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Jonathan Rabb et la "Trilogie berlinoise" de Nikolaï Hoffner

Mardi 12 juin 2012 - Jonathan Rabb est féru d'Histoire. Mais, il apprécie particulièrement des faits de la petite histoire dans le déferlement de la Grande Histoire. Il retient, ainsi, des moments qu'il juge décisifs, des tournants dans la vie du pays, tant idéologiques que politiques. Pour faire vivre ces périodes cruciales, il crée Nikolaï Hoffner, inspecteur à la section criminelle de l'Alex de Berlin. Avec ce héros, il signe une trilogie qui met en scène ces occasions. Celles-ci s'étalent de 1919 à 1936.
L'auteur excelle à faire vivre un récit, à agrémenter une intrigue, subtile et recherchée, de mille détails de la vie quotidienne et décrire avec beaucoup d'humanisme les enquêtes d'un inspecteur en prise aux convulsions de l'histoire.
Après Rosa, (10-18 n° 4455), puis L'Homme intérieur, (10-18 n° 4303), les éditions 10-18 font paraître Le Second fils (n° 4522), un épisode qui se déroule à Berlin et dans une Espagne à feu et à sang.
N'est-ce pas l'occasion d'une rencontre avec un auteur qui n'a pas fini de nous surprendre ?
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© David Delaporte / k-libre



k-libre : Comment êtes-vous venu à l'écriture de romans policiers historiques ? Qu'est-ce qui vous a donné envie d'en écrire ?
Jonathan Rabb : Je n'ai jamais imaginé que je serai écrivain. J'enseignais à l'université de Columbia, et je travaillais sur les théories politiques du XVIIe siècle. C'est là que j'ai eu l'idée de ce jeune professeur de théorie politique à l'université de Columbia qui découvre un vieux manuscrit, et j'ai décidé de lui faire sauver le monde. Du pur délire. Ensuite j'ai écrit un second thriller contemporain qui reprenait l'idée du rouleau ancien, mais je me suis rapidement rendu compte que ce qui me bottait vraiment c'était l'histoire. C'est alors que je me suis passionné pour Rosa Luxembourg, et la période qui a directement suivi la Première Guerre mondiale. J'ai commencé mes recherches, et découvert sa mort dans d'étranges circonstances, ce qui m'a poussé à considérer Berlin comme un personnage, et j'étais parti.

k-libre : Aviez-vous imaginé une trilogie dès le départ ?
Jonathan Rabb : Non. Je pensais qu'il s'agirait plutôt d'un aperçu en un livre de Berlin à ce moment précis. Puis, arrivé à la moitié, je me suis rendu compte que j'avais d'autres choses à dire sur l'entre-deux-guerres, et que j'avais trouvé les catalyseurs parfaits en Hoffner et ses fils. Au fur et à mesure que leurs relations se détériorent, Berlin court aussi au désastre.

k-libre : Pourquoi retenir, comme cadre de vos intrigues, l'Allemagne, et surtout la ville de Berlin, entre 1919 et 1936 ?
Jonathan Rabb : Il est très rare de trouver une ville dans l'histoire qui fait face à une crise identitaire. La littérature est remplie de personnages humains qui ont dû faire face à ce genre de chose, mais ce n'est pas vraiment le cas pour les villes. Berlin en 1918-1919 avait la chance de pouvoir se réinventer de plusieurs façons. Les socialistes auraient pu réussir leur révolution ; la droite aurait pu s'imposer et même réinstaurer la monarchie ; les sociaux démocrates attendaient leur heure. Il faut vous rappeler que le gouvernement de Weimar n'a pas pris le pouvoir avant le milieu de l'année 1919, ce qui signifie que ces six mois étaient une mine d'opportunités. Et puis je me suis rendu compte que Berlin connaîtrait deux autres moments cruciaux pendant les vingt années à suivre – 1927 et 1936. Et c'est pour cela que j'ai continué à écrire.

k-libre : Pour vous, la figure principale de votre trilogie n'est-elle pas la ville de Berlin, son ambiance, son atmosphère, sa faune, plutôt que Nikolaï Hoffner ?
Jonathan Rabb : Parfaitement. Que le lieu soit un personnage à part entière est au centre de ma façon d'écrire. Dans le premier des livres, Hoffner a une relation essentielle avec trois femmes : Rosa (qui meurt dès la première page), Lisa (la copine de son partenaire), et Berlin. Et au fur et à mesure que le Berlin d'Hoffner disparaît dans le passé durant la trilogie, il est de plus en plus désorienté. Dans le premier livre, c'est un excellent détective. Non pas que le reste des gens de son département l'en félicitent. Au contraire, ils lui en veulent. Cependant, il excelle vraiment dans ce qu'il entreprend. Il commet des erreurs dans le deuxième livre parce que son Berlin s'éloigne graduellement de lui. Au moment du troisième livre, nous sommes en 1963 et, en tant qu'homme à moitié juif, sa vision de Berlin n'est plus d'actualité. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai dû l'emmener en Espagne pour la majeure partie du dernier livre. Il ne peut plus fonctionner à Berlin. De plus, j'avais besoin que la violence qui bouillonnait sous la surface dans les deux premiers tomes se déverse enfin. Ça n'arrive pas avant quelques années de plus à Berlin, mais cela arrivait déjà (pour des raisons principalement identiques) en Espagne. C'est donc là que je l'ai envoyé.

k-libre : Votre premier roman met en scène un tueur en série et Rosa Luxembourg, un modèle de révolutionnaire. Comment avez-vous rencontré ce personnage authentique ?
Jonathan Rabb : Quand j'ai étudié la théorie politique en master, j'ai dû lire Luxembourg. Même si mon champ d'étude se situait quelques centaines d'années auparavant (les droits naturels et la loi naturelle du XVIIe siècle), je l'ai trouvée fascinante. J'ai également pensé qu'il s'agissait d'une figure historique pour le moins remarquable et gravement négligée. Voici devant vous une Polonaise, juive, d'un mètre cinquante, qui boite de façon marquée et qui, sur les photos, n'est pas des plus attirantes, qui domine le socialisme allemand pendant vingt ans et qui a tenu le rôle de femme fatale envers tous les hommes issus des rangs socialistes. Elle n'est pas seulement une intellectuelle brillante – elle donne du sens au Capital de Marx et en écrit sa propre interprétation pour le rendre applicable au XXe siècle – c'est une véritable révolutionnaire. À sa sortie de prison à la fin de la Première Gguerre mondiale (elle était tellement dangereuse que le Kaiser l'a jetée en prison pour la durée de la guerre "pour sa propre protection"), elle prend un train pour Berlin et pousse la nation entière à se révolter. Extraordinaire. Et alors qu'elle est connue en Europe, les Américains n'ont pas gardé de traces d'elle. C'est épouvantable. Il ne s'agit pas uniquement d'une des femmes les plus remarquables de l'histoire. Tous genres confondus, c'est une des grandes figures de l'histoire.
Je l'ai créée en lisant les nombreuses lettres qu'elle a écrites à son amant, Leo Jogiches, qui fait une apparition dans Rosa. Les faits historiques ont beau être passionnants, l'aperçu de la femme vulnérable à travers ses lettres était encore plus enrichissant. Et par la suite, comme n'importe quel écrivain de fiction, je l'ai créée pour moi. Est-ce la véritable Rosa Luxembourg qui intervient dans mon livre ? Qui sait ? Mais ma Rosa est, je pense, similaire à la Rosa qui a vraiment existé, et c'est tout ce que je souhaitais.

k-libre : Rosa Luxembourg est tuée, après la révolte spartakiste de Berlin en janvier 1919, par des Freikorps. Son corps n'est retrouvé que quelques mois plus tard dans un canal de Berlin. Est-ce ce décalage, et le mystère qu'il génère, qui a titillé votre imagination ?
Jonathan Rabb : Je trouvais cette femme fascinante. Puis, quand j'ai découvert qu'il s'était passé quatre mois pleins de mystères entre son assassinat présumé et la découverte de son corps, ça a été plus fort que moi et je n'ai pas résisté à l'envie de creuser les choses. J'adore trouver les failles de l'histoire, quand les certitudes nous échappent. L'histoire en est pleine. J'aime aussi m'assurer que chaque moment qui précède une faille est précisément restitué. Je n'aime pas trop proposer une alternative à l'histoire. Au lieu de ça, je préfère prendre des moments oubliés et essayer de créer des possibilités plausibles aux événements. Y avait-il un tueur en série ? Non. Le corps de Rosa faisait-il partie d'une conspiration gigantesque destinée à mettre la droite au pouvoir en 1919 ? Non. Mais le tout jeune parti Nazi venait de naître à Munich. La façon dont elle est morte a fait l'objet de spéculations, si jamais elle était vraiment morte (il y avait une théorie qui se baladait à l'époque qui disait que Rosa complotait à Moscou avec Lénine pour renverser le gouvernement allemand). Mes spéculations personnelles ne sont pas moins farfelues, et n'en sont pas moins tirées des faits réels. Ce qui rend la fiction d'autant plus piquante.

k-libre : Vous évoquez également, dans ce livre, l'émergence du mysticisme nazi, ces doctrines issues des théories de Dietrich Eckart, des adeptes de Thulé, etc. Comment expliquer qu'un tel mysticisme ait pu croître ainsi ?
Jonathan Rabb : Les Allemands ont toujours eu un faible pour ce genre de choses, Les légendes nordiques, les races supérieures, etc. Dans le prolongement de la Première Guerre mondiale, quand les Allemands avaient été désignés comme les seuls bourreaux, forcés de payer des réparations, et d'assumer l'entière responsabilité de la guerre (non pas que je nie leur culpabilité, ni qu'ils aient commis des actes horribles pendant la guerre, mais les circonstances historiques qui ont mené à la guerre ne sont pas aussi claires et nettes que le laisse entendre le Traité de Versailles ; et si la fin de la guerre avait reflété cette ambivalence, l'Europe se serait trouvée dans une position bien différente après 1918), la population mourait d'envie de rétablir la supériorité et l'esprit allemand d'une manière ou d'une autre. Ces mythes et les attributs mystiques qu'ils assimilaient aux peuples germaniques étaient justement le genre de choses que les Allemands voulaient entendre.

k-libre : Vous choisissez, pour cadre de votre second livre, Shadow and Light, (paru en français sous le titre L'Homme intérieur) le milieu du cinéma allemand et l'UFA. Qu'est-ce qui a retenu votre attention dans l'univers du cinéma alors florissant de la République de Weimar ?
Jonathan Rabb : Il y a eu trois occasions durant lesquelles les Allemands auraient pu changer l'histoire entre les deux guerres. L'année 1927 est l'une de ces occasions, car il s'agit d'un moment où l'Amérique tentait de mettre son grain de sel dans le plus d'affaires européennes possible. Et l'industrie qui a toujours représenté l'Amérique au reste du monde est Hollywood. Si l'UFA avait pu survivre sans transferts de liquide de la part des Américains – ce qui, de fait, privait les studios allemands de tout pouvoir réel sur leur circuit de distribution, etc. –, l'Allemagne et le gouvernement de Weimar auraient réussi à gagner un atout considérable lors de leur négociations avec des intérêts américains et les intérêts de la droite allemande qui florissait en Allemagne. En d'autres termes, si le cinéma parlant, inventé par les Allemands, était resté en Allemagne, que le mérite de l'invention (ainsi que les bénéfices protégés par des brevets) était également resté en Allemagne, alors les choses auraient pu évoluer de façon bien différente. Ce n'est qu'un pan de la vie allemande où ces choses se produisaient, mais je me suis décidé pour le cinéma, car il s'agissait clairement de l'industrie la plus fondamentale pour l'Amérique, ou du moins son image.
La seconde raison pour laquelle j'ai choisi l'industrie cinématographique est parce que je voulais écrire un livre noir au moment précis où le film noir a été inventé au cinéma. La plupart des gens associent le noir avec les films américains des années 1940 et 1950, mais les précurseurs du genre venaient de Berlin dans les années 20 (Lang, Murnau, Pabst). Quelle jouissance de regarder un détective noir résoudre une affaire noire au moment exact où le film noir naît !

k-libre : Vous articulez votre intrigue autour de ce qui semble être le suicide d'un producteur, suicide qui rappelle des événements passés, en lien avec Fritz Lang, à Nikolaï Hoffner. Vouliez-vous mettre Fritz Lang en scène ?
Jonathan Rabb : À la base, je ne pensais pas que Lang aurait un grand rôle à jouer. J'avais un peu peur de tenter de recréer un personnage aussi connu (j'avais placé quelques personnages ayant existé dans Rosa – Einstein, Kollwitz, Jogiches), mais il s'agissait généralement de simples apparitions, ou alors la personne avait eu une vie si mystérieuse – comme Jogiches – que personne n'aurait été capable de comparer ma fiction à la réalité. Avec Lang c'était différent. Mais au fur et à mesure que j'écrivais, je me suis rendu compte que Lang aimait jouer les détectives. À vrai dire, il avait l'habitude d'aller au quartier général de la police à Alexanderplatz et de consulter des vieux dossiers pour s'en inspirer. Et une fois que j'ai découvert que sa première femme était morte dans d'étranges circonstances – la scène de la baignoire au début de Shadow and Light est une réplique presque parfaite du rapport de police sur le suicide de la femme de Lang –, et que sa deuxième femme, Thea von Harbou, était devenue une Nazi fanatique après son départ d'Allemagne, ces éléments étaient trop délicieux/juteux pour que je ne m'en serve pas. J'aime aussi la façon qu'ont Lang et Hoffner de se renvoyer la balle. Ils sont taillés dans le même moule – des demi-juifs dans l'Allemagne de Weimar, etc. De plus, Lang est l'image d'Épinal de l'idée que les Américains se font du réalisateur/génie allemand – le monocle, les jodhpurs, etc. J'ai rapidement admis que Lang devait devenir un des personnages principaux.

k-libre : Dans ce livre, les deux fils de Nikolaï occupent une place importante. Pourquoi mêler la famille de l'enquêteur à sa propre enquête ?
Jonathan Rabb : C'est drôle, mais je n'ai jamais pensé à ces livres en tant que romans policiers. Ce sont des livres à propos d'un homme qui perd pied avec sa ville, et qui, parallèlement, perd pied avec sa famille. Arrivé à un certain point, il se doit d'essayer de rectifier cette situation. Le fait qu'il y ait un mystère en trame de fond n'est là que pour renforcer le fait que la vie réelle est tout aussi déconcertante et fascinante.
De plus, s'il ne s'agit que d'un polar et d'un mystère, alors Hoffner devient un personnage très creux. Si l'histoire veut être dense, alors il doit lui-même être dense et complexe. Le fait qu'il soit brouillé avec ses fils est un élément essentiel qui montre à quel point il est tiraillé quant à sa ville et sa vie en général.

k-libre : Le troisième volet se déroule principalement en Espagne, au début de la guerre civile. Pourquoi transporter le cadre de votre roman dans ce pays ?
Jonathan Rabb : J'avais besoin que la violence sous-jacente des deux premiers volumes explose enfin. Cela n'arrive pas en Allemagne avant 1938. Mais l'Espagne, surtout dans les deux premières semaines de la guerre, regorge de cette violence. Chaque mouvement politique qui lutte pour s'implanter en Allemagne est là, en Espagne, grandeur nature. C'est aussi une manière d'évoquer l'ouverture de Rosa, quand il y a encore de l'espoir pour la gauche. Il faut se souvenir que, début août 1936, la gauche pense réellement qu'elle gagne la guerre civile. Ce n'est que lors de la débâcle de Badajoz, et la première manœuvre d'encerclement de Franco, que la gauche se rend compte que les choses ne sont pas gagnées d'avance.
J'avais aussi besoin que Hoffner soit complètement hors de son élément, et je voulais que ses fils se retrouvent hors du monde avec lequel il pense encore avoir une connexion. Le fait que sa rédemption ultime – si on peut l'appeler comme telle – vienne d'un lien plus que ténu avec le médecin Mila en Espagne montre combien le futur est incertain. Mais je ne pouvais pas finir sur une note si lugubre qu'il n'y ait même pas une goutte d'espoir. Et l'Espagne, à ce moment précis, a encore de l'espoir. Que nous sachions, nous, que les choses ont mal tourné pour eux – ou pour l'Allemagne – n'a pas d'importance à cet instant-là. Du moment que Hoffner croit en l'avenir – après tout ce qu'il a supporté – est suffisant.

k-libre : Pourquoi avez-vous choisi de faire porter les intrigues sur une période aussi longue ? Est-ce trois périodes qui vous paraissent essentielles dans l'évolution de l'Allemagne de cette époque ? Est-ce trois étapes dans la vie de votre héros ?
Jonathan Rabb : Je pense qu'il y avait trois moments décisifs entre les deux guerres pendant lesquels l'Allemagne aurait pu choisir un autre destin. J'ai expliqué les raisons qui concernaient 1919 et 1927. 1936 est un peu plus délicat parce que tout le monde pense aujourd'hui que les Nazis étaient prêts à détruire l'Allemagne et le monde avec. Mais il faut vous souvenir que Hitler avait été élu homme de l'année 1936 par le Times. Nous nous amusions tous comme des petits fous aux jeux Olympiques de Berlin. Si l'Espagne avait eu un destin différent, et que la gauche avait conservé de meilleures bases là-bas et en France, qui dit que Munich et l'apaisement auraient été le résultat naturel ? Ceci est pure spéculation, bien sûr, mais 1936 reste un moment décisionnaire crucial de l'histoire européenne.
Et, oui, le passage du temps me permet de montrer la lenteur de la décadence grâce au personnage de Hoffner. La façon dont il passe ses dernières minutes avec son fils Sascha aurait été impossible à prédire dans Rosa, mais elles sont inévitables dans The Second Son. De passer du premier livre au dernier prend du temps, ou du moins, demande le passage du temps et une certaine conscience de soi s'ils doivent avoir du sens. Il y a un côté tragédie grecque dans la vie d'Hoffner avec sa femme et ses fils. À l'inverse des Grecs, pourtant, ce ne sont pas des héros épiques. Ils ne sont pas rois, ou reines, ou des créatures mythologiques. Ce sont des gens normaux. Et faire que cet aspect épique définisse leur vie prend un certain temps.

k-libre : Vos protagonistes rencontrent nombre de personnages authentiques. Nikolaï Hoffner, par exemple, côtoie Einstein, Fritz Lang... Est-ce captivant de mêler, ainsi, des figures historiques dans une fiction ?
Jonathan Rabb : Je ne sais pas si je dirais que c'est captivant. En tout cas, c'est très amusant. J'aime trouver des gens qui auraient été au centre de la période – Einstein, Lang, Durruti – et les mêler à mes personnages à la manière naturaliste. Lors de ses investigations, Hoffner aurait rencontré le directeur d'un institut scientifique. Il aurait passé du temps avec un réalisateur. Il aurait rencontré un dirigeant anarchiste. Que ces gens aient été réels ne fait pas de différence pour Hoffner, parce que, tel que je le vois, il est tout autant réel. Ça a été très difficile de lui dire au-revoir après sept ans de vie presque quotidienne. À mes yeux, il est fait de chair et de sang, et la transition vers des personnages de la vie réelle ne m'a pas semblée si insurmontable.

k-libre : Chaque enquête touche douloureusement votre héros, à travers les êtres qui lui sont chers, son épouse, ses deux fils. Pourquoi êtes-vous aussi cruel avec lui ?
Jonathan Rabb : Je ne suis pas celui qui est cruel envers lui, moi. C'est la faute de l'époque. Il s'agissait d'une période sombre, même en tenant compte de l'essor des libertés qui a eu lieu pendant Weimar. Celles-ci étaient des libertés nécessaires, mais sombres. Et c'est un homme qui reflète son époque. Un demi-juif dont l'un des fils embrasse le passé, tandis que l'autre le rejette de toutes ses forces – voilà le cœur de la fiction. Le fait que ça se termine mal pour lui s'explique parce qu'il vit à une époque où le monde est à la veille d'une tragédie innommable. Le sauver de cette cruauté aurait été extrêmement suspect de ma part.

k-libre : Nikolaï est d'origine russe par sa mère venue en Allemagne en 1871. Pourquoi vouliez-vous un héros qui ne soit pas de souche allemande ?
Jonathan Rabb : Pour toutes les raisons mentionnées plus haut. J'aime avoir un personnage qui devrait faire partie, ou du moins qui semble l'individu parfait pour faire partie de la société, et qui pourtant en est perpétuellement exclu. J'imagine que d'une certaine manière, j'aime l'idée de l'aliénation : qu'Hoffner soit le reflet de l'Allemagne alors qu'il n'est pas entièrement germanique était pour moi la meilleure façon d'en jouer. Sa lignée envoie Sascha dans un sens, et Georg dans l'autre – et c'est la meilleure des motivations pour n'importe quel conflit narratif.

k-libre : Chacun de vos romans ne raconte-t-il pas une tragédie où s'entremêlent une partie historique au niveau d'un peuple, un volet économique au niveau de groupes sociaux et des démêlés familiaux au niveau de l'individu ?
Jonathan Rabb : J'imagine que oui, d'une façon abstraite. Mais je pense qu'aucun écrivain ne démarre un livre en se disant : "Je vais écrire une tragédie qui définira l'histoire à travers un chaos économique et social, et par la suite traduire cette chute épique dans une histoire individuelle." Je crois que nous disons simplement : "J'ai une histoire et quelques personnages." C'est tout. Si je devais penser aux problèmes d'ensemble quand je me prépare à écrire, je n'écrirais jamais un mot. Il faut se concentrer sur les petits détails, les affaires humaines, et ceux-ci arrivent tous dans des laps de temps brefs, des battements courts. Les grandes lignes en découlent, mais ce processus doit se faire naturellement.

k-libre : Nikolaï Hoffner fréquente les plus hauts responsables de la pègre, partageant repas, boissons, etc. Était-ce déjà une pratique courante que cette confusion des genres ?
Jonathan Rabb : Je ne sais pas s'il s'agissait d'une pratique courante – même si il y a un certain nombre d'articles de l'époque qui se sont amusés avec ce genre de potins –, mais je voulais retranscrire la sensation que, en Allemagne et en Espagne, le monde était sens dessus dessous. Les policiers cherchaient de l'aide auprès des criminels – et admiraient même leur code d'honneur – et c'était un symptôme de ces temps troublés. Les véritables criminels étaient les hommes d'influences, les fascistes, etc. Le brouillement des pistes plaçait tout le monde dans une zone grise, et c'est exactement de là que sortent les meilleurs récits.

k-libre : Nikolaï Hoffner est-il un pur produit de votre imagination, est-il la synthèse de personnages authentiques, ou un judicieux mélange des deux ?
Jonathan Rabb : J'ai fait pas mal de recherches sur les vrais détectives du Berlin de l'époque. Il y avait un homme célèbre – presque 135 kg et connu pour son travail des deux côtés de la loi pour résoudre ses enquêtes – et bien qu'au début que je pensais m'en être inspiré, il n'était pas – fort étrangement – suffisamment humain pour moi. Alors j'ai simplement commencé avec un homme à ce moment-là en 1919 au bar Rucker's, et je l'ai suivi. De là est né Nikolai Hoffner. Est-ce-que je savais qu'il était mi-juif, mi-américain quand j'ai commencé ? Non. Je l'ai découvert. Et par la suite il a pris son indépendance, avec une famille, une petite amie, un coéquipier mort, etc., et je l'ai suivi dans l'aventure. Aujourd'hui, dans mon esprit, il s'appartient complètement. Je pense à lui comme s'il existait vraiment. Est-ce bizarre ? J'imagine que ça l'est, d'une certaine manière. Mais c'était la seule façon envisageable pour moi de passer sept années avec lui.

k-libre : Comment avez-vous reconstitué la ville de Berlin de 1919, de 1927, sachant qu'il subsiste aujourd'hui peu de vestiges ?
Jonathan Rabb : J'effectue deux sortes de recherches. La première est académique. Dans ce cas, plusieurs ouvrages ont été essentiels, de même que mes contacts avec certains des meilleurs professeurs de ce terrain de recherches. Il est incroyable de voir tout ce que peut accomplir un simple email commençant par "Je viens de lire votre merveilleux XXX et j'écris actuellement un roman basé sur ce sujet". J'ai reçu des informations archivées de certains, de vieilles photos, etc. En parallèle de cette recherche académique, j'ai aussi lu des journaux de l'époque pour m'imprégner de la langue et des gens. Le Tageblatt, le BZ. Ils étaient très importants, et vous les trouverez facilement archivés en ligne, ce qui est tout à fait remarquable.
Ma seconde approche est la lecture de romans écrits à cette époque. Ils saisissent l'air du temps et le ton de l'époque mieux que n'importe quoi d'autre. Le meilleur d'entre eux était Berlin Alexanderplatz, de Döblin. Les Trois camarades de Remarque a également été un roman clé, de même que le Roi, dame, vale, de Nabokov.

k-libre : Votre enquêteur a une méthode bien à lui de mener ses enquêtes à terme. Vous le mettez en symbiose avec la ville et en faites presque un "profileur" de la cité. Est-ce une méthode nouvelle ?
Jonathan Rabb : Je ne sais pas si elle est neuve, mais c'est la seule qui me semble avoir du sens, comte tenu de qui il est. Si tous les livres parlent de la distanciation d'Hoffner vis-à-vis de sa ville, alors ses méthodes d'investigation doivent laisser entendre que s'il peut résoudre des crimes, c'est uniquement à cause de sa connaissance sans pareille de la ville. Lui, comme moi, pense à Berlin comme à une personne. En fait, il était essentiel pour ma façon d'écrire de concevoir Berlin avec une identité féminine. En anglais, cela sonne bizarrement. Les villes sont des choses neutres. J'étais très déçu quand je me suis rendu compte que la traduction en français, en espagnol, en italien n'en rendrait pas compte – car les villes sont toujours au féminin dans ces langues. En anglais, ce n'est pas le cas, et lorsque Hoffner s'adresse à sa Berlin en disant "elle" – et que mon narrateur fait de même – c'est une manière de montrer son intimité avec le lieu. C'est cette intimité qui doit refléter ses approches d'investigation. J'adorerais demander à des détectives contemporains si ils pensent de la même manière. Mais pour Hoffner, c'est crucial.

k-libre : Vous écrivez des romans foisonnants, riches de mille détails touchant la vie politique, sociale et quotidienne. Avez-vous le sentiment que vos livres sont autant des livres d'histoire que des polars ?
Jonathan Rabb : Comme je l'ai dit précédemment, je ne les conçois pas vraiment comme des thrillers ou des mystères, ni même des romans historiques. Ce sont simplement des récits qui tentent d'invoquer des périodes historiques, accompagnées de personnages appropriés. Si je devais m'asseoir et écrire un livre qui se passe à New York en 2012, j'agirais de même. Le tout, c'est de prendre autant de soin à dépeindre l'époque que la ville. Tout est une question de maîtrise. Dès les vingt premières pages de n'importe quel livre, en tant que lecteur vous décidez si vous faites confiance à l'auteur ou non. C'est la même chose pour l'écrivain. Nous disposons d'environ vingt pages – quelles que soient l'époque, la portée ou l'histoire – pour dire : "Je connais ce monde à la perfection, et je continuerai à le créer pour vous envoûter." Cette règle fonctionne pour tous les genres, les époques, et les styles. Si vous n'avez pas cette maîtrise, rien ne marchera. Et ce sont toujours les détails qui déterminent la maîtrise.

k-libre : Vous attachez beaucoup d'importance aux ambiances, à l'atmosphère dans laquelle vous déroulez votre intrigue. Faire ressentir le climat social et politique vous parait-il essentiel ?
Jonathan Rabb : Absolument. Si les lieux et la période sont des personnages à part entière, alors les mœurs politiques et sociales de ces lieux et de cette période sont des traits de caractère essentiels. Tout rejoint la façon dont un auteur établit sa maîtrise.

k-libre : Vous truffez votre livre de détails sur le quotidien des Allemands, donnez des précisions, des descriptions fines sur les lieux fréquentés par vos personnages. Vous devez consulter une documentation importante et vous informer aux meilleures sources. Parlez-vous, écrivez-vous l'allemand ?
Jonathan Rabb : Je lis l'allemand et je me débrouille – pas si bien – pour parler. Mais je suis assez apte pour être à l'aise sur tous mes sujets de recherche. Si d'aventure je passais un gros mois en Allemagne, je suis sûr que mon oral s'améliorerait beaucoup.

k-libre : Votre héros, à l'image de ceux qui l'entourent, consomme beaucoup d'alcool. Était-ce la norme à l'époque, dans la population, dans la police ?
Jonathan Rabb : J'imagine que personne ne se cachait pour boire, mais j'avais besoin que Hoffner ait ce "vice", qui, à l'époque, n'en était pas vraiment un. Il fume aussi comme un pompier. Dans le premier livre, je voulais montrer que, malgré toute cette gnôle qui lui embrume le cerveau, il était quand même plus fin que n'importe qui. Un peu comme Berlin, qui suintait la décadence, même à l'époque où elle était la ville la plus belle d'Europe (toutes mes excuses, Paris). Dans le deuxième livre, il est pratiquement ivre du début à la fin, ce qui était ma façon de montrer sa perte de connexion avec sa ville et la raison pour laquelle il commence à faire des erreurs en service. L'alcool, dans le troisième livre, n'est rien d'autre qu'un outil pour soulager sa souffrance. L'alcool y joue un rôle très différent.

k-libre : Après cette trilogie, sur quelles voies engagez-vous votre muse ? Quels seront les sujets de vos prochains romans ? Jonathan Rabb : Je travaille en fait sur deux projets en même temps, une première pour moi. L'un se passe aux États-Unis en 1947 – un livre beaucoup plus intimiste sur un homme, qui soulève encore la question de l'aliénation. Et le second... enfin, celui-là est presque fini. C'est un changement complet pour moi. Il me tient beaucoup à cœur. Vous devrez faire preuve de patience.

Propos aimablement traduits par Cécile Dubois


Liens : Jonathan Rabb | Fritz Lang | Rosa | L'Homme intérieur | Le Second fils Propos recueillis par Serge Perraud

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