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Les intrigues normandes de Michel Bussi

Mercredi 22 avril 2009 - Michel Bussi, après l’écriture de quelques ouvrages en lien avec son activité d’universitaire, a décidé de passer à la littérature de délassement. Il s’oriente vers l’élaboration d’intrigues policières se déroulant en Normandie et se nourrissant des grands événements de la région Il a publié, jusqu’alors, trois romans (tous parus aux Éditions PTC - Rouen). Code Lupin, le premier, est un clin d’œil au fameux Coda da Vinci de Dan Brown en mettant en scène une chasse au trésor inédite autour des aventures normandes d’Arsène Lupin. Le second, Omaha Crimes, s’appuie sur le débarquement de juin 1944 et le sort des soldats jetés dans cette tourmente. Le troisième, Mourir sur Seine, a pour cadre l’Armada de 2008, un grand moment festif ensanglanté par des décès mystérieux.
Le choix des sujets, la pertinence des personnages, un style clair et une écriture efficace font de ses livres un bon moment de plaisir de lire. S’il évoque beaucoup la Normandie, il sait en décrire l’âme, en montrer la beauté et la richesse tant architecturale qu’historique. Il en résulte que les décors des intrigues deviennent concrets, tangibles.
Une rencontre s’imposait avec un romancier qui sait si bien intéresser son lecteur et lui donner l’envie de visiter sa région de prédilection.
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© D. R.



k-libre : Vous avez à votre actif trois romans qui tous ont pour décor Rouen et la Normandie. Pourquoi retenir cette région pour cadre et en faire, presque, le sujet de vos livres ?
Michel Bussi : Je suis normand d’origine, je crois que c’est déjà une bonne raison. Ensuite, le hasard a voulu que le décor normand me fournisse trois thèmes assez passionnants comme point de départ de romans : Arsène Lupin, le débarquement en Normandie et l’Armada de Rouen. Mais ce n’est pas une obsession, et d’ailleurs, Omaha Crimes se déroule davantage aux États-Unis qu’en Normandie...

Code Lupin, votre premier livre publié, (qui n’est peut-être pas le premier écrit ?) a pour sujet principal les aventures d’Arsène Lupin, une figure mythique qui a fait de la Normandie le théâtre de nombre de ses exploits. Êtes-vous un grand amateur de ses aventures ?
Effectivement, Omaha Crimes a été écrit avant Code Lupin. En fait, j’avais lu les "Lupin" quand j’étais très jeune, et je les ai relus en 2005 à l’occasion du centenaire de sa création. C’est de cette lecture, en pleine vague des romans de Dan Brown, qu’est née l’idée de Code Lupin.

Deux personnages principaux animent votre histoire et mènent l’enquête : le professeur Roland Bergton et son élève, la pétulante Paloma. Est-il plus facile, pour vous, de faire de Bergton un professeur d’université ?
Non, pas vraiment. Étant moi-même professeur d’Université, certains n’ont pas perçu le second degré dans le roman. Mon personnage, Rolland Bergton, est évidemment une "parodie" de Robert Langton, le héros récurrent de Dan Brown. À la façon de Maurice Leblanc qui avait transformé Sherlock Holmes en Herlock Sholmes.

Vous sous-titrez votre roman, ironiquement "Un Da Vinci Code normand". Quelle démarche vous a amené à imaginer une telle codification ? Le Da Vinci Code a-t-il été un élément déclencheur ou aviez-vous déjà le synopsis en tête ?
En fait, l’inspiration est venue d’un voyage à Rome au moment de la sortie d'Anges et Démons, la suite du Da Vinci Code... Je relisais les "Lupin" et j’ai compris que c’est Maurice Leblanc qui avait inventé ce genre littéraire, "le polar ésotérique", et il l’avait inventé en Normandie ! Il fallait donc rendre à César ce qui revient à César, et à Lupin ce qui revient à Lupin. Je me suis donc amusé à imaginer que, comme De Vinci dans ses tableaux, Maurice Leblanc avait dissimulé un secret dans son œuvre, truffée de cryptogrammes et de cartes au trésor.

Vous lancez vos héros à la recherche d’un code que Maurice Leblanc aurait dissimulé dans ses œuvres normandes et qui permettrait de localiser un quatrième trésor, bien réel celui-ci après ceux romanesques des Romains, des Moines et des Rois de France. L’auteur fait-il référence, dans ses romans, à un quatrième trésor ?
Non, pas du tout… Je ne reprends pas à mon compte les théories qui font de Maurice Leblanc un initié, la campagne normande n’étant pour eux qu’une métaphore de la région cathare (Rennes-le-Château, Carcassonne…). La Normandie est assez riche en mystères… Par contre, je suis assez fier de mon hypothèse finale sur l’origine de mon trésor, qui est historiquement tout à fait vraisemblable, même si personne n’en a jamais parlé avant.

En ne donnant que douze heures à Bergton pour résoudre l’énigme, reprenez-vous, à votre compte, le genre de défi que Lupin, lui-même, se lançait ?
Oui… Exactement comme dans L’Aiguille Creuse. Et puis, comme l’intrigue était volontairement linéaire, selon le principe du jeu de pistes, il fallait la corser avec une course contre la montre.

Vous faites dire à Bergton : "Toute l’œuvre de Maurice Leblanc, toutes les aventures d’Arsène Lupin sont truffées de ces double lieux, de ces leurres géographiques." L’auteur de Lupin, a-t-il semé autant de mystères dans son œuvre ?
Je crois que Maurice Leblanc s’est beaucoup amusé à mêler fiction et réalité. Parfois même, la réalité nous dépasse. J’ai imaginé de toutes pièces pour l’intrigue de Code Lupin un jeu autour du triangle et du dodécaèdre (un dé à douze faces), et au moment de boucler le roman, je découvre au milieu de la rue centrale de la ville du Trait, la ville clé de l’épilogue de La Comtesse de Cagliostro, une sculpture moderne géante représentant... un triangle inséré dans un dodécaèdre !

Vous évoquez les relations entre Lupin et l’ésotérisme, les sociétés secrètes, les templiers… Mais qui, de Leblanc ou de Lupin s’intéressa le plus à ces domaines ?
À vrai dire, ni l’un ni l’autre. La plupart de ces interprétations manquent beaucoup d’humour. Malgré tout, tout le monde sait en Normandie qu’en réalité, l’Aiguille d’Etretat est véritablement creuse et renferme le trésor des rois de France… Mais c’est un secret qu’il ne faut pas divulguer.

Vous écrivez que la fin de la vie de Maurice Leblanc fut très troublée ? Était-il traqué, soumis à des visions, des hallucinations ?
Oui, il se sentait persécuté par son double littéraire, Arsène Lupin, qu’il croyait réellement vivant. Il est vrai que Lupin a en quelque sorte vampirisé Maurice Leblanc et lui a volé sa postérité.

L’intrigue de Omaha Crimes, votre second livre, (publié) s’appuie sur le débarquement des forces alliées en 1944. Un événement historique qui associe bien différemment la Normandie. Mais après Lupin, un héros de stature internationale, vous vous intéressez à des individus obscurs pris dans une tourmente qui les dépasse. Pourquoi vous attacher à ces destins brisés ?
C’est bien vu. C’est vrai que ce sont les destins qui m’intéressent. Les engrenages… Qu’ils conduisent à former des héros ou des monstres.

Votre intrigue repose-t-elle sur un ou des fait divers ?
Oui, elle raconte à son point de départ l’assaut de la pointe du Hoc, sur Omaha beach. Mais tous les noms ont été volontairement modifiés.

Y avait-il, ainsi, des tirages au sort pour désigner les premiers soldats à s’élancer sur les plages ? La scène que vous décrivez est-elle inspirée de témoignages ?
Je n’en ai pas eu la preuve historique, mais c’est vraisemblable. En tous les cas, pour ce qui relève de mon roman, c’est de la fiction qui n’est basée sur aucun fait divers historique ou mémoire de vétéran.

Une large part du récit se déroule sur le territoire des USA. Est-ce un pays que vous connaissez ?
Je connais simplement, mais assez bien, Washington, que je décris en détail dans le roman. Pour le reste, l’Amérique rurale, disons que c’est une Amérique de carte postale que je me suis amusé à décrire à ma façon.

Dans Omaha Crimes, ne vous livrez-vous pas, par personnages interposés, à une charge contre les conflits, la guerre meurtrière ?
Pas directement. Mais il est clair que les plages du débarquement, soixante-cinq ans plus tard, sont encore marquées par cette curieuse atmosphère de liberté, de combat pour la paix, de sacrifice… C’est assez curieux, ces villages aux églises modernes, ces plages touristiques qui côtoient ces cimetières aux milliers de croix blanches. C’est cette évolution des lieux, et de leurs habitants, qui m’a intéressé.

Ne faites-vous pas dans l’humour noir lorsque vous écrivez : "On ne peut réaliser des actes exceptionnels que dans des circonstances exceptionnelles, et c’est dans ces instants particuliers… que les véritables héros doivent se résigner à enlever leur masque de gens comme tout le monde" ?
Oui, car j’évoque à cette occasion le père de Lison, sans doute un brave type mais qui n’a rien d’un héros.

Vous proposez, dans Omaha Crimes, une gamme particulièrement riche de caractères et de profils psychologiques sur des combattants, sur des témoins, puis sur les séquelles et les conséquences du conflit sur leur vie ultérieure. Comment avez-vous construit ces personnages ?
Cette remarque me fait plaisir. Je voulais vraiment jouer sur une gamme de profils de personnages différents et originaux. C’était assez facile au fond. Lison, Alice, Ralph, Oscar seraient sans doute devenus des personnes banales si elles ne s’étaient pas retrouvées à vingt ans sur une plage de Normandie en juin 1944… Toujours cet engrenage !

Alice et Lison, vos deux héroïnes, qui ont perdu l’homme de leur vie, vont au bout de leur quête. Pensez-vous que la vengeance puisse ainsi se nourrir pour traverser les décennies ?
Des lycéennes qui m’ont attribué le Prix littéraire de la Ville de Caen ont fait le parallèle entre Omaha Crimes et Andromaque, qu’elles étudiaient en classe. C’est vrai que le thème de la "veuve de guerre" est un classique des tragédies. Pour moi, il ne se s’agit pas d’une vengeance. Alice veut simplement faire œuvre de mémoire. Pour Lison, il s’agit plus d’en finir, avec dignité, que d’une vengeance.

Mourir sur Seine, votre troisième livre, est contemporain puisqu’il se déroule pendant l’Armada de 2008. Mais n’est-ce pas de l’anticipation, car votre histoire se déroule en juillet alors que le dépôt légal de votre roman est d’avril 2008 ?
Oui, c’était l’une des difficultés, écrire le roman un an avant que l’événement ne se déroule, sachant que les lecteurs liraient le roman pendant et après l’armada… Mon éditeur a refusé de pousser l’anticipation jusqu’au bout en finançant un tueur à gages pour qu’on retrouve vraiment un cadavre de marin mexicain sur les quais de Seine pendant l’Armada… Cela aurait pourtant fait grimper les ventes en flèche !

Cet événement est-il aussi grandiose que vous le décrivez ? Donne-t-il lieu à autant de liesse, de fêtes et de dévergondages ?
Oui ! Vraiment. L’armada n’a lieu que tous les cinq ans mais c’est véritablement une fête populaire, assez surprenante dans la sage ville de Rouen. Pour les dévergondages, je dois vous l’avouer, mon roman est bien en deçà de la réalité des torrides nuits normandes.

Outre le "décalage" de temps que l’on a évoqué tout à l’heure, n’introduisez-vous pas une part de fantastique avec un mort qui ne veut pas mourir, le dernier empereur aztèque, des trésors mythiques ?
C’était voulu. Merci de le souligner ! Mourir sur Seine est forcément un roman assez réaliste où les gens reconnaissent des lieux, des événements précis… Je me suis amusé à imaginer pas mal de scènes fantastiques. On peut ajouter à votre liste la danse macabre de l’aître Saint-Maclou, le profileur "gothique", le double crime génétiquement impossible et le final sur le Pont Flaubert.

Une partie de l’intrigue tourne aussi autour de nombre de mystères engendrés par la Seine. Celle-ci a-t-elle suscité et continue-t-elle de nourrir tant de croyances, de fantasmes ?
Ce serait plutôt l’inverse. J’ai exhumé des histoires assez peu connues par les Normands eux-mêmes… Longtemps, les Seino-Marins ont plutôt tourné le dos à la Seine et à la mer.

Le personnage de la journaliste Maline Abruzze est particulièrement attachant. Est-il issu d’une personne existante ? Merci pour elle ! Elle est fictive mais a failli ne jamais exister. Quelques semaines avant d’entamer l’écriture du roman, ma journaliste était un homme ! Et puis, je ne sais pas pourquoi, c’était lors d’un colloque auquel je participais au Québec, il m’est apparu comme une évidence qu’elle devait être une femme, tout en gardant son tempérament de séductrice. Il m’a fallu reprendre toute l’architecture du roman.

Vous êtes professeur d’université, chroniqueur sur Radio France Bleu et romancier. Est-il facile de mener de front autant d’activités "chronophages" ?
C’est encore pire que cela...

Êtes-vous aussi bénévole pour l’Armada ?
Non, pas du tout… Mais le roman Mourir sur Seine leur est dédié.

Pour Code Lupin, vous avez illustré votre livre avez des photos des lieux du périple. Pourquoi n’avez-vous pas continué cette très intéressante démarche ?
On a hésité pour Mourir sur Seine… Mais je sais que le roman a incité quelques promeneurs à découvrir les lieux le livre à la main. C’est sans doute mieux ainsi. J’aime aussi l’idée qu’à l’issue de la découverte de mes romans, les lecteurs vont se précipiter sur Internet pour vérifier la part du vrai et du faux dans ce que je raconte.

Vous écrivez que Lupin est le premier ambassadeur de la Normandie. Vous-même êtes très louangeur sur cette région. Voudriez-vous faire concurrence à Leblanc/Lupin ?
On va dire que c’est l’inverse. Je pille sans vergogne les joyaux de la Normandie pour me faire ma propre publicité.

Sans dévoiler l’intrigue, pouvez-nous donner quelques indications sur votre prochain roman ? Quel événement normand ou quelle partie de la Normandie a t-il pour cadre ?
Avez-vous en réserve nombre de grands événements normands pour nourrir vos futures intrigues ?

La Normandie sera peut-être encore à l’honneur, mais je compte bien aussi couper le cordon "séquanien". Je crois que le "lien" normand entre mes trois romans masque le fait qu’ils sont très différents, et je compte bien que les prochains jouent également sur des registres très variés, toujours dans l’esprit de romans à énigmes, mais je ne m’interdis rien, des romans pour adolescents aux romans d’anticipation.


Liens : Michel Bussi | Code Lupin Propos recueillis par Serge Perraud

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