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Entrevue de l’ombre : Karine Giébel

Jeudi 16 septembre 2010 - Karine Giébel, venue comme Franck Thilliez de l'écurie "Rail noir", est une des success stories du polar. Or une simple discussion avec elle montre que, loin des faiseurs cyniques, on ne peut mettre en doute sa sincérité. Illustration par l'exemple  !
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© David Delaporte / k-libre



k-libre : Il est dit dans votre biographie que vous avez toujours écrit depuis que vous savez tenir un stylo. Donc, la question classique est : qu'est-ce qui vous as amené à écrire, et pourquoi le genre polar ?
Karine Giébel : Dès que je me mets à écrire, les histoires qui me viennent sont toujours du "noir". Étant donné ma façon d'écrire, je me suis dit que c'était le genre qui allait le mieux me correspondre, même si je ne suis pas que "polar" ou "thriller" ou que roman noir... C'est du noir en général ! Et quand j'ai commencé, je me suis aperçue que j'aimais bien construire une intrigue, faire monter le suspense. Je trouve ça très intéressant, très amusant même. Je retrouve donc tout ce que j'aime dans le polar et, de plus, c'est un genre qui n'est pas nombriliste, qui reste ouvert sur la société. Les auteurs ne parlent pas d'eux-mêmes. C'est ce qui m'intéresse également, de pouvoir parler de la société qui nous entoure. Un espace où on a toute liberté pour évoquer tout ce qu'on a envie de dire, que ce soit sur la société, la politique, mais aussi la psychologie, le genre humain. Voilà ce qui est bien dans le polar.

k-libre : On a l'image d'Épinal de l'auteur débutant noircissant des cahiers. Déjà à ce stade, c'était plus ou moins proche du "noir" ?
Karine Giébel : C'était noir de toute façon ! Ce qui sortait n'était jamais un message optimiste ou quelque chose de drôle. J'ai compris très vite que pour moi, l'écriture allait vraiment de pair avec le noir.

k-libre : C'est vrai que quand on cherche des points communs dans vos romans, puisqu'on peut déjà parler d'œuvre, vous prenez rarement des personnages monolithiques ou des héros typiques cent pour cent pur porc. Tous ont leurs faiblesses, leurs fêlures plus ou moins cachées ou qui transparaissent au fil de l'intrigue.
Karine Giébel : Oui, j'aime bien les personnages comme vous les décrivez. Je pense qu'un roman est plus intéressant à écrire, et j'espère à lire, si les personnages ne sont ni blancs ni noirs. Le héros parfait qui trouve toujours la solution qu'il faut au moment où il le faut me paraît très ennuyeux. J'espère arriver à faire en sorte que le lecteur soit en empathie avec les personnages, ce qui n'est pas toujours facile. Je ne lui mâche pas le travail. Il arrive que mes personnages soient odieux comme dans Meurtre pour rédemption, où je voulais parler de la prison. Il était inconcevable de traiter d'un innocent ou d'une innocente en prison, c'était trop facile ! J'ai donc pris une héroïne coupable de choses odieuses, mais si à la fin vous avez compris que ce qui se passe en prison n'est pas normal, est révoltant, même vis-à-vis de gens coupables, et que vous êtes en empathie avec mon héroïne, alors voilà, mon pari est gagné ! J'aime bien les personnages à la fois complexes et pas du tout sympathiques de prime abord, sinon, c'est trop facile ! Et ce n'est pas intéressant pour moi à écrire.

k-libre : C'était déjà présent dans votre premier roman, avec Terminus Elicius, vous allez assez loin avec ce personnage visé par un tueur en série qui lui écrit des lettres d'amour et avec qui elle a de l'empathie malgré ses actes abominables. Même si sans l'excuser, on se rend compte à la fin qu'il avait des bonnes raisons pour agir ainsi.
Karine Giébel : Oui, ce n'est pas vraiment un tueur en série. C'est pareil : Jeanne, dans Terminus Elicius, est un personnage torturé qui va avoir à faire des choix et va donc se retrouver face à un dilemme atroce : elle est persuadée qu'on ne peut pas l'aimer, mais elle se retrouve enfin face à quelqu'un qui l'aime. Or il se trouve que c'est un tueur en série ! Doit-elle le rejeter ou au contraire se dire : "Il m'aime et peu importe !" C'est ce qui m'a intéressé, à certains points du roman, le lecteur peut se demander pourquoi elle ne le dénonce pas, pourquoi elle hésite comme ça. Il s'agit de mettre aussi le lecteur face à des personnages qui vont le perturber, tout ne coule pas de source. Je pense que dans la vie, c'est un peu comme ça. Les gens ne font pas forcément les bons choix au bon moment, et j'essaie de rendre ça dans mes bouquins.

k-libre : On reviendra sur Meurtre pour rédemption, il y a beaucoup à en dire, mais ce qui m'a frappé en cherchant un fil conducteur dans vos romans, c'est la vision que vous donnez de la violence : elle semble toujours là, toujours prête à exploser, et c'est une violence par strate qui va du "petit" tueur aux plus hautes sphères de la société, et peut-être que la plus pernicieuse est souvent celle qui se cache derrière une façade de respectabilité — ce qu'on retrouve très fortement dans Chiens de sang qui est très violent à cet égard sans pour autant qu'elle soit gratuite.
Karine Giébel : Non, en effet, la violence gratuite est quelque chose dont je ne suis pas adepte. S'il doit y avoir de la violence dans un roman, il faut qu'elle y ait sa place, qu'elle soit justifiée, qu'elle apporte quelque chose. Sinon, ça n'a pas d'intérêt. De plus, la violence peut être aussi bien psychologique, physique, sociale... Mais le monde dans lequel on vit est violent ! Le thème que je choisis d'aborder mènera à un roman plus ou moins violent. Pour Meurtres pour rédemption qui se passe en prison, qui est un univers ultra-violent, le livre se doit de refléter cet état de fait. Je n'ai pas envie d'édulcorer la violence qui y existe réellement. Je vais donc essayer de la rendre telle qu'elle est. Des fois, il suffit de la suggérer. J'évite vraiment la violence gratuite. Elle est fonction de mon thème et surtout, je trouve que la violence est partout dans notre société. Un licenciement économique, c'est une violence ! Elle est partout autour de nous, donc aussi dans mes romans, mais sans jamais être "gore". Je ne suis pas adepte de ça. Il y a des choses que je n'ai pas besoin d'écrire. Je ne trouve pas d'intérêt à raconter une autopsie, par exemple. Mon intérêt, c'est d'autopsier mes personnages lorsqu'il sont vivants ! Pas un cadavre. Je peux donner les résultats d'une autopsie dans le cadre d'une enquête, mais je ne vais pas consacrer un chapitre à la décrire. Ce n'est pas de la violence, c'est du gore, il y a des auteurs qui le font très bien, mais je ne crois pas que j'y arriverais et donc n'en ai aucune envie.

k-libre : En effet, quand on finit un de vos romans, on a l'impression d'avoir lu une succession d'horreurs alors qu'il s'agit plutôt d'un climat, d'une ambiance, ce qui est d'autant plus fort.
Karine Giébel : C'est ce que je disais, la violence, il faut à la fois la saupoudrer, la suggérer, mais je pense qu'il ne faut pas en abuser. Il faut qu'elle reste comme elle est dans la réalité autour de nous, et non forcément l'exagérer parce qu'on est dans un thriller ou un polar. Je ne crois pas que le but d'un polar soit d'être violent, mais par contre, il s'agit de distiller un climat qui peut être oppressant, étouffant. Là encore tout dépend du thème. Ce qui fait que les lecteurs ressentent cela dans mes bouquins tient à la fois du climat, en effet, mais aussi de la noirceur des propos, des situations, même si ce n'est pas une violence physique constante, page après page. Est-ce aussi parce que c'est réaliste que ça touche beaucoup ? Il est peut-être plus réaliste de parler de violence dans une cellule que d'un tueur en série qui découpe ses victimes en morceaux quelque chose qui, pense-t-on, ne nous arrivera jamais. On est plus touché par ce qui peut nous arriver un jour.

k-libre : Exactement : dans Chien de sang, le moment où vous décrivez la descente aux enfers d'un homme lambda qui se retrouver SDF est glaçant, car on se dit qu'une telle dégringolade peut arriver à n'importe qui ! Même ceux qui se croient à l'abri doivent en éprouver un pincement à l'estomac 
Karine Giébel : J'essaie un maximum de me mettre à la place de mes personnages. Lorsque je vois un SDF dans la rue, je peux me demander comment il en est arrivé là. Mais je ne me sens pas à l'abri de ça. Je me dis que cela peut m'arriver, à moi comme à tout le monde. Finir en prison peut arriver à tout le monde, et c'est pourquoi il faut se battre pour que les prisons soient améliorées, car n'importe qui peut s'y retrouver. Personne n'est à l'abri et je pense que les gens sont peut-être plus secoués par ce genre d'histoire où les faits pourraient arriver à Monsieur et Madame Tout-le-monde – enfin, l'héroïne de Meurtre pour rédemption est tout de même une criminelle particulièrement violente avec des problèmes de personnalité, mais sans aller jusque-là, elle croise d'autres détenus qui sont plus Madame Tout-le-monde et qui subissent les mêmes violences. Les lecteurs sont donc choqués par l'aspect banal de certains de mes personnages à qui il arrive des choses effrayantes. En effet, dans Chiens de sang, une photographe fait un reportage-photo dans une région magnifique et, par le plus horrible des hasards, va se retrouver témoin d'un meurtre, un homicide involontaire mais homicide tout de même, et va devenir une proie qu'il faut éliminer. Ça peut arriver à tout le monde.

k-libre : Surtout maintenant, où on assiste à des escalades de violence verbale qui témoignent d'un manque d'empathie flagrant, une déshumanisation totale.
Karine Giébel : En effet, c'est une vraie forme de violence, une société ou on ne vit qu'économie, argent... quand on licencie cinq cents personnes, non pas parce que l'usine ne marche pas, mais pour faire monter le cours de l'action, c'est une vraie violence pour moi. On ne se demande pas ce que vont devenir ces cinq cents personnes. S'il y en a qui vont se suicider, retrouver du boulot, finir à la rue. L'important, c'est de faire monter le cours de l'action. Je crois qu'on est vraiment entourés d'une violence constante, verbale certes, mais c'est plutôt le mode de fonctionnement même de la société qui est violent.

k-libre : Ce que vous écrivez n'est pas vraiment une littérature rassurante, avec happy-end de rigueur. Vous n'avez jamais eu de réactions de rejet aussi violentes que les émotions que vous suscitez ?
Karine Giébel : C'est rare. Je pense que ceux qui peuvent avoir ce genre de réactions ne viendront pas forcément me le dire. Si ça doit arriver, ce serait surtout avec un livre comme Meurtre pour rédemption. Jusqu'à ce que la mort nous unisse est un peu plus consensuel. Un peu moins noir aussi. En tout cas, personne n'est venu m'agresser : je pense que les lecteurs voient vite dans quel univers ils vont tomber, et si ça ne leur convient pas, ils n'iront même pas au bout du roman. Ils verront que ce n'est pas ce qu'ils cherchent. Certains n'aiment pas les univers qui font peur, où ils voient un message très pessimiste, un monde très noir, mais je crois que mon lectorat recherche plutôt ça et s'y retrouve. D'autres lecteurs ne cherchent pas ce message-là et n'y reviendront pas !

k-libre : Ou peut-être est-ce la vieille scie qui veut que pour écrire des histoires aussi noires et violentes, il faut être soi-même violent...
Karine Giébel : Oui, souvent, lorsque les lecteurs me rencontrent après avoir lu mes livres, ils sont très surpris. Ils s'attendent à voir arriver une espèce de gothique avec les ongles peints en noir, alors que je ne suis pas comme ça ! Cela dit, on a tous plusieurs facettes, et il faut croire qu'une des miennes est assez sombre. Sinon, je ne pourrais pas écrire des choses pareilles. Mais je ne dirais pas que mes livres sont dénués d'espoir : plus ou moins selon les titres, puisque pour moi, il y a dans Meurtre pour rédemption tout de même un espoir. Ce n'est pas un message complètement désespéré. Le plus désespéré que j'ai écrit doit être Les Morsures de l'ombre. C'est difficile d'en tirer un message d'espoir, même petit ! Meurtre pour rédemption est très noir, mais pas désespéré.

k-libre : Dans vos romans certains points de départ — sans plagier bien sûr — rappellent parfois des films. Êtes-vous vous-même cinéphile ?
Karine Giébel : Oui, je suis très cinéphile. D'ailleurs je ne lisais pas de polars avant d'en écrire. J'étais plutôt littérature classique ; par contre, j'ai toujours aimé le cinéma, et notamment le polar à l'écran. Après, c'est vrai que tous les thèmes ont déjà été abordés, à moins d'être dans une niche comme le thriller financier, sinon, l'amour, la jalousie, la passion, tous les grands thèmes ont déjà été exploités ! Après c'est la façon de les traiter qui compte, et d'y mettre sa griffe personnelle. Donc oui, on peut retrouver des choses qui ont été faites au cinéma, mais lorsqu'on me le dit, ce qui est le plus drôle, c'est que ce n'est jamais des films que j'ai vus, alors que souvent, j'aurais moi-même cité un autre film ! Donc en effet, chaque lecteur va avoir sa propre influence et sa culture. Ce qui me rassure, c'est qu'on ne me dise pas uniformément : "cela m'a fait penser à ça", sinon là, je me poserais des questions ! Mais on n'a pas vraiment le choix. Tous les thèmes ont été abordés. Il convient de les traiter avec sa griffe personnelle et avec originalité. D'ailleurs, ne dit-on pas qu'un auteur écrit toujours le même livre ? Pourtant, c'est important pour moi dans mon écriture de changer à chaque fois d'univers et d'ambiance... Entre les deux qu'on a devant nous sur cette table, Meurtre pour rédemption et Jusqu'à ce que la mort nous unisse, il y a très, très peu de rapports. L'un est beaucoup moins noir que l'autre. L'un se passe dans une cellule de neuf mètres carrés et l'autre dans un massif montagneux... J'ai besoin de changer d'ambiance pour écrire. Je crois même que certains lecteurs sont déstabilisés par ça. Ils aiment retrouver un peu toujours le même univers, la même ambiance, savoir ce qu'ils vont trouver dans le nouveau livre du même auteur. Avec moi, c'est un peu plus délicat ! Ça, je l'ai souvent entendu, là où d'autres aiment au contraire ne pas savoir ce qu'ils vont trouver dans chacun de mes livres. Pour moi, c'est un compliment, et j'ai besoin de ces variations pour écrire.

k-libre : Dans Meurtre pour rédemption, le côté dérangeant vient du fait que, quelle que soit l'empathie qu'on puisse avoir pour le personnage, on préfère peut-être somme toute qu'elle soit en prison. Elle-même le dit.
Karine Giébel : Tout à fait. Encore une fois, quand j'ai eu le projet d'écrire ce livre sur l'univers carcéral en France, je me suis posé la question. C'était facile de prendre un détenu ou une détenue innocente. J'étais sûre que le lecteur allait s'y attacher, trouver son épreuve ignoble. Je n'en voulais pas : le défi était de faire en sorte que le lecteur s'attache à une criminelle, quelqu'un qui, en fait, a sa place en prison. Le but était de dire, d'accord, cette personne doit être écartée de la société parce qu'elle est dangereuse, mais est-ce que la prison est la bonne solution ? Et surtout, est-ce que même un criminel mérite d'être traité comme ça en prison ? C'était ça ma question. Et je crois que les lecteurs ont bien réagi là-dessus. Toute la difficulté était d'arriver à les faire aimer Marianne, l'héroïne, alors qu'il n'y a aucun doute sur sa culpabilité et qu'elle-même est coupable. Son sentiment de culpabilité, sa quête de rédemption m'intéressaient également : même si on est coupable, on peut aussi avoir des regrets, des remords.

k-libre : J'avais été surpris en lisant une critique décrivant Marianne comme une psychopathe alors que non, un psychopathe est par définition quelqu'un qui n'a aucune empathie avec l'autre, alors qu'elle, malgré sa carapace de dure, en éprouve...
Karine Giébel : Non, ce n'est pas une psychopathe, c'est une jeune femme qui a plongé un peu par hasard dans le crime et, surtout, a un gros déficit affectif. C'est quelqu'un qui a manqué d'amour et qui a aussi une personnalité avec de gros problèmes de violence, très rebelle et qui n'arrive pas à se contrôler. C'est un peu une bombe à retardement. Il suffit qu'il y ait à la fois tout ce manque d'amour et les conditions réunies, le hasard allais-je dire, avec une arme à la main, elle devient une tueuse. Ce n'est pas une psychopathe qui tue par fantasme. Cela tient à son passé et aux conditions. C'est ce qu'elle dit à un moment donné. Elle s'étonne qu'on l'ait condamné sans chercher à savoir pourquoi elle en était arrivée là.

k-libre : Encore une forme de violence que cette justice aveugle...
Karine Giébel : De toute façon, il y a beaucoup de pays européens où on n'utilise quasiment plus la réclusion criminelle à perpétuité, parce qu'à partir du moment où vous infligez une peine criminelle de sûreté et une réclusion à perpétuité, la personne qui est dedans n'a plus aucun espoir de sortir. Souvent, les surveillants de prison le disent — car j'en ai rencontré pour écrire le livre — lorsqu'on a en prison quelqu'un qui n'a plus aucun espoir ni d'être réinséré, ni de sortir, il devient ingérable. Pourquoi ? Parce qu'on ne peut lui dire que s'il se comporte bien, s'il essaie d'avoir un boulot en prison, il pourra avoir tel ou tel avantage. Là, de toute façon, quoi qu'il fasse, il n'aura rien, il restera en prison. C'est vrai qu'il y a pas mal de pays qui essaient de trouver d'autres solutions que cette perpétuité — que l'on peut concevoir, c'est une question que je pose, je n'ai pas la solution. Je ne suis pas forcément anti-prison, et le livre ne l'est pas. C'est juste une description de ce qui s'y passe, des questions qui sont posées par rapport à nos prisons, à savoir que la France est quand même un grand pays civilisé et qu'on voit des choses en prison dont on n'imaginerait même pas qu'elles puissent exister.

k-libre : On est en droit de se demander ce que cela va donner maintenant qu'on aura des prisons privées qui se garderont les bénéfices du travail des prisonniers...
Karine Giébel : À mon avis, ce sera un univers encore plus violent pour ceux qui y travaillent, les surveillants — qui d'ailleurs sont eux aussi enfermés, c'est aussi ce que j'ai voulu faire passer dans ce livre qui est loin d'être contre les "matons", comme on dit.

k-libre : Au contraire, le personnage le plus positif du roman est un maton.
Karine Giébel : Tout à fait. Si les prisons évoluent dans ce sens-là, il y aura encore plus de pressions sur le personnel, puisque qui dit privé dit rendement. On se demande où est le rendement d'une prison. C'est un peu comme de vouloir privatiser l'Éducation nationale : où est le rendement ? Je ne sais comment cela peut évoluer, mais on peut imaginer que les détenus auront encore plus faim, manqueront encore plus de l'essentiel, que le personnel sera encore plus sous pression, voire qu'il y aura moins de personnel. Déjà maintenant il y a un gros déficit : ils étaient formés huit mois, ça ne prend plus que quatre mois. Tout va à l'économie. Mais ça vient aussi de l'opinion publique qui dit : "pourquoi mettrait-on de l'argent dans les prisons alors que ceux qui sont là-bas l'ont mérité ?" J'ai aussi souvent entendu : "Et ils ont la télé !" Donc s'ils ont la télé, c'est que c'est bien ! Non, d'abord ils la payent, et beaucoup n'ont pas les moyens de l'avoir. Déjà aujourd'hui, la prison est comme ça : si on est en prison et qu'on n'a pas d'argent, c'est très dur. Et ça l'est beaucoup moins si on a de l'argent. Il y a une grosse différence entre les détenus qui ont une aide extérieure financière parce qu'ils ont des proches ou de la famille qui ont de l'argent, ou qu'ils en avaient eux-mêmes avant d'être incarcérés, et ceux qui n'ont rien. On retrouve un peu la société extérieure en prison, avec les indigents, que d'ailleurs on appelle comme ça, et ceux qui sont plus aisés, pour qui la vie carcérale est bien moins pénible.

k-libre : Vous faites bien ressentir ce sentiment de désespérance du quotidien. Un passage très fort est lorsqu'un personnage découvre que l'héroïne n'a jamais bu de vin, puisque ayant été emprisonnée à vingt ans, elle n'en a jamais eu le temps.
Karine Giébel : Oui, c'est une jeune femme qui n'a pas eu le temps de vivre sa vie, puisqu'elle a commis ses premiers crimes lorsqu'elle était mineure, tout en ayant plus de seize ans. Ce qui pose un autre problème des prisons, celui de la sortie : quelqu'un qui est condamné à quinze ans, vingt ans, est-il capable de sortir ? Est-ce que la prison joue bien son rôle, qui à la base, est de privation de liberté ET de réinsertion ? Le but est qu'à sa sortie, la personne soit réinsérée dans la société et, donc, ne commette plus ce qui l'y a amené. Or la prison actuellement ne joue pas ce rôle de réinsertion : par manque de personnel, de moyens, peut-être aussi de volonté politique. C'est pourquoi il y a tant de récidives — et je ne parle pas des psychopathes pour qui le problème est tout autre, mais des détenus coupables de braquages, de vols à main armée... Si on ne les prépare pas à la sortie, que font-ils ? Si personne ne veut leur donner du travail, il faut bien qu'ils puissent vivre ! Cette absence de réinsertion est aussi un problème.

k-libre : On dit également souvent qu'ils sont au contact de criminels et donc, à leur sortie, la seule formation qu'ils ont reçue, c'est être plus efficace et comment ne pas se faire prendre.
Karine Giébel : En effet, il y a aussi le problème de base de l'incarcération des petits délinquants, qui ont commis des choses certes répréhensibles, mais qui restent des délits, et qu'on met en prison avec des criminels. Ils vont donc avoir des codétenus qui ont commis des choses beaucoup plus graves. De plus, la prison est un milieu très violent, donc criminogène. Ce qui fait qu'un petit délinquant mis en prison peut en sortir criminel en puissance. À ce moment, on peut se poser la question de savoir s'il faut vraiment le mettre en prison, si c'est la solution. Peut-être vaut-il mieux trouver une autre solution. Certes, je n'ai pas toutes les réponses, mais face à de nombreux exemples, la question mérite de se poser. Il y a une escalade dans la violence, et la prison aggrave la situation au lieu de l'arranger.

k-libre : Avez-vous eu du mal à rédiger un tel roman, pour maintenir une telle tension sur huit cents pages ?
Karine Giébel : Non, ce ne fut pas un livre difficile à écrire, même si je me suis posé la question au début : écrire sur un décor très fermé présente des difficultés, mais au final, ça ne m'a pas posé de problèmes. Le tout était de trouver la voix du personnage, et celui de Marianne est suffisamment riche pour m'avoir permis de tenir ces huit cents pages. Tout est dans le choix de sa personnalité. Je me suis appliquée à la faire vivre, la faire aimer ou détester, et je pense que j'aurais même pu faire plus de pages tant ce personnage m'a intéressé.

k-libre : Revenons sur vos débuts. Vous avez commencé dans la collection "Rail noir" qui était un sacré vivier, puisqu'elle a aussi révélé Frank Thilliez. On se demande toujours comment on fait publier son premier manuscrit lorsqu'on est encore personne. Et vous ?
Karine Giébel : J'ai utilisé la méthode classique : j'ai écrit un premier manuscrit, qui d'ailleurs n'est jamais sorti. À la base, je me suis mise à écrire par envie, pas forcément dans l'idée de l'envoyer à des éditeurs. C'est plutôt mon entourage qui m'a poussé à ça. Puis c'est devenu une sorte de défi. Pourquoi ne pas le faire publier ? Même si je me doutais que ce serait le parcours du combattant. En fait, j'espérais avoir surtout des retours, qu'on me dise ce qui a plu ou pas, ce qui ne va pas... Or ça n'est pas arrivé : j'ai eu des refus, mais jamais d'explications sur ces refus. Il faut bien le dire. Je veux bien croire que beaucoup d'éditeurs soient submergés de manuscrits, mais beaucoup ne lisent même pas les premiers romans. J'ai essayé de balayer des petites maisons, des moyennes et des grosses, et n'ai eu que des refus. J'ai néanmoins continué à écrire parce que ça me plaisait, tout simplement. Lorsque j'ai fini le deuxième — qui d'ailleurs n'est jamais sorti non plus —, je me suis dit qu'il fallait être logique et continuer. J'ai donc refait des envois partout pour recevoir des refus, sauf que je l'avais envoyé à une petite maison qui s'appelait Grenadine 2000, dirigée par les directeurs de "Rail noir", Jacky Pop et WoôMânh, qui avaient leur petite maison d'édition à côté et éditaient très peu, bien sûr, car c'est toujours très dur pour les "petits". Ils ont donc lu mon second manuscrit, et mon écriture a plu à Jacky Pop. Il a été touché par ce livre qui, par contre, n'allait pas du tout dans la collection "Rail noir". Il m'a écrit en me disant qu'il avait beaucoup aimé, mais ne pouvait pas le publier, puisque cette année-la, Grenadine 2000 ne sortait pas de livres, mais que par contre, il était directeur de "Rail noir", qu'il m'a présenté en me disant qu'il aimerait beaucoup que je lui écrive un roman dans cette collection, avec en toile de fond l'univers ferroviaire. Je me suis dit : "pourquoi pas ?" C'était une forme de commande, même si je n'avais encore rien publié : si le roman ne lui avait pas plu, il ne l'aurait pas pris. J'ai donc écrit Terminus Elicius, lui ai envoyé, et ils ont été conquis. C'est donc comme ça que j'ai commencé. Ensuite ils m'en ont demandé un deuxième. Puis, ils n'étaient plus directeurs de collection, la Vie du Rail les avait remerciés et je n'ai plus voulu travailler avec eux. Je crois d'ailleurs que tous les auteurs de "Rail noir" n'ont plus voulu continuer s'il n'y avait pas ces deux directeurs de collection, les deux personnes avec qui on travaillait. À partir de là, j'ai eu la chance d'être contactée par le groupe Univers poche où je publie actuellement. Pocket et Fleuve noir, qui avaient lu mes deux premiers romans, devaient se douter que j'étais dans une période où je n'avais plus d'éditeur. Je n'ai donc même pas eu à les démarcher. Voilà comment ça c'est passé avec des débuts très classiques avec envoi de manuscrits, puis un grand coup de chance avec ce passage chez Univers poche, mais aussi parce qu'ils avaient aimé mes deux premiers romans.

k-libre : Qui avaient reçu des prix d'ailleurs...
Karine Giébel : Le premier. Terminus Elicius avait eu le Prix Marseillais du polar. Meurtres pour rédemption avait été finaliste du prix Cognac. C'est surtout Les Morsures de l'ombre qui a eu trois prix : le Prix SNCF du polar français, le Prix Intramuros de Cognac et aussi celui de Frontignan. Il a été très gâté au niveau des prix !

k-libre : Ce fut un changement de passer d'une petite structure comme "Rail noir" à une grande structure prestigieuse comme le Fleuve noir ?
Karine Giébel : Ça m'a fait peur au début. Avant que j'arrive, je me suis dit que j'aurais plus d'interlocuteurs : avec "Rail noir", c'était un travail dans l'intimité, mais j'ai adoré travailler avec eux. Là, je croyais tomber dans une usine, dans quelque chose d'énorme, mais en fait, quand on arrive dans une maison comme ça, on a un ou deux interlocuteurs, pas plus. C'est vrai que derrière, les méthodes de travail ne sont pas les mêmes. La diffusion est plus importante. C'est la grande différence, mais au niveau de mon écriture, ça n'a pas changé grand-chose. Je travaille de la même façon, sauf que mes livres sont plus diffusés, plus mis en avant... Effectivement, ce n'est peut-être pas la même façon de travailler, mais je crois que c'est à l'auteur de donner le tempo. Je continue à écrire comme j'ai toujours écrit, à mon rythme, comme ça me vient. Je ne me forcerai jamais. C'est donc, je crois, à l'auteur d'imposer son style à la maison d'édition, ce qui n'est pas forcément facile d'ailleurs !


Liens : Karine Giébel Propos recueillis par Thomas Bauduret

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