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Là, sur un fauteuil, Camille aperçoit une forme. Un squelette. Un squelette, assis sur le fauteuil, vêtu d'une robe de chambre et de pantoufles. Un squelette, aussi propre, aussi net, aussi souriant qu'un sac d'os de train fantôme.
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L'harmonique selon Marcus Malte

Jeudi 13 janvier 2011 - Le roman de Marcus Malte, Les Harmoniques, vient tout juste d'être édité au format poche chez "Folio policier". L'ouvrage, premièrement publié à la "Série noire" en janvier 2011, a été remarqué et primé à juste titre. À la même époque, la librairie Entre-2-Noirs avait encore portes ouvertes, et Christophe Dupuis avait interviewé Marcus Malte pour son site. Les années passent, les librairies disparaissent, mais les écrits restent. Gageons que l'auteur n'a guère pris de rides après ces deux années. Il s'exprime sur son roman, sur le retour au premier plan de héros de sa jeunesse littéraire, le tout avec humour et une certaine distance. La Malte des grands hommes, pourrions-nous dire. Bien sûr, il sera aussi question de musique, un ouvrage comme Les Harmoniques y fait bien entendu référence, et la littérature noire est aussi une littérature de combat entre le rock et le jazz.
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© Isabelle Roche / k-libre



k-libre : Marcus Malte, vous n'êtes visiblement pas homme à changer facilement d'éditeur. Le Fleuve noir avec Natalie Beunat pour commencer, puis Zulma quand la collection de Natalie Beunat s'arrête, et aujourd'hui la "Série noire" chez Gallimard. Quel a été l'élément déclencheur de cette arrivée chez ce nouvel éditeur ? Le travail déjà réalisé par Folio ?
Marcus Malte : Que les choses soient claires : je n'ai pas changé d'éditeur, j'en ai pris un de plus. J'espère bien continuer à travailler aussi avec Zulma dans l'avenir. Ceci dit, il y a déjà plusieurs années que la "Série noire" et moi, nous nous tournons autour. Jusqu'à présent, notre histoire était surtout faite de rendez-vous manqués. Nous avons enfin fini par nous trouver, sans doute parce qu'il s'agissait justement d'une envie forte et commune. Par ailleurs, ce dernier roman me semblait plus adapté à la production de la "Série noire" qu'à celle de Zulma. Et c'est un inédit qui vient effectivement parachever le travail de fond effectué avec la collection "Folio policier", dans laquelle cinq de mes titres sont ressortis. Cela démontre, je crois, une réelle politique d'auteur.

k-libre : En parlant de Folio, quand Garden of love y est sorti, il était accompagné d'un bandeau qui parlait des multiples prix – justement – gagnés avec ce livre. Alors, ça n'a pas été trop dur de gérer tous ces prix et cette notoriété ?
Marcus Malte : Si. C'est infernal. Je suis sans cesse assailli par des hordes de fans ; les paparazzis se planquent dans les arbres autour de ma maison, je suis obligé de les dégommer à coups de volumes de la "Pléiade". Et partout dans la rue on parle de moi, les filles sont nues et se jettent sur moi, elles m'admirent, elles me tuent, elles s'arrachent ma vertu... Bref, impossible de mettre le nez dehors. J'avais cru trouver un bon stratagème en ne sortant plus qu'affublé d'un masque, pour passer incognito. Hélas, j'ai fait la bêtise de choisir le masque de Droopy. Du coup, on m'a pris pour Houellebecq, c'était encore pire.

k-libre : Entre Garden of love et Les Harmoniques, quatre ans ont passé durant lesquels vous avez publié des albums... Avez-vous entamé la rédaction de votre livre pendant que vous écriviez les albums ou avez-vous fait chaque chose en temps et heure ?
Marcus Malte : Pendant ces quatre ans, j'ai publié des albums, d'autres ouvrages pour la jeunesse et quelques nouvelles. Mais j'ai aussi passé beaucoup de temps sur les routes, pour défendre le roman et pour animer divers ateliers d'écriture. Cela fait partie de mon boulot. La rédaction des Harmoniques était entamée, mais elle a été très hachée, au moins pour toute la première moitié du livre. Ce n'est pas l'idéal, mais j'ai dû faire avec.

k-libre : Ce roman a bénéficié du soutien du CNL, quelle est sa complémentarité avec votre contrat chez Gallimard ?
Marcus Malte : Disons que Gallimard m'a permis d'acheter mon château, et le CNL de finir la piscine.

k-libre : Les Harmoniques marque le retour après presque quinze ans (Le Doigt d'Horace – 1996, Le Lac des singes, 1997) de votre duo "initial", Mister et Bob. Qu'est-ce qui a motivé ce retour ?
Marcus Malte : Cela faisait déjà longtemps que ça me trottait dans la tête. Curieusement, le chiffre 2 (deux aventures de Mister et Bob) me semblait bancal. J'avais envie qu'il y ait au moins trois volumes. Et puis, j'avais également envie de me démarquer de Garden of love et de revenir à quelque chose de plus classique, peut-être. Une sorte de retour aux sources.

k-libre : Et qui dit Mister, dit musique. C'est annoncé d'entrée de jeu par le titre, la musique est omniprésente, sert l'histoire et sa construction... Alors comment avez-vous travaillé tout ceci ?
Marcus Malte : La musique est toujours plus ou moins présente dans mes romans. Avec un personnage principal qui est pianiste de jazz, on est forcément en plein dedans. Le ton m'était donné d'entrée, mais j'ai voulu lier encore plus étroitement la musique et le récit, notamment à travers la construction. À mes yeux (à mes oreilles ?), ce roman est à la fois une ballade et un blues. Il est composé de trente-deux chapitres principaux, qui correspondent pour moi à trente-deux mesures, c'est-à-dire à la structure d'un très grand nombre de standards de jazz. J'y ai intercalé douze autres passages, un peu à part, qui sont à rapprocher cette fois des douze mesures traditionnelles du blues. Bon, tout ceci est ma petite cuisine personnelle, le lecteur n'est pas censé s'en apercevoir et cela ne lui est pas nécessaire pour comprendre l'histoire, ni pour éventuellement l'apprécier.

k-libre : Il est habituel pour vos livres que vous partiez d'une phrase, sa musicalité, qui en entraine une autre et ainsi de suite comme vous l'avez déjà expliqué, mais là, avec ce conflit des Balkans, on se demande si – pour une fois – vous ne seriez pas parti d'une idée...
Marcus Malte : Au risque de vous décevoir, non. Ici encore, ce fut d'abord le son, ensuite le sens. Mais l'idée est venue assez vite, dès l'apparition du personnage de Vera.

k-libre : En parlant de ce point, comme vous ne cédez pas à la mode des remerciements et autres bibliographies, où avez-vous été chercher la documentation sur Vukovar (j'essaie de rester assez flou pour ne pas dévoiler le livre) ? Avez-vous lu l'excellent Le Quartier de la fabrique de votre collègue Gianni Pirozzi ?
Marcus Malte : Pour tout ce qui concerne la guerre des Balkans, je suis allé faire les recherches sur place. J'ai arpenté des kilomètres et des kilomètres, durant des semaines et des mois, seul, dans le froid, pour retrouver des survivants du conflit. J'ai appris le serbo-croate pour pouvoir les interroger. Bravant tous les dangers, au péril de ma vie, j'ai traqué d'anciens bourreaux, militaires et mercenaires, et... Non, en fait, j'ai juste surfé sur le Web. J'ai honte, oui, j'ai honte, mais j'avoue. À part quelques bouquins que j'ai lus, toute la documentation a été piochée sur Internet. J'ai quand même essayé de "vérifier" au mieux ces informations en les recoupant et en sélectionnant les sources qui me paraissaient les plus fiables, car on trouve à peu près tout et son contraire sur ce média. Je n'ai pas lu Le Quartier de la fabrique, mais comme vous êtes toujours d'excellent conseil, je vais me jeter dessus sans tarder.

k-libre : Sur l'argumentaire envoyé à la presse est indiqué "Pour Malte, seul l'art a une chance de dévoiler la vérité. Sans trop d'illusion pourtant..." Je sais que vous êtes plutôt laconique et que vous allez me dire que tout tient dans cette phrase, mais si vous pouviez nous en dire un peu plus...
Marcus Malte : Laconique, moi ? Jamais. Mais il vaudrait mieux demander à la personne qui a rédigé cet argumentaire ce qu'elle a voulu dire.

k-libre : "Un monde de justice... Qui se soucie encore de ça ?", se dit Bob... À bien regarder le monde qui nous entoure, on ne peut qu'acquiescer, non ?
Marcus Malte : Déjà faudrait-il s'entendre sur la notion même de justice. Ce qui est juste pour les uns ne l'est pas nécessairement pour les autres. Pour prendre un exemple tout simple : les actionnaires de telle société vont trouver juste de licencier quelques centaines d'employés afin de multiplier leurs propres bénéfices, tandis que les licenciés en question auront peine à trouver dans cette opération quelque once d'équité. Même chose en cas de guerre : les deux camps adverses peuvent toujours fournir des arguments qui tendent à justifier leurs positions et leurs actes. Donc la justice semble souvent dépendre du côté où l'on se place.
Mais j'ai le sentiment que jusqu'à présent, en règle générale, c'est une infime partie de la population (celle qui est aux commandes) qui a réussi à imposer son idée de la justice à la masse. Le problème vient peut-être du fait que cette poignée de gens ne regarde précisément pas le monde qui l'entoure. Car je ne pense pas qu'il y ait que l'amour qui rende aveugle. On peut aussi se dire qu'ils ont choisi délibérément de l'ignorer, ce monde. On peut aussi se dire, au contraire, qu'ils l'observent dans son malheur et en jouissent. On peut aussi se dire que cela changera un jour et que ça finira par leur revenir en pleine gueule. Ou pas.

k-libre : Le livre parle de musique, mais aussi beaucoup d'art, alors d'où vous est venue cette idée des douze tableaux ?
Marcus Malte : Je voulais parler de peinture afin de prouver à quel point je suis un écrivain cultivé et raffiné. Il est grand temps que je prépare mon entrée à l'Académie française.

k-libre : Et qui dit art, dit galerie et l'adresse de la galerie est rue Pascal Garnier... Triste année, non ?
Marcus Malte : Terrible. D'autres bons auteurs nous ont quitté cette année, mais Pascal, pour moi, c'était bien davantage qu'un bon auteur. Dans son roman La Théorie du panda, on voit passer un personnage du nom de Marcus Malte. Je l'ai découvert en lisant le bouquin, il ne m'avait pas prévenu. Ça m'a fait marrer. Je m'étais dit que je lui rendrais la pareille. Malheureusement, je n'imaginais pas que ce serait en de telles circonstances. Là, ça ne me fait plus marrer. C'est simplement un tout petit hommage à un très grand bonhomme.

k-libre : On est complètement sonné à la fin d'un tel livre et comme Mister, on a qu'une envie, que Bob nous emmène voir la mer, et vous, dans quel état étiez-vous à la fin d'un tel projet ?
Marcus Malte : Moi, j'ai la chance d'avoir la mer à portée de regard.

k-libre : Et la phrase de conclusion, qui revient dans le livre, "Au bout, tout au bout, que restera-t-il de nous ?"
Marcus Malte : On peut se le demander. Si je me souviens bien, Mister dit aussi, à un moment : "Les harmoniques, c'est ce qui reste quand il ne reste rien." Alors, qui sait ?


Liens : Marcus Malte | Les Harmoniques | Garden of love | Le Doigt d'Horace Propos recueillis par Christophe Dupuis

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