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Claire Gratias, un éclectisme assumé

Lundi 23 mars 2009 - Claire Gratias est auteure jeunesse. Après quinze années d’enseignement de la langue française, elle a choisi de se consacrer à l’écriture. Deux de ses romans ont paru dans l’excellente collection "Rat noir" chez Syros.
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© D. R.



k-libre : Que lisiez-vous à l’adolescence ?
Claire Gratias : Je lisais des romans de science-fiction (A. E. Van Vogt, Barjavel, Richard Matheson), du polar "classique" (j’ai dévoré Conan Doyle et Agatha Christie et j’étais accro à Arsène Lupin), mais je lisais aussi les auteurs français classiques, Giono, Zola, Maupassant, ils m’ont appris ce que c’était que l’écriture.

Comment êtes-vous venue à l’écriture et en particulier à l’écriture pour la jeunesse ?
Je ne suis pas "venue" à l’écriture, elle a toujours fait partie de moi. C’est tout simplement quelque chose que je ne peux pas ne pas faire. Le jour où l’on comprend ça, on arrête de griffonner des trucs dans des carnets qu’on enferme ensuite dans des tiroirs et on décide de passer aux choses sérieuses… c’est-à-dire la publication !
J’ai commencé, c’est vrai, par écrire pour la jeunesse. Pourquoi ? Parce que ça c’est trouvé comme ça ! C’est ce qui est "venu" en premier, mais comme tout m’intéresse dans l’écriture, je ne souhaite m’enfermer ni dans un genre, ni dans une tranche d’âge. Affaire à suivre, donc...

Vous avez publié deux ouvrages sous le nom de Claire Derouineau et depuis 2006 vos romans paraissent sous celui de Claire Gratias. Ne pensez-vous pas que ce changement puisse être déconcertant pour le lecteur ?
Max Genève a écrit "On devrait pouvoir changer de nom à chaque période importante de sa vie." Un divorce, il y a l’avant et l’après, d’où le changement de nom, mais promis, je resterai Claire Gratias ad vitam aeternam ! Quant aux lecteurs, s’ils sont un tantinet curieux, ils trouveront vite la réponse à leurs interrogations (une femme qui change de nom, ce n’est pas sorcier, pas besoin d’avoir l’enquête dans le sang !) et je pense qu’il en faut plus pour les déconcerter (par exemple, si Claire était brutalement devenue Raoul...) !

Vous avez publié cinq ouvrages pour la jeunesse. Un roman autour de la maladie (Pleure pas Lalie), deux ouvrages atypiques sur l’apprentissage de la langue française (Mots futés pour écrire sans se tromper et le dernier, L’Incroyable voyage de Simon) et deux romans chez Syros dans la collection "Rat noir" (Une Sonate pour Rudy et Le Passager de l’orage). Quelle place donnez vous au polar dans votre parcours d’écriture ?
C’est dans mes romans noirs que j’ai vraiment l’impression de réussir à exprimer ce qui est le plus important pour moi, une réflexion sur nos fragilités, nos états limites, notre part d’ombre, ce qui nous fait "grandir", etc. Je trouve que le polar se prête particulièrement bien à l’exploration de ces territoires inquiétants de l’humain.

Quels sont vos auteurs de romans noirs préférés ?
Dennis Lehane, William Irish, Davis Grubb, Fred Vargas, Pascal Garnier, Jean-Claude Izzo, Jean-Hugues Oppel...

Une sonate pour Rudy est un roman intérieur racontant la montée de la violence chez un jeune calme et sans histoire. Qu’est-ce qui vous a poussé à traiter un sujet si proche de la réalité sociale ?
... la réalité sociale, justement ! Pendant une quinzaine d’années, j’ai été professeur de collège, j’ai côtoyé les jeunes, les ai beaucoup écoutés, observés, regardé vivre, et j’ai été frappée par la violence constante – parfois ouverte, parfois larvée – qui sous-tend leurs rapports. Aussi bien leurs rapports entre eux que leur rapport à l’adulte, d’ailleurs... Ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment cette violence naît, s’installe, grandit chez quelqu’un que rien ne semblait prédisposer à cela, et va jusqu’à l’amener à commettre un acte irréparable (ou presque). Qu’est-ce qui se passe pour ce jeune, en lui et autour de lui, pour qu’il en arrive là ? Et comment vivre après ?

Le passager de l’orage est un roman beaucoup plus littéraire dans lequel prédomine l’étude de mœurs. Je le trouve très proche de certains romans de Patricia Highsmith. Est-ce un hasard ?
"Plus littéraire" en un sens, oui, car le mode narratif est différent. Dans "Rudy", on lit le récit qu’un garçon de quinze ans fait de sa propre histoire, il était donc important que ça sonne juste, un ado ne s’exprime pas comme un adulte, il a ses mots à lui, son style, son rythme. Dans Le Passager de l’orage, on a un point de vue externe, l’histoire est racontée à la troisième personne, ce qui m’a permis de travailler davantage le style, notamment dans les passages descriptifs.
Je n’ai pratiquement rien lu de Patricia Highsmith, c’est donc un hasard. En revanche, mon roman est un clin d’œil à Sébastien Japrisot (d’où le titre et la citation en exergue) que j’admire pour son remarquable art de la construction.

Dans ces deux romans, vos personnages principaux sont des garçons qui se sentent mal dans leur univers familial. Les rapports entre jeunes et adultes sont-ils parmi les sujets qui vous préoccupent ?
Je m’intéresse beaucoup à la construction de l’individu, et l’adolescence est vraiment une période cruciale, souvent déterminante pour la suite. C’est, par excellence, le moment des premières expériences initiatiques, une période marquée par le "passage", durant laquelle il me paraît difficile de faire l’impasse sur la confrontation avec l’adulte, que celui-ci serve de modèle ou au contraire de repoussoir. Mes deux héros, Nicolas comme Jonathan, sont aux prises avec la douloureuse et inévitable question "dois-je ressembler ou ne pas ressembler" au père ? Je ne connais pas d’homme qui ne soit pas passé par là !

Le personnage de la romancière dans Le Passager de l’orage est un peu vampirique. On a l’impression qu’elle nourrit son inspiration des angoisses de son jeune secrétaire. Est-ce votre vision de l’écrivain ?
Même si les vampires sont à la mode, je dirais que je me perçois d’avantage – en tant qu’écrivain – comme une sorte d’éponge, qui absorbe tout ce qu’elle voit, entend, expérimente, et le transforme ensuite par le biais de l’écriture, un processus que Gide nommait la stylisation du réel.
Dans le cas de Katherin, la romancière du Passager de l’orage, l’utilisation qu’elle fait de l’expérience traumatique de Jonathan permet le retournement final et la surprise du lecteur, qui constate en lisant les dernières lignes qu’il s’est fait manipuler ! Mon plaisir d’écrivain est alors très clairement d’être... celle qui tire les ficelles !

L’incroyable voyage de Simon est publié par un éditeur dont le catalogue est à caractère éducatif tandis que vos deux polars ont paru dans une collection plutôt considérée avec prudence par les éducateurs ("Rat noir"). Hasard ? Goût du risque ? Éclectisme assumé ?
Cela résume assez bien ce que je suis : une apparence sage qui cache un esprit subversif ! Disons que je fuis les cases, les limites, les étiquettes, bref, toute forme d’enfermement. Publier des textes différents chez des éditeurs différents offre une plus grande liberté d’expression, j’aime pouvoir dire ce que j’ai à dire de la façon que j’ai choisie, sans avoir à me conformer à un moule préétabli. J’ai trouvé chez ces deux éditeurs une forme d’engagement qui me convenait tout à fait.

Actuellement vous êtes en résidence d’auteur à Beauvais. En quoi cela consiste-t-il ? Qu’attendez-vous de ce type d’intervention ?
Je suis effectivement invitée par le réseau des médiathèques de Beauvais depuis le mois de janvier et jusqu’en juin. Cela signifie que j’y passe une semaine par mois, que je vais à la rencontre des différents publics (collégiens, lycéens, adolescents en difficulté, adultes en alphabétisation, chômeurs, retraités, etc.) soit pour échanger autour de mes livres, soit pour écrire avec eux (par exemple au quartier femmes de la Maison d’Arrêt). J’anime également le club lecture ados le mercredi après-midi et adultes le jeudi soir dans deux des médiathèques du réseau. En avril, mai et juin, on me donne "carte blanche" pour inviter en soirée un auteur de mon choix (Thierry Lefèvre, Pascal Garnier, puis la poétesse Claude Ber), et pour finir, on me demande également d’écrire une nouvelle inspirée par mon séjour à Beauvais au terme de la résidence. C’est une expérience passionnante, extrêmement riche, et qui, je n’en doute pas, nourrira mon écriture à venir !

Aimeriez-vous publier des romans pour adultes ?
Oui. J’ai un roman noir "sur le feu", pour l’instant, il mijote doucement. Autre affaire à suivre, donc...

A quand le prochain polar ?
Bientôt ! Mon troisième "Rat noir", intitulé Breaking the Wall, sera publié en octobre prochain. L’action se situe à Berlin entre la fin des années soixante et la chute du Mur, et propose un regard sur les conséquences de la Guerre froide sur les destins individuels. Le roman aborde la douloureuse question de la trahison et du difficile choix entre pardon et désir de vengeance. Une histoire d’amour au cœur d’un roman noir parfois très sombre, comme le furent certaines heures d’une Histoire encore très proche... Un polar qui "collera" donc à l’actualité, puisque l’on fêtera les vingt ans de la chute du Mur le 9 novembre prochain.


Liens : Claire Gratias | Le Passager de l'orage Propos recueillis par Patricia Châtel

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