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Le sentiment qu'ils avaient tous gâché leurs vies, qu'ils avaient d'une certaine manière laissé passer leurs chances par stupidité ou négligence, lui pesait sur les épaules.
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Jean d'Aillon fonde ses intrigues policières sur l'Histoire

Vendredi 06 mars 2009 - Jean d’Aillon a commencé sa carrière de romancier en retraçant les mystères de l’Histoire de la Provence, qui l’a vu naître. Peu à peu, ses personnages ont pris de l’audace et sont intervenus sur un territoire plus large, entraînant l’auteur dans d’autres aventures pour nous dévoiler d’autres mystères. Jean d’Aillon approche l’Histoire avec des affaires encore obscures, encore inexpliquées et par la vie quotidienne des différentes couches sociales, des plus "grands" aux plus "humbles". Il est devenu, en quelques années, un auteur incontournable dans le paysage du polar historique.
Les guerres de religion, avec leur côté surréaliste, les atrocités commises en leur nom et la ruine du pays qu’elles ont amenée, mobilisent son attention. La situation inédite qui se fait jour à partir de 1585 titille sa muse. Celle-ci l’entraîne dans une trilogie au titre métaphorique : "La guerre des trois Henri".
Cette fresque fourmillante donne une occasion de plus à l’auteur de mettre en œuvre sa rigueur de scientifique au profit d’un récit débridé, d’une page d’Histoire, oh combien trouble !
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© Serge Perraud



k-libre : Ne délaissez-vous pas, avec cette trilogie, Louis Fronsac et Trois-Sueurs, vos héros préférés, pour animer un nouveau couple de personnages que sont Cassandre de Mornay et Olivier Hauteville ? Sont-ils construits à partir de personnages ayant existé ?
Jean d'Aillon : Un romancier peut aller de l’un à l’autre de ses personnages ! En ce qui concerne Fronsac, deux gros romans sont terminés : L’Homme aux rubans noirs et Le Secret de l’enclos du Temple ; ils devraient sortir en 2010. Je prépare par ailleurs la suite des Ferrets de la reine. Je n’éprouvais donc plus le besoin d’écrire sur Fronsac pour quelque temps, mais rassurez-vous, je m’y remets l’année prochaine ! Pour Trois-Sueurs, il y a aussi un roman en projet, mais comme il se situe en Italie, la documentation est longue à rassembler. Voilà pourquoi je me suis plongé dans le seizième siècle et, actuellement, je travaille aussi à une autre série sous le règne de Philippe Auguste.
Dans cette trilogie, Nicolas Poulain, lieutenant de prévôt a existé, et a d’ailleurs laissé un document précieux sur son activité d’espion du roi. En revanche Cassandre et Olivier sont imaginaires.

Vous les faites évoluer, en 1585, dans une période de paix relative, mais qui ne durera pas. Mais le souvenir des massacres de la Saint-Barthélemy reste très présent, treize ans après. Pourquoi avoir retenu cette date pour point de départ de votre série ?
1585 est une date importante : c’est à la fois la naissance de la Ligue, cette société secrète bourgeoise qui prendra le pouvoir à Paris, et simultanément le début de cette longue période d’une dizaine d’années qui va conduire Henri de Navarre sur le trône. Durant ces dix ans, Navarre n’aura en réalité qu’un seul vrai adversaire : la Ligue.
Il faut garder en tête que la Ligue est à l’origine d’une des premières révolutions que la France ait connues. Elle instaure une forme de démocratie bourgeoise avec un conseil des Seize qui ressemble à la fois au comité de Salut Public et à la Commune. Et comme durant la révolution française, ce conseil fera régner la terreur à Paris.
Quant à la Saint-Barthélemy, les horreurs vécues par chacun étaient encore trop présentes dans les souvenirs pour qu’on les ait oubliées.

Vous faites débuter "La guerre des trois Henri" par le récit du massacre de la Saint-Barthélemy. Celui-ci dura plusieurs jours et fit des centaines, voire des milliers de morts. Peut-on évaluer le nombre de personnes passées de vie à trépas pendant ces quelques jours ?
Les historiens sont en désaccord. À Paris, on suppose qu’il s’agit de 3000 à 10000 morts.

On retient, de façon simpliste, que les catholiques ont massacré les protestants. Mais vous faites une description apocalyptique où tout le monde tuait tout le monde. Nombre de personnes n’en ont-elles pas profité pour s’accaparer des biens ou se venger ?
C’est le cas de toutes les guerres, et particulièrement des guerres civiles !

Ce massacre a-t-il laissé des traces durables qui ont influé sur les décisions politiques futures ?
Certainement, n’oublions pas que malgré l’édit de Nantes, le début du règne de Louis XIII est parsemé d’intrigues qui trouvent leurs origines dans le domaine religieux. Je citerai seulement la conspiration de Chalais, où sont mêlés les protestants, puis la révolte et le siège de La Rochelle, enfin celle des protestants d’Alais, organisée par le duc de Rohan, que Henri IV avait fait duc et pair par son mariage avec la fille de Sully !

Vous articulez votre intrigue autour de la sainte union : "... une ligue destinée à nous défendre à la fois contre les impôts qui nous pressurent et pour sauver la foi romaine." La constitution de telles sociétés était-elle fréquente ?
L’ancien régime avait beaucoup de sociétés, de confréries, d’associations, en général commerciales ou religieuses, mais qui étaient connues et autorisées. En revanche, la sainte union était une société secrète, au moins à ses débuts.

Les organisateurs de la ligue, soutenue par la maison des Guise, justifiaient la nécessité de s’armer par la crainte d’une "Saint-Barthélemy" sur les catholiques, orchestrée par les Huguenots. Y a t-il eu des tentatives dans ce sens ?
À Paris, non, mais en province ont eu lieu quantité de massacres organisés par les protestants, essentiellement avant la Saint-Barthélemy. Coligny est responsable de plusieurs d’entre eux. Cependant il s’agit de "petits" massacres, de quelques centaines de morts. Rien à voir avec la Saint-Barthélemy !

La guerre des trois Henri, qu’un pamphlétaire avait ainsi résumée : "Henri veut, par Henri, déshériter Henri" est une histoire de multiples complots pour prendre le pouvoir. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire revivre les événements de cette période ?
La fin des guerres de religion est, à mes yeux, la période la plus romanesque de l’histoire de France. L’assassinat du duc de Guise à Blois, celui d’Henri III par Jacques Clément sont des épisodes incroyables qu’aucun romancier n’aurait osé imaginer ! Les personnages que l’on croise sont aussi hors du commun, avec des Catherine de Médicis, des Henri de Navarre, des Bussy Le Clerc ou des Catherine de Montpensier !

Vous articulez votre saga en une trilogie. Chaque volet est-il plus spécialement axé sur un des Henri ?
Pas vraiment, ou alors c’est par défaut ! Dans le tome I, on voit surtout Henri III, dans le II Henri de Navarre, et dans le III, on voit (enfin !) Henri de Guise, mais c’est surtout pour assister à sa mort !

Parmi les trois Henri, n’avez-vous pas une préférence pour deux d’entre eux ? Vous donnez Henri de Navarre comme un grand stratège et un fin diplomate et Henri III comme un grand roi. Henri de Guise, par contre, transparaît comme un homme de peu de bien, un ambitieux, un parjure, un fripon. Pourquoi ?
Cyniquement, on pourrait dire que Henri de Guise ayant perdu, il est celui qui a eu le plus de défauts aux yeux de l’Histoire ! Malgré tout, il n’est pas décrit par ceux qui l’ont approché comme un homme très brillant et c’est surtout sa popularité qui faisait sa force. Pour ce qui est de Henri III, je ne pense pas qu’il a été un grand roi à l’image d’un Philippe Auguste, d’un Henri IV ou d’un Louis XIII, mais les circonstances ont été contre lui. En agissant plus vite et plus énergiquement, et en s’alliant plus tôt avec Navarre, l’Histoire aurait sans doute été différente. Cependant il faut garder en tête que Henri III avait connu la Saint-Barthélemy, y avait même participé, et qu’il ne voulait plus faire couler le sang des Parisiens. Ces effroyables souvenirs, et le rôle qu’avait joué sa mère dans le massacre, expliquent sans doute son attitude si souvent indécise.
En revanche, en ce qui concerne Henri IV, il y a unanimité de ses contemporains sur sa force de caractère, son habileté, sa bonté, sa bonhomie et sa tolérance.

Vous faites, pour Henri III, un portrait contrasté. Olivier Hauteville déclare : "... quel genre de roi avons-nous ? Un roi qui s’habille en femme ! Un roi qui préfère ses petits chiens à ses sujets ! Un roi qui ruine la France pour ses mignons ! Pourquoi concluez-vous, quelques pages plus loin : "Ce roi que vous n’aimez pas est le meilleur roi que la France ait jamais eu" ?
Ce sont des opinions différentes, rapportées par des personnes très différentes ! Le marquis d’O. a toujours aimé et admiré Henri III, qu’il connaissait bien depuis sa jeunesse. En revanche Olivier Hauteville le percevait comme les autres Parisiens !

"Or, si Navarre était plus méfiant qu’un renard, il avait un faible pour la gent féminine." Était-ce le seul défaut, travers du futur Henri IV ?
Est-ce un défaut ? Il est difficile de juger les défauts et les qualités de cette époque à travers notre propre vision du monde, mais si on le compare à d’autres capitaines de cette époque : Coligny ou Guise, par exemple, il est d’une autre trempe et autrement plus humain, plus proche de nous, ne serait-ce que parce qu’il s’est toujours opposé aux massacres comme je le montre à la bataille de Coutras où il empêche qu’on égorge les prisonniers et demande même qu’on les libère sans rançon, ce qui indispose ses alliés et amis !

Dans Les rapines du duc de Guise, votre intrigue porte sur la mise en place et le fonctionnement d’une fraude colossale au profit du duc de Guise, ainsi que sur les appétits que suscite une telle manne. Cette fraude est-elle avérée et a-t-elle pris une pareille ampleur ?
Non, bien sûr, mais c’est quand même une époque où l’on assiste à une forte baisse du rendement des tailles, sans doute due à une infinité de détournements ! Cependant, pour construire mon intrigue, je me suis inspiré de fraudes fiscales réelles, néanmoins plus tardives et de plus faibles ampleurs.

Vous décrivez une gestion administrative du calcul et de la collecte des impôts particulièrement complexe, avec une administration tentaculaire. À lire vos descriptions, n’aurait-on pas le sentiment, qu’aujourd’hui, cette administration est très simplifiée et "transparente" ?
En lisant votre question, je fais la moue ! Une moue très dubitative, ce qui m’évite de répondre !

Catherine de Médicis est une personne incontournable de cette époque. Fine politique et habile meneuse d’hommes, elle avait constitué un bataillon de charme avec certaines de ses dames d’honneur. Ce bataillon a-t-il beaucoup servi ?
Durant plus de vingt ans ! On disait de ces dames d’honneur qu’elles menaient les hommes désignés par la reine par "le bout du chalumeau !". Chacun comprendra ! On sait en particulier que c’est l’une de ces filles qui convaincra Antoine de Bourbon, le père du futur Henri IV, de se convertir au catholicisme et même de trahir ses amis. Quant à la relation entre Condé et Isabeau de Limeil, elle est au cœur de ma trilogie.

On a fait à Cosimo Ruggieri, l’astrologue de Catherine de Médicis, une réputation d’âme damnée et d’empoisonneur. Or, vous lui faites dire : "Je n’ai jamais donné la mort." Où se situe la part de vérité ?
En réalité on confond souvent Ruggieri avec René, le parfumeur et empoisonneur florentin de la reine ! N’oublions pas que Ruggieri a fini sa vie comme abbé.

Vous intitulez votre second volet La Guerre des amoureuses. Comment se comprend ce titre ? Amoureuses dans le sens de femmes éprises ou de femmes vénales ?
C’est juste une allusion à la Guerre des amoureux ! En effet, la période des guerres de religion est découpée en "sous-guerres" par les historiens, chacune se terminant par un traité. La septième guerre est appelée la Guerre des Amoureux, car elle oppose Marguerite de Valois et son mari, Henri de Navarre. J’ai repris ce joli titre puisque dans le roman, trois amoureuses se disputent Olivier Hauteville.

Dans le second volet, vous laissez la vedette aux dames, entre Cassandre de Mornay, Catherine de Médicis, Isabeau de Limeuil, Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier... Les dames avaient-elles une pareille influence dans les choix politiques des différentes factions ?
Les femmes ont toujours eu de l’importance en politique.

Cependant, Montaigne pense que : "... la femme n’était jamais qu’un homme imparfait... La plus honorable occupation pour elles, c’était la science du ménage." Était-ce le reflet de la pensée de l’époque ?
Certainement. Qui mieux que Montaigne pouvait traduire les idées de cette époque ? Ceci étant, la femme avait aussi son rôle éternel de maîtresse et d’amante. Il suffit de lire Les Dames galantes de Brantôme pour s’en convaincre.

Parmi tous les moyens "classiques" utilisés par ces intrigants pour arriver à leurs fins : corruption, torture, chantage, pression, j’en passe et des meilleurs, ils utilisaient l’assassinat par empoisonnement. Vous écrivez et démontrez que cette façon de se débarrasser de son prochain était arrivée à une perfection inimaginable. Les empoisonneurs faisaient-ils des "exploits" ?
Le seizième siècle est celui des empoisonneurs, principalement italiens, on connaît les Borgia ! Mais évidemment il y a une part de légende sur ces exploits. Il faut cependant rappeler que l’empoisonnement était un moyen pratique de tuer car il existe beaucoup de poisons et qu’on ne savait pas les déceler comme maintenant. Ceci étant, le XVIIe est aussi une belle époque pour les empoisonneurs (cf : l’affaire des Poisons).

Quand Henri III rétorque à son interlocuteur : "Je sais que mon cousin (Henri de Navarre) a déjà cinq fois changé de religion, alors une fois de plus, me direz-vous ?" n’a-t-on pas le sentiment que la religion, pour ces "puissants" n’est qu’un prétexte pour accéder au pouvoir ?
Oui et non. Certains préfèrent mourir que renier leur foi, pour d’autres, cela leur est indifférent. On sait que lors de la Saint-Barthélemy, Charles IX montra à Navarre et Condé, tous deux très jeunes, les centaines de protestants égorgés dans la cour du Louvre en les menaçant du même sort s’ils ne se convertissaient pas. Navarre accepta et Condé refusa ! C’est finalement Navarre qui exigea de son cousin la conversion. Le prince de Condé était alors prêt à mourir pour sa foi, malgré son jeune âge.

Vous citez Besançon comme un haut lieu de la fabrication d’armes et de cuirasses. Ces équipements sont, d’après Nicolas Poulain, bien moins chers qu’à Paris. Peut-on dire que c’était le début de la recherche, si chère aux commerçants, du moindre coût de fabrication en allant vers l’Est ?
Non, pas encore ! Mais déjà on pouvait acheter du matériel de moins bonne qualité dans certains ateliers.

En quelques mots, sans dévoiler l’intrigue, pouvez-vous nous donner la teneur du dernier volet de votre trilogie : La Ville qui n’aimait pas son roi, à paraître en juin 2009 chez Jean-Claude Lattès ?
On apprend au début du roman que le prince de Condé, cousin d’Henri de Navarre, vient d’être assassiné. Henri de Navarre charge Olivier de découvrir l’assassin. Ayant découvert une piste, celui-ci part à Paris. Cassandre, devenue son épouse, l’accompagne, car Condé étant son demi frère, elle veut aussi le venger. En même temps, Monsieur de Mornay les a chargés de se renseigner sur un chevalier hospitalier espagnol qui ferait parvenir de l’or au duc de Guise. Les deux époux trouvent la capitale en pleine agitation contre le roi. Ils s’installent dans la tour construite par Jean sans Peur, dans l’ancien hôtel de Bourgogne, mais l’émeute éclate dans Paris. Cassandre est arrêtée et emprisonnée, le roi est contraint de fuir le Louvre. Tandis que Olivier et Nicolas essaient de délivrer Cassandre, Henri III convoque les états généraux à Blois, avec pour dessein secret d’assassiner le duc de Guise...


Liens : Jean d'Aillon | La Guerre des amoureuses | Les Rapines du duc de Guise Propos recueillis par Serge Perraud

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