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Vous voyez à ce stade j'avais fait exactement ce que la police s'attendait à ce que je fasse si j'étais coupable – sauf que je ne l'étais pas. Ça paraît dingue, présenté comme ça, mais le seul moyen que j'avais de ne pas être condamné pour des actes que je n'avais pas commis, c'était de les commettre. Je n'avais pas le choix. Enfin, techniquement, si. Je pouvais choisir entre la survie et le suicide.
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samedi 07 décembre

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Dans un rade d'la Butte-aux-Cailles... (I)

Jeudi 27 août 2009 - Mon tout premier contact avec le ChériBibi se noua par l’entremise du Chéribiblog. J’y découvrais une "Trime Team" qui avance masquée derrière de drôles de logos. Et quand j’eus entre les mains la revue papier, j’y trouvai un "ours" tout aussi déconcertant que les web logos…
Intriguée, je tâchai d’en savoir plus. Au terme d’un bref échange de courriels, une rencontre de visu s’organisa :
– Jeudi 27 août, 14 heures place d’It’ ?
- OK, ça marche…
Et me voilà, à l’heure, au jour et au lieu dits, face à deux Chéribibins, Daniel et Vince, qui allaient se mettre en quatre pour me raconter la petite histoire du ChériBibi
L’on bougea d’abord vers un bar accueillant – "Chez Michel", où Daniel eut ses habitudes quand il fréquentait régulièrement le quartier de la Butte-aux-Cailles. Au vu de l’étroit couloir occupé pour moitié par le comptoir, on se dit que la place manque mais, au fond, se trouve une salle plus spacieuse. Vide encore quand nous y entrâmes... Le temps de s’installer, et mes deux interlocuteurs se présentent. Daniel, qui se désignera lui-même comme le "coordinateur de rédaction", est l’un des fondateurs du fanzine qui allait devenir cette revue de 96 pages tout entière consacrée à la culture populaire ; il est actuellement représentant pour un groupe d’éditeurs indépendants. Vince, lui, est bordelais ; éducateur de profession, il anime depuis 1996 "Spy Market ", une émission musicale hebdomadaire diffusée tous les dimanches de 19 h 30 à 21 heures sur La Clé des ondes (90.1 FM), une petite radio libre bordelaise. "La dernière radio libre sur Bordeaux qui est sans publicité, issue de ce mouvement de libération/ libéralisation des ondes qui s’est amorcé au début des années 80", explique Vince, que de profondes affinités culturelles soudées par une longue amitié lient à Daniel.
Les présentations faites, et les consommations apportées, l'interview, que baignera de bout en bout un fond musical très présent, peut commencer…
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© Isabelle Roche



Avertissement préalable… Ce que vous allez lire n’est pas la "transcription" au sens strict d’une interview mais une matière nouvelle élaborée à partir d’un enregistrement – matière nouvelle en cela que l’ordre et la succession des propos échangés ont été remaniés, que des questions ont été reformulées voire rédigées après coup pour lier entre elles des remarques, ou des interventions, et donner ainsi à l’ensemble l’aspect d’un tissu sans trop d’accrocs. Évidemment, il ne s’agit plus de la version écrite d’une conversation – qui a duré presque deux heures, dans une atmosphère des plus conviviales que je me sens incapable de restituer par les mots, aussi m’a-t-il semblé préférable, plutôt que de m’embourber, de procéder à un remodelage total, à une radicale reconstruction, mais non sans l’accord des personne interviewées, à qui j’ai demandé, comme j’en ai l’habitude, de lire le texte avant de le proposer à la publication.
Si l’enregistrement a été pour moi une sorte de matière brute que j’ai découpée en morceaux puis reconstituée ensuite, je me suis en revanche efforcée de laisser aux paroles prononcées leur tonalité, leur registre de langue très oral, souvent vigoureux – par là savoureux – et, surtout, participant du portrait de mes interlocuteurs au même titre que la casquette de Daniel, les lunettes de Vince, ou leur façon à chacun de prendre part au dialogue.
Beaucoup de précautions dans ces préliminaires ? Certes, mais je m’y sens obligée parce qu’à la rédaction du ChériBibi, l’approche de la transcription est tout autre. Et du coup il m’est apparu juste – indispensable ? – d’ouvrir la version k-librée de l’interview par cette question-là, même si elle n’a été abordée que bien après le début de la conversation...


Petite mise au point quant à l’éthique de l’interview…
Vince – à Daniel : Il faut dire qu’il n’y a aucune censure sur les interviews que tu fais ; tu laisses la discussion telle qu’elle s’est déroulée ; ça donne une autre grille de lecture que les interviews publiées dans des revues beaucoup plus professionnelles, certes retravaillées mais qui ont peut-être tendance à mettre en exergue certains passages et à en éliminer d’autres.
Daniel : Oui, on publie tout ce qu’on enregistre. Évidemment, il y a toujours une part de réécriture, parce que quand on cause, il y a des répétitions, et quand c’est le cas on les vire. Mais toujours avec l’éthique du journalisme : si tu interviewes un mec, c’est quand même pas pour se foutre de sa gueule ou déformer ses propos ! Chacun a sa méthode, mais quand ce n’est pas moi qui fais les interviews, j’insiste auprès des potes qui les font pour qu’ils les retranscrivent au plus près de ce qui a été dit, même si ça les fait chier. C’est pas seulement pour être fidèle à ce que les gens disent, c’est aussi pour garder la saveur du dialogue, de la petite vanne lancée, du plantage ; je trouve que c’est très radiophonique.

k-libre : L’origine de l’asso On y va – son histoire, ses buts…
Daniel : Ben c’est simple : j’ai commencé en faisant un fanzine. C’était en 1991, au lycée, avec deux potes. Le fanzine parlait de choses et d’autres – un peu de musique, un peu de cinéma… ça dépendait des sujets – et le dernier numéro est sorti en 2006. Un fanzine, ça veut dire que tu t’occupes de rien ; tu fais ton truc avec les moyens du bord, point. C’était de la photocop’, on le tirait à trois cents exemplaires et ça s’épuisait très vite, c’était un peu frustrant d’autant qu’on avait de très bons retours. Alors au bout d’un moment on a eu envie de faire une vraie revue, un truc beaucoup plus structuré, plus ambitieux, qui pourrait éventuellement grandir et que rien ne devrait freiner. On a donc réfléchi au projet, avec beaucoup de sérieux, et on a cherché à mettre en place une structure éditoriale. Mais laquelle ? Une SCOP ? Une SARL ?... On s’est rencardés puis comme on est un peu des glandus pour tout ce qui est administratif, on s’est dit que le plus simple, et ce qui correspondait le mieux à notre mode de fonctionnement, c’était de monter une association "loi de 1901" qui aurait pour but de promouvoir la culture populaire par différents moyens et dont l’activité principale serait de faire la revue. Mais depuis sa création, on a aussi organisé quelques concerts, des soirées, des projections de films… On a également des projets un peu plus ambitieux autour de la culture populaire, des festivals par exemple, mais qui ne sont pas encore concrétisés. Quand il a fallu trouver un nom pour l’asso, ça a été un peu plus compliqué. On voulait pas l’appeler ChériBibi pour la distinguer vraiment de la revue, mais on arrivait pas à trouver de nom qui nous fasse assez rigoler et qui à la fois fasse tout de même assez sérieux pour une structure légale. Au bout d’un moment j’en ai eu marre. Quand faut y aller faut y aller, donc on y va, et c’est comme ça que l’asso a été appelée On y va.

Le fanzine s’appelait-il déjà ChériBibi ?
Daniel :Non, il s’est d’abord appelé Cadavre exquis parce qu’avec mes potes on faisait beaucoup de cadavres exquis pendant les cours. Et on mettait tout un tas de délires dedans, des trucs politiques, des sujets culturels – par exemple des articles sur Méliès, Fantômas, un peu de punk, un peu de tout, quoi. Ça s’est développé, ça a changé de nom plusieurs fois, et puis c’est devenu ChériBibi quand, à un moment donné, je me suis retrouvé tout seul à la barre. Je suis un passionné des romans-feuilletons du début du XXe siècle, et j’adore le personnage de Gaston Leroux, en plus je trouvais que ça correspondait bien à l’esprit du fanzine, ce bagnard qu’a pas de bol, qui est toujours au mauvais endroit au mauvais moment mais qui se rebiffe quand même. Et puis le zine a fini par avoir sa petite gloire dans un milieu punk-reggae-skin – alternatif disons – et, à ma grande surprise, je me suis aperçu que ça intéressait des gens qui n’écoutaient pas spécialement du reggae ni du punk, qui n’étaient même pas vraiment intéressés par les sujets qui étaient traités ni par les délires, mais qui appréciaient simplement le fait qu’on leur propose un médium alternatif différent de toutes les merdes officiellement vendues en kiosque. On s’est dit que ça pouvait marcher, et aujourd’hui, la revue tire à deux mille exemplaires qui se vendent bien.

La liste des points de vente qui figure votre site est plutôt longue…
Daniel : Ouais, mais on a pas les moyens de se payer un distributeur parce que les marges sont trop importantes et qu’on a voulu maintenir un prix de vente assez bas, à l’inverse de beaucoup de revues spécialisées, très bien faites, qui vont parler de culture populaire… mais dont le prix, lui, n’est pas populaire !

Tu penses au Rocambole ?
Daniel : Je pensais au Rocambole (rires) ! J’aime beaucoup cette revue. Je les ai rencontrés, ils sont très très sympas, ce sont des gens dont j’admire le travail parce que je suis un passionné de ce genre de littérature depuis tout petit, mais voilà : quand on parle de sujets populaires, on devrait faire en sorte que le prix de vente de la revue soit abordable pour les couches populaires – c’est une démarche politique. Après, chacun se démerde comme il peut avec ses imprimeurs et ses revendeurs, et je ne critique pas le travail qu’ils font, au Rocambole.
Vince : Et puis c’est une revue qui fonctionne "à flux tendu", c’est-à-dire qu’elle ne peut pas être vendue moins cher dans la mesure où les revenus générés par les ventes servent à financer le numéro suivant. Même si c’est trop cher pour beaucoup de gens. Donc ça limite les possibilités d’évolution.

Comment s’est constituée l’équipe actuelle du ChériBibi ?
Daniel : Au départ, c’est vraiment entre potes que la revue s’est faite. Puis j’ai aussi voulu solliciter d’autres personnes, que je ne connaissais pas personnellement mais dont le travail me plaisait. C’est intéressant de faire participer à cette revue des gens qui viennent d’horizons différents – à condition qu’ils aient déjà une pratique : certains font un petit fanzine papier, d’autres de la radio, d’autres essaient de grappiller des piges dans la presse officielle, etc. Parce que c’est seulement quand on agit déjà par soi-même qu’on peut amener des choses intéressantes dans un collectif et lui permettre d’aller plus loin, ailleurs. Il y a plein de gens qui ont de belles intentions mais qui ne concrétisent pas, et moi, je me fie d’abord à ceux qui font déjà quelque chose et n’ont pas besoin des autres pour agir. Ça ne veut pas dire qu’on déshabille Pierre pour habiller Jacques : l’idée c’est quand même que chacun continue ce qu’il fait en dehors du ChériBibi. Par exemple, je vais pas demander à Vince d’arrêter son émission de radio pour faire que des chroniques – d’ailleurs il en ferait trop [rires]. Par contre, je dois être le plus monomaniaque de l’équipe – quand je fais une soirée, en général, je ne parle pratiquement que de sujets qui vont entrer dans la revue. Et tout ce que j’achète comme bouquins ce sont que des bouquins dont je me dis tiens, ça, ça pourrait aller avec mon sujet. Par exemple là j’ai dans mon sac un bouquin sur les Vampires de Feuillade, que j’avais manqué à sa sortie en 2008 et que je viens d’acheter. C’est dans cette monomanie, dans cet engagement personnel qu’est la différence entre moi et les autres rédacteurs. À part Lionel, qui est presque aussi monomaniaque que moi – Lionel, c’est celui qui s’occupe de toute la diffusion, des abonnements, qui gère les tableaux Excel… enfin qui fait tout ce que je suis incapable de faire [rires]. Lionel et moi, on est un peu le noyau dur de l’équipe et on se voit très souvent. Mais on échange aussi beaucoup avec tous les autres potes qui participent à la revue, et quand je dis "tous les autres", c’est vraiment tous les autres ! Et puis on reçoit aussi des propositions spontanées de la part de gens qui sont complètement extérieurs à la rédaction – par exemple là y a un lecteur qui m’a envoyé un mail en me disant qu’il aimerait bien participer au ChériBibi et je lui ai dit, "Ah ouais ? et de quoi tu veux causer ? Envoie-moi si possible des trucs que tu as déjà écrits." Et il m’a envoyé un gros article sur la musique Tex-Mex… J’y connais rien, mais j‘ai trouvé ça super intéressant. Je lui ai répondu que ça m’avait donné envie de m’intéresser à la musique Tex-Mex mais qu’il y avait quelques lourdeurs universitaires dans son texte ; s’il voulait bien dégraisser un peu et tâcher d’aller plus à l’essentiel, on allait le publier. La revue marche aussi comme ça, à coups de rencontres, de propositions… mais c’est aussi beaucoup de refus – y a des gens que j’aime beaucoup qui font des choses que j’aime pas forcément, et il faut le leur dire. J’essaie d’y aller avec le plus de tact possible, et en général, après une bonne bouteille de rouge, ça passe…
Vince : Ce qui regroupe toutes les personnes qui interviennent dans cette revue, y compris Lionel, qui écrit aussi des chroniques, c’est peut-être un même goût pour aller fouiller, chercher – on est pas vraiment des rats de bibliothèque, mais on aime aller explorer les coins poussiéreux, trouver des vieux bouquins, des vieux disques – ou pas si vieux mais oubliés…
Daniel : On a toujours eu ce truc de fouiller les marges – Godard, je crois, disait que c’était la marge qui tenait les pages, faut pas oublier çà ! Et puis dans cette idée de causer de nos découvertes, de restituer ce qu’on trouve, y a aussi une pensée pour les collectionneurs… C’est génial de découvrir un disque obscur, tu le mets sur ta platine et c’est mortel… mais si tu le fais écouter à personne, ça sert pas à grand-chose. De toute façon, on est des passionnés, le problème c’est qu’on est un peu spécialistes en plein de choses, et pas dans un seul domaine. Bon, on a quand même chacun un domaine où on est un peu plus spécialisé – Vince et moi, ça fait plus de quinze ans qu’on baigne dans le reggae jamaïcain. Mais pour le polar, par exemple, je n’ai pas de "spécialité", je suis surtout curieux. Ce qui m’intéresse, c’est de choper un polar d’un auteur que je connais pas, de trouver des tas de ramifications, des pseudos, etc. Par exemple, la première fois que j’ai lu La Môme double shot, de George Maxwell "traduit de l’américain par Richard Esposito", je pensais pas qu’en fait Maxwell était français, et qu’il avait choisi ce pseudo parce qu’à l’époque les romans américains étaient à la mode et que ça coûtait moins cher de faire faire un roman "américain" par un Français que d’acheter les droits d’un roman américain et de le faire traduire.

La conversation s'est poursuivie bien au-delà de ce que vous venez de lire. Mais la lecture sur écran étant ce qu'elle est, nous vous proposons un petit break avant que vous ne vous engagiez dans la suite de cette longue interview "transformée"...


Liens : Gaston Leroux | Daniel Paris-Clavel | Chéri-Bibi volume 1 : Les Cages flottantes | On y va | ChériBibi | Le Rocambole Propos recueillis par Isabelle Roche

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