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Olivier Truc en terre Sami

Samedi 28 juillet 2012 - Olivier Truc fait paraître aux éditions Métailié Le Dernier Lapon, un roman qui nous emmène à la frontière de la civilisation à l'occidentale en terres nordiques. Le roman vous permettra de côtoyer les derniers des aborigènes européens, de rêver et de frémir. Fruit de sa passion pour la région et de son approche journalistique et documentaire, l'ouvrage nous fait découvrir un univers décalé, qui intrigue et qui pose quelques questions auxquelles l'auteur a accepté de répondre...
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© Jérôme Plantier



k-libre : Qu'est-ce qui vous a motivé à écrire ce premier roman ?
Olivier Truc : J'ai passé du temps en reportage à suivre la police des rennes en Norvège à la fois pour une série d'articles pour Libération et pour un documentaire de 52' diffusé sur France 5. J'avais eu le temps d'observer les gens et d'entendre de nombreuses histoires dans une région qui me fascine. J'ai eu envie de retrouver cette atmosphère, et le polar m'a paru le meilleur moyen.

k-libre : Beaucoup de journalistes éprouvent le besoin d'écrire à un moment donné des romans. Pourquoi ?
Olivier Truc : Quelle que soit la qualité et la quantité de travail, le journalisme ne permet généralement d'aborder qu'une part de vérité. C'est un exercice d'humilité. Le métier de journaliste interdit de combler les zones d'ombre par le biais de l'imagination, mais on ne peut s'empêcher, une fois le stylo reposé, de laisser ses pensées prendre des chemins de traverse. Le roman est une bonne échappatoire, d'autant que lorsque l'on passe du temps en reportage, on ramasse beaucoup d'informations dont seule une petite partie est utilisée dans un article. J'ai ressenti cela après mon premier livre, L'Imposteur, une contre-enquête journalistique sur la vie extraordinaire d'un rescapé du goulag. J'ai eu envie de combler des trous laissés par ce personnage fascinant. Je ne l'ai pas fait, mais une envie était née. Ma principale source d'inspiration, ce sont les faits et les gens observés au cours de mes reportages. J'ai passé beaucoup de temps avec eux, je me suis beaucoup approché d'eux, et j'ai envie tout simplement de rester avec eux un peu plus longtemps à travers l'écriture.

k-libre : Très anglo-saxon, le roman policier s'est déplacé ces dernières années vers le nord de l'Europe. Vous utilisez des éléments des deux univers : les différentes forces de police aux compétences qui se chevauchent, la liaison police-politique et la corruption, et un décor nordique. Sont-ce là des influences que vous avez eues ?
Olivier Truc : Le décor nordique est le mien depuis près une vingtaine d'années. J'ai parcouru cette région dans tous les sens au cours de nombreux reportages. Je pense que les éléments que vous décrivez sont inhérents à de nombreuses sociétés. Si ces sociétés nordiques peuvent donner l'impression d'être lisses, on va aussi trouver ces luttes de pouvoir, cette corruption, cette volonté d'imposer sa vision de la société, parfois au détriment de l'individu.

k-libre : Le titre Le Dernier Lapon fait obligatoirement penser au Dernier des Mohicans malgré cette personnalisation caractérisée par le singulier. Est-ce conscient de votre part ? Comment s'est imposé ce titre ?
Olivier Truc : Sans rentrer dans le détail, le personnage qu'évoque le titre représente une vision de la société lapone qui n'existe déjà plus. Mais qui survit dans l'esprit d'un certain nombre de personnes, Sami et non-Sami. Les Sami ont été rattrapés par l'époque moderne. Ils en profitent en partie, notamment en Europe du Nord où comparés à d'autres populations aborigènes dans le reste du monde, ils tirent plutôt bien leur épingle du jeu. Mais cette société moderne les condamne aussi à s'éloigner de l'image idéalisée qu'ils ont de leur propre culture qui est d'une formidable richesse, et c'est compliqué à vivre pour beaucoup d'entre eux.

k-libre : Comment vous est venu l'idée de planter votre intrigue dans l'extrême-nord de l'Europe, une terre un peu ignorée pas les auteurs français ?
Olivier Truc : J'adore cette partie de l'Europe du Nord et j'y traine depuis plus d'une quinzaine d'années. J'ai un faible pour les territoires extrêmes, j'ai effectué pas mal de reportages là-haut, j'y fait parfois de la randonnée. Loin de Stockholm, ce sont de grands espaces qui m'inspirent mais uniquement parce qu'ils sont habités. Ce sont les gens qui m'intéressent, et la façon dont ils s'adaptent, en dépit de tout.

k-libre : Votre roman s'installe dans une narration classique avec une intrigue qui repose sur des éléments passés. Quel est le rapport au temps des Lapons ? Le passé est important pour eux ?
Olivier Truc : La plupart des Lapons auront le même rapport au temps que la plupart des Européens car ils partagent le même mode de vie. Mais beaucoup gardent en eux, consciemment ou pas, un rapport au temps qui est celui des quelques milliers d'éleveurs de rennes qui restent accrochés à ce qui constitue le cœur de la culture sami. L'élevage des rennes suit les saisons, à compter du printemps avec la mise à bas des faon qui va marquer le début de la transhumance vers les pâturages d'été. Pour les Sami, ce rapport à la nature est fondamental. C'est un peuple de la nature, qui n'a laissé que très peu de traces archéologiques car il laissait toujours la nature en l'état, revenant toujours sur ses pas, au rythme des transhumances et des saisons. Le temps du Sami est cyclique, un éternel recommencement que l'on retrouve d'ailleurs dans leur drapeau, même si le cercle symbolise avant tout le soleil et la lune.

k-libre : Dans le roman, les nazis des années 1930 sont remplacés par des capitalistes pervers sexuels et sans scrupules. Est-ce là aussi une volonté ? Un désir de montrer une continuité ? Un rappel des différentes formes que peut revêtir le mal ?
Olivier Truc : Ce qui est vrai, c'est qu'au cours des décennies, et même des siècles, les populations sami ont été exposées à toutes sortes de pressions. Elles le sont toujours et leur faible nombre est un énorme défi.

k-libre : Les lieux et les situations exotiques (le roman s'ouvre par le vol d'un tambour rituel) sont bien décrits. Avez-vous fait des repérages sur place ? À part cela, vous êtes-vous appuyé sur une documentation (historique, ethnologique, etc.) ?
Olivier Truc : Du terrain, du terrain, et encore du terrain. Et pas mal de bouquins ! Beaucoup de gens rencontrés, d'interminables entretiens, des semaines passées sur le terrain, par tous les temps, et depuis plus de quinze ans. Beaucoup de choses vues, vécues. Il existe une grande part documentaire dans ce roman. J'ai aussi passé du temps dans les archives de musées, étudié les tambours sami, j'en ai même dessiné un pour les besoins du livre, même s'il n'est pas reproduit. Mais il existe...

k-libre : Dans le roman, les indigènes sont des victimes mais certains sont complices des "colonisateurs", en tirent profit ou parfois essayent de se voler les uns les autres. Ce désir de ne pas être trop manichéen, pouvez vous l'expliciter ?
Olivier Truc : C'est ainsi dans la vraie vie. En dépit de l'image que nous tentons de donner de nous-mêmes, nous sommes bourrés de contradictions. Et les histoires qui paraissent simples au début se compliquent avec le temps si vous commencez à creuser. En évitant le manichéisme comme vous dites, je veux éviter de tomber dans le piège du gentil indien contre le méchant cowboy. Je connais bien ces régions du Nord, je pense connaître pas mal les gens qui y habitent, et je n'ai pas envie d'en faire des personnages de zoo, ce n'est pas rendre hommage à ces gens que de les peindre comme des gens dénués de profondeur ou de contradictions, comme les non-Sami. Ils ont été victimes de ce travers par le passé, quand les autorités les ont mis à l'écart soit-disant pour les protéger, alors qu'il y avait en fait une arrière-pensée raciale. On estimait qu'en tant que race inférieure, ils étaient destinés à disparaitre.

k-libre : Vous évoquez les Lapons comme étant les aborigènes de l'Europe. Dans le texte, il est fait référence aux problèmes du foncier, de vol de l'Histoire, de la muséification des traditions, des pertes de repères provoquées par l'arrivée de la modernité (barrage, minerais industriels). Peut-on aussi parler de votre livre comme un roman colonial ?
Olivier Truc : D'une certaine façon, sans doute. Les Lapons sont le dernier peuple aborigène d'Europe. On n'imagine pas les pays nordiques comme des pays colonialistes, or c'est pourtant à une colonisation en règle à laquelle ils se sont livrés en pays sami depuis des siècles. Et dont les effets durent jusqu'à aujourd'hui. J'emploie parfois le mot Lapon dans mon livre, mais il faut savoir qu'en suédois ou en norvégien, le terme Lapp a une connotation péjorative. Ce n'est pas le cas en français, mais en Europe du Nord, les Sami, le nom qu'ils se donnent eux-même dans les langues nordiques, se réapproprient leur histoire depuis la fin des années 1970, et la langue fait partie des moyens de lutte.

k-libre : Même s'il y a des pistes, il est difficile de cerner totalement les personnages – notamment le dernier Lapon lui même. Est-ce une volonté par rapport à vos personnages en général, à celui-ci qui serait au-delà d'une compréhension psychologique occidentale ?
Olivier Truc : Les personnages font partie d'un environnement et d'une histoire qui contribuent à compléter leur portrait. On les cerne aussi dans leur relation à l'autre. On ne peut les sortir de leur contexte. Certains personnages vont évoluer et seront approfondis. En ce qui concerne le dernier Lapon lui-même, j'en connais bien plus sur lui que ce qui est décrit dans le livre. C'est une volonté de ma part. Je ne veux pas me retrouver à publier des fiches de lecture. Je pense exposer suffisamment son caractère, son monde, son histoire et ses défis pour que le lecteur puisse faire sa part du travail face à un personnage de ce type. Je pense que l'intérêt d'un tel personnage est que le lecteur peut tenter d'y apposer ses propres valeurs.

k-libre : Votre roman est très structuré avec des personnages secondaires qui reviennent dans l'intrigue alors qu'ils ne furent qu'une silhouette – le camionneur par exemple. Fonctionnez vous plutôt à l'inspiration ? Avez-vous un projet détaillé dès le début ?
Olivier Truc : J'ai un synopsis assez détaillé dès le départ, avec une idée précise de la fin qui était l'une des premières scènes que j'avais ébauchées. Ensuite, il arrive qu'au cours de l'écriture certaines idées ébauchées ne résistent pas à l'exigence imposée par le souci du détail, de l'enchainement ou du rythme, et même par l'envie de développer tel ou tel personnage qui peut venir une fois qu'il a vraiment pris vie sur le papier. C'est ainsi que certains personnes ont pris une place que je n'imaginais pas au départ, ou que d'autres sont restés plus en retrait.

k-libre : Avez-vous dans l'idée de vous attacher à certains de vos personnages et d'envisager une série, et donc une suite ? Ou allez-vous explorer d'autres pans ethnologiques ?
Olivier Truc : Je vais encore rester un peu en Laponie car certains personnages ont encore du boulot ! Et je m'y plais énormément. On retrouvera peut-être certaines problématiques ébauchées dans Le Dernier Lapon, comme le développement, l'identité, l'histoire, avec tous les conflits que cela entraine car tout cela imprègne ces terres en un mélange d'une grande richesse. Mais j'irai aussi explorer d'autres territoires.


Liens : Olivier Truc | Le Dernier Lapon Propos recueillis par Laurent Greusard

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