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samedi 07 décembre

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Dans un rade d’la Butte-aux-Cailles… (II)

Jeudi 27 août 2009 - Vous avez repris haleine et claire vue depuis la fin de la première partie ? Alors continuons…
Une question amenant un exemple, puis cet exemple un autre – lequel débouchait sur des considérations générales trempées dans l’encre d’indignations ô combien légitimes et souvent vertement exprimées, la discussion s’anima vite. Daniel semblait gagné par une sorte d’euphorie grimpante – au fur et à mesure qu’il parlait son visage devenait éloquent, ses yeux roulaient, se plissaient ou s’agrandissaient selon ce qu’il disait et tout son être se mettait à parler d’une voix seconde – quel discours tout de même que sa façon de se prendre la tête à deux mains pour mimer l’effroi que lui causent certaines aberrations… Vince, lui, demeurait plus flegmatique, carré dans un calme que rien ne paraissait devoir troubler, parlant peu et toujours d’une voix égale, comme s’il tenait ses mots au bord du strict nécessaire – mais son regard impassible témoignait d’une intense présence. À travers eux deux, si différents en apparence et au fond en si parfaite harmonie – une harmonie que je devinais non pas étale mais vive et tout en reliefs – j’entrevoyais ce qu’est la Trime Team tout entière : un assemblage apparemment hérissé et hétéroclite de gens de tous horizons qu’unit une même volonté de s’investir dans un projet à la fois culturel, artistique, social, politique – et donc éthique : le ChériBibi
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© Isabelle Roche



"La culture populaire, c’est vaste, mais ce n’est pas fourre-tout !"

k-libre : Passer du fanzine à la revue suppose, j’imagine, de suivre une ligne, une orientation un peu plus définie, à l’image de la structure associative que vous avez créée pour officialiser votre projet ?

Daniel : C’est vrai qu’avec le fanzine, on était totalement en roue libre ! Là, notre propos c’est de parler de tout ce qui relève d’une certaine idée de ce qu’est la "culture populaire" avec derrière une réflexion politique et sociale sur le contexte de production et de diffusion de cette culture. Il s’agit aussi de réfléchir sur le terme même de "populaire" – le dictionnaire dit : est "populaire" ce qui est fait par le peuple et pour le peuple ; "peuple" au sens de "populo". Ça dépasse très largement la culture prolétarienne ; c’est très vaste, mais ce n’est pas fourre-tout ! C’est difficile à définir, la culture populaire, mais ça nous fait aussi marrer d’être dans ce flou, où on peut faire rentrer beaucoup de choses, mais pas n’importe quoi non plus parce que j’ai tout de même une idée assez précise de ce qui est de la culture populaire et de ce qui n’en est pas. Ça peut concerner des choses qui ont une grande popularité, ça peut être totalement underground, ça peut être les deux, mais en tout cas, ça n’a rien à voir avec la culture de masse fabriquée par des gens dont le seul intérêt est de conquérir des parts de marché et d’intéresser des couches éduquées sociologiquement par les agences de pub. Par exemple, côté musique, je pourrais tout à fait parler de James Brown – c’est un mec qui a une très grosse popularité, qui y est allé à fond, qui a ses contradictions – par contre je n’évoquerai pas Michael Jackson : même s’il y a des morceaux que j’adore, et même s’il a des qualités artistiques indéniables, ça reste un mec qui a été fabriqué dès le début comme un produit par ses parents, par son label, etc. et pour moi, il ne relève pas de la culture populaire comme je la comprends. Cela dit, je ne parlerai sans doute pas de James Brown non plus parce que le mec qui veut en savoir plus, il a pas besoin de nous, y a plein de bouquins sur lui. Par contre, ça fait des années que je prépare un gros numéro sur Screamin’ Jay Hawkins, parce qu’on parle pas beaucoup de cet artiste…
J’ai d’abord envie de parler de choses qui me plaisent – je me dis pas par exemple tiens si je mets Bob Marley en couverture, j’en vendrai plus. Comme j’ai longtemps été pigiste dans la presse reggae, je sais très bien que si on met Bob Marley en couverture de n’importe quelle daube – Télérama ou Les Inrockuptibles – on en vend plus, même si l’intérieur est à chier. Ça m’empêche pas de reconnaître que Bob Marley… Bon, on va pas cracher dessus parce qu’il a signé avec des grands labels.
Vince : Mais inversement on est pas non plus dans l’opposition systématique à tout ça. On joue pas les indépendants purs et durs contre les vendus et les pourris, c’est pas ça du tout !
Daniel : Tu peux très bien t’intéresser aux obscurs sans cracher sur les très connus… Notre but c’est de nous intéresser aux cultures populaires, dans leur variété et des fois, la culture populaire elle est faite par des mecs qui sont pas issus du peuple – par exemple Louis Feuillade qui a fait les films de Fantômas, il a tourné la série des Vampires et des Judex avec une actrice appelée Musidora… Eh bien lui c’était un aristo monarchiste et Musidora était fille d’une suffragette féministe ; ils ont quand même réussi à bosser ensemble. Y a plein de contradictions comme ça qu’on tâche de montrer. On essaie de pas tomber dans le piège du militant qui veut faire coller la réalité concrète, historique, à son discours. Ça ne marche pas dans ce sens-là !
Vince : On parle sans arrêt de cultures, de milieux "alternatifs"… Moi je pense qu’on est plutôt dans une démarche sinusoïdale, pour nous, on devrait plutôt parler de cultures perpendiculaires – je veux dire par là que ce que nous défendons dans le ChériBibi va forcément croiser, à un moment donné, un "main stream" qui a une certaine reconnaissance, mais à côté de ça on va aussi vers d’autres choses. Notre petit plaisir dans le ChériBibi ça reste quand même de nous intéresser aux "seconds couteaux", à ceux dont on ne parle jamais mais qui nous paraissent tout aussi intéressants. Par exemple, dans le domaine du polar, j’ai adoré Millenium, même si je suis pas forcément client de ce genre de littérature, mais je vois pas l’intérêt d’en parler dans le ChériBibi puisque la grosse presse officielle – Biba, Cosmopolitan, etc. en parle. Et ça n’a rien à voir avec un jugement de qualité, c’est juste qu’on voit pas l’intérêt de défendre un truc qui est déjà largement défendu ailleurs.

Mais il arrive qu’au fil des années, les perceptions changent, et que les "obscurs" ou les "ringards" d’hier soient aujourd’hui portés aux nues… et puis il y a la récupération des mouvements underground…
Vince : Oui, c’est vrai ; l’histoire de la culture populaire est aussi marquée par toute une série de détournements de codes, qui sont récupérés au profit des classes dirigeantes. Mais la récup’ se fait aussi dans l’autre sens, d’un côté il y a ces défilés haute couture avec épingles à nourrice et robes en sacs poubelle, et de l’autre il y a les jeunes des quartiers qui portent du faux Lacoste ; ils mettent les chaussettes Lacoste par-dessus le survêt’ et ils croient que c’est la classe… ce qui est clairement discutable [rires] ! La frontière est ténue entre la défense de la culture populaire et le côté "branchouille" – d’un côté on a un gros rejet de tout ça, mais quelque part on est aussi des "branchés" parce que la roue tourne, et ce n’est pas évident de trouver un style et une démarche qui soient vraiment personnels.
Daniel : Nous, on parle de politique à travers la culture ; notre démarche est dialectique – je voulais pas sortir les grands mots, mais bon… – et montrer les contradictions ne nous effraie pas, au contraire ! Par exemple dans le dernier numéro on a pris comme thème la culture des Black Panthers ; quand on parle d’eux, il y a toute une imagerie autour – la veste en cuir, le fusil… C’est très radical, et c’est toujours ce côté très politique qui ressort. Nous, on a voulu se focaliser sur ce qui est moins directement politique – même si on est tout à fait du côté des Black Panthers et qu’on admire ce qu’ils ont pu faire – et surtout parler de ces gens comme d’êtres humains. Avant d’être des supers militants, c’étaient des jeunes qui avaient dix-sept, dix-huit ans, qui écoutaient de la musique, qui allaient au cinéma… Ils ont influencé des musiciens et des metteurs en scène, c’est tout ce mouvement qui nous a intéressés, pas de compartimenter en tout blanc-tout noir. On en a soupé de ces branchés qui vont te sortir un truc de son contexte social pour te dire comme c’était "hype" le ciné de cette époque, ceux qui grattent leur guitare dans leur cabane et on en a soupé aussi de ces chantres de l’underground pour qui il n’y en a que pour les puristes et qui veulent absolument que ça reste entre nous et que ce soit pas divulgué parce que ça risque d’être dénaturé !

Tu veux dire que les puristes de l’underground, finalement, pratiquent une forme d’élitisme ?
Daniel et Vince : Oui, c’est ça.

Dans tout ce qu’on vient d’évoquer, on n’a pas dit un mot du "roman à l’eau de rose" ! Pourtant, la collection "Harlequin" fait bien partie de la culture populaire…
Daniel : Le roman sentimental, c’est un peu comme la littérature érotique. Il faudrait faire un petit historique du roman-feuilleton ; les premiers feuilletonistes, comme Eugène Sue, mettaient de tout dans leurs romans – de l’aventure, du sentiment, du mélo… Si on regarde le parcours d’Eugène Sue, on voit qu’il a commencé réac et a fini carrément fouriériste. Ça veut dire qu’à un moment, il a vraiment été à l’écoute de son lectorat… En fait, le roman-feuilleton, à ses débuts, présentait un triple danger pour les classes dominantes : l’alphabétisation des masses, qui commençaient à lire, tout simplement, grâce aux romans feuilletons ; la propagation de trucs immoraux, genre incitation au crime – on a aussi accusé de ça le polar, la SF, les films d’horreur –, et de ce qui pouvait être perçu comme des critiques du pouvoir en place. Là y a des mecs issus de l’aristocratie comme Ponson du Terrail ou de milieux royalistes comme Paul Féval qui se sont mis à écrire des trucs beaucoup plus soft qui, en fait, sont très réac – on trouve toujours l’aristo qui va défendre une jeune fille en détresse, laquelle s’avère être "de bonne famille", etc. Et le roman sentimental, c’est-à-dire où il n’y a que de beaux sentiments et de bonnes mœurs, vient de là, de toute cette littérature consensuelle. Et y a un autre point commun entre le roman-feuilleton et le roman sentimental, c’est la donnée économique. Les premiers feuilletonistes, comme les auteurs Harlequin, ce sont des mecs qui tirent à la ligne, qui écrivent leurs romans au kilomètre ! Après, dans tout ça, ya des gens de talent qui émergent, comme André Héléna – un auteur de romans noirs que presque plus personne connaît aujourd’hui. Si tu regardes sa production, même dans ses pires romans écrits en une journée, y a quand même quelque chose, parce qu’il a du talent. Mais bon, c’est quand même les romans où il est le plus en roue libre qu’il est le meilleur. Y aurait aussi des choses intéressantes à raconter sur les histoires des éditeurs, par exemple Roger Dermée – une espèce d’aventurier… C’est lui qui a découvert André Héléna, qui a fondé les éditions du Trotteur, les éditions du Condor, qui a inventé le concept de roman noir féminin – La Môme double shot de George Maxwell, c’est lui qui l’a sorti – et il a connu des magouilles incroyables… C’est un sacré personnage et y aurait un bouquin à écrire sur ce mec. Des aventuriers comme lui, aujourd’hui, ils n’auraient pas les moyens de dépasser le stade de la petite édition alternative. Et pourtant il y a des auteurs intéressants… Mais ce qui me fait chier personnellement dans le polar actuel, c’est la propension au "politiquement correct". Et je parle même pas des bouquins où y a une espèce d’embrouillamini mystico-mes genoux ! Et on retombe sur ce que dit Jean-Bernard Pouy : on arrête pas de nous bassiner avec le personnage du flic super bien et tout. Maintenant y a que ça… et moi, rien que de lire un polar où le héros c’est un keuf, ça me fait chier…

Quoi ? Plus d’une heure qu’ils causent ? Mais il y a encore plein de questions en suspens…
Que les frustrés se rassurent : pour compléter leur culture chéribibine, y a du rab par ici


Liens : Daniel Paris-Clavel | Gaston Leroux | Chéri-Bibi volume 1 : Les Cages flottantes | On y va | ChériBibi Propos recueillis par Isabelle Roche

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