personnage d'Alfred Döblin dans Berlin Alexanderplatz tue sa petite amie dans une forêt. Bernard Gunther n'est pas comme ça. Enfin il est capable de tuer quelqu'un, mais sûrement pas parce qu'il serait trop alcoolisé.

k-libre : Pourquoi confronter Bernie à ses racines ?
Philip Kerr : Aujourd'hui, peut importe si vous avez des ancêtres juifs. Mais en 1936, c'est très important. Bernie n'en parle jamais. J'ai des arrières-grands-parents juifs, je n'en parle jamais. Pourquoi le ferais-je ce n'est pas important. Je voulais le mettre dans une situation inconfortable, vous savez, lui faire passer un moment difficile.

k-libre : "J'étais sensé interdire l'entrée de l'hôtel aux criminels et assassins. Mais que faire quand les criminels et les assassins arrivent habillés en officiers du parti nazi ?" faites-vous dire à votre narrateur. Qu'entendez-vous par là ?
Philip Kerr : Des criminels ayant tué des juifs, disons dans les années 1920, durant les années 1930, on leur donnait une médaille. Beaucoup de criminels travaillaient pour les nazis. Peu importe qu'ils aient tué, tant que leurs idées politiques étaient "bonnes" selon le docte nazi.

k-libre : Croyez-vous que le monde était dirigé par des gangsters ?
Philip Kerr : Oui. Et j'irai même plus loin. De nos jours, ce sont les avocats les nouveaux gangsters qui dirigent le monde. La mafia de la Justice.

k-libre : Pourquoi avoir choisi l'hôtel Adlon comme cadre de votre intrigue ?
Philip Kerr : Parce qu'il s'agit probablement de l'hôtel le plus connu d'Allemagne. Dans de nombreux romans ou films vous le trouvez, comme dans L'Ange bleu avec Marlene Dietrich. J'y séjourne moi-même quand je vais en Allemagne. J'aime le cadre. Il a été complètement détruit après la guerre, puis reconstruit, en essayant d'être le plus fidèle possible à l'ancien.

k-libre : Berlin était sujet à une grande prostitution c'est du moins ce qui ressort de la lecture d'Hôtel Adlon...
Philip Kerr : Oui, tout à fait. Il y a eu une explosion de la prostitution à la fin des années 1920. La République de Weimar était libérale, et ne voulait pas interférer dans la vie des autres, c'était donc la porte ouverte aux maisons closes, aux sex-club, à la prostitution efreinée... Il y avait beaucoup de réfugiés de la révolution Russe, puis les veuves de la Première Guerre mondiale, et enfin la dépression. Les gens n'avaient pas d'argent, il fallait bien manger...

k-libre : Hôtel Adlon sera-t-il le dernier roman dans cette série ?
Philip Kerr : Non ! Il y en a encore deux après celui-ci. D'ailleurs le prochain commencera à Paris, puis dans le reste de la France dans les années 1940. Il prend pour sujet les camps de concentration créés par les Français, comme ceux du Sud-Ouest, pour les réfugiés espagnols fuyant Franco.

k-libre : Puisqu'il se passe en France, va-t-on passer d'un hôtel prestigieux à un autre et se retrouver au Lutetia ?
Philip Kerr : Exactement ! J'y ai d'ailleurs séjourné.

k-libre : Comment appréhendez-vous votre carrière littéraire après ces deux prochains romans ?
Philip Kerr : Je ne sais pas trop. Je me demande si écrire encore n'équivaudrait pas à ajouter un livre de trop, mais n'y a-t-il pas déjà ce livre de trop ?

Propos aimablement traduits par Julie-Prune Védrenne.
Introduction et relecture par Julien Védrenne.


Liens : Philip Kerr | Hôtel Adlon Propos recueillis par Serge Perraud

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