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lundi 17 décembre

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John Harvey : mettre à terre ou pas Charlie Resnick

Jeudi 01 janvier 1970 - L'heure est grave en ce mercredi 20 octobre. Il se murmure que Charlie Resnick, le flic amateur de Jazz de John Harvey, fait une ultime apparition après une dizaine d'années d'absence. C'est dans le hall d'un hôtel du sixième arrondissement de Paris que nous allons tenter d'avoir une ébauche de réponse. Contrairement à ce que nous pensons, John Harvey arrive peu après nous, dans la froideur de ce mois d'octobre, et par le même chemin. L'interview peut alors commencer, pendant qu'Isabelle Roche, armée de son appareil photo, entreprend quelques clichés. La voix envoûtante de ce monsieur envahit peu à peu l'espace. Et l'on se dit qu'il est dommage de ne pouvoir vous la faire partager.
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© Isabelle Roche / k-libre



k-libre : Pouvez-vous nous dire précisément qui est John Harvey ?
John Harvey : Eh bien, c'est un homme qui va fêter son soixante-douzième anniversaire en décembre. Il a passé les douze premières années de sa vie professionnelle à enseigner dans divers lycées, et il a commencé à écrire en 1975. Il a d'abord écrit beaucoup de pulps, de nombreux westerns, des livres de guerre, des romans à l'eau de rose, tout ce qu'il parvenait à faire publier. Et puis aux alentours de 1989, je crois, il a écrit le premier roman mettant en scène Charlie Resnick : Cœur solitaire. C'était la première fois qu'il avait une année entière pour écrire un livre. Depuis il a écrit essentiellement des romans criminels, et il a adapté de nombreuses œuvres d'auteurs pour la radio ou la télévision. Voilà ça c'est lui !

k-libre : Pouvez-vous nous dire qui est Charlie Resnick en quelques mots ?
John Harvey : Je ne sais pas exactement quel âge il a, la quarantaine environ. Il a été marié, mais il n'a pas d'enfant. Il a eu des chats dans le passé, mais l'un d'entre eux s'est enfui et il s'est peut être fait renverser, je n'en suis pas sûr. C'est inspecteur de police, qui est aujourd'hui quelque peu désenchanté vis-à-vis de son travail. Il aurait pu obtenir une promotion il y a quelques années de cela, mais il a décidé de ne pas bouger. Il aime le jazz. Il a récemment eu une histoire heureuse avec une femme officier de police, plus jeune que lui, résidant dans sa ville, qui s'est terminée de façon plutôt tragique. Et maintenant je pense qu'il attend la retraite. Mais je ne sais pas ce qu'il fera. Il ne le sait pas non plus. C'est donc un moment épineux.

k-libre : Christophe Dupuis se demande pourquoi ne voulez vous pas d'un roman de Resnik avec une histoire d'amour sans fin tragique ?
John Harvey : Parce qu'il a toujours été comme ça. Un homme doté d'un caractère mélancolique. Impossible pour lui d'être trop heureux trop longtemps. Cela ne conviendrait pas à sa personnalité. Et aussi parce que je rends les choses difficiles pour les personnages de mes livres. Quand j'ai écrit Cold in Hand, qui vient d'être publié en France, cela faisait dix ans que je n'avais pas écrit de roman sur Charlie Resnik. J'avais écrit quelques nouvelles entre temps. Les années de bonheur de Resnik étaient en quelque sorte "hors caméra". Je n'avais au départ pas l'intention d'écrire à nouveau un roman sur lui. Mais pour de nombreuses raisons, je voulais écrire sur le chagrin et les diverses formes sous lesquelles il se manifeste. Et j'ai pensé que c'était le personnage que je connaissais le mieux. Je l'ai donc fait à travers lui. C'est triste pour lui, mais il devait souffrir afin que je puisse écrire sur le sujet.

k-libre : En fait il a été marié au jazz pendant longtemps...
John Harvey : Oui en effet marié au jazz, à ses chats aussi. Marié à un style de vie. Il est aussi marié à son travail. Je pense que son travail de policier est très important pour lui. Et comme c'est le cas pour la plupart des policiers, le boulot prend le pas sur sa vie. Il lui est difficile d'avoir une relation stable parce que son métier est très exigeant. En terme de temps, mais aussi du point de vue émotionnel. Le type de choses qu'un inspecteur de police voit, et le type de choses qu'il doit gérer, rendent difficile la poursuite de toute relation normale et heureuse.

k-libre : Toujours par rapport au jazz : pensez-vous que son attachement à cette musique le prédispose à être célibataire ?
John Harvey : Pas nécessairement. Je ne suis plus célibataire depuis quatorze ans et pourtant je continue à écouter du jazz. Je pense qu'il est possible de faire les deux. Peut-être. Il y a peut être quelque chose de juste dans le jazz pour les gens qui sont seuls. Mais je ne pense pas qu'il soit essentiel d'être seul pour en écouter.

k-libre : Aimez-vous vraiment vos personnages ? Vous les faites souffrir, vous tuez la plupart d'entre eux... Tous les personnages intéressants de ce roman doivent disparaître, mis à part Resnik.
John Harvey : Peut-être que c'est pour attirer la sympathie du lecteur. Je pense qu'il est plus facile d'attirer la sympathie du lecteur en mettant les personnages sympathiques dans des situations pénibles, plutôt que d'infliger ça aux méchants. C'est trop facile de faire souffrir les méchants. Mais si vous faites souffrir les gentils, vous obtenez du lecteur une réponse émotionnelle, ce qui est bénéfique puisque vous les incitez ainsi à s'impliquer plus dans le livre. Et puis après tout, les gentils souffrent aussi. La vie c'est ça. Les gentils souffrent.

k-libre : la vie implique la souffrance.
John Harvey : Oui c'est le cas pour beaucoup de gens. Le bonheur est temporaire. Il ne dure pas. C'est un fait avéré. [Rires.) Vous allez le découvrir vous aussi... [Rires.]

k-libre : Vous avez abandonné Charlie Resnik pendant de nombreuses années. Deux questions : pourquoi cet arrêt ? Et pourquoi ce retour ?
John Harvey : Le retour, je crois que je l'ai déjà expliqué. J'avais besoin d'un personnage que je connaissais bien et à travers qui je pouvais explorer le thème du chagrin. Il me semblait être le personnage idéal. Pourquoi j'ai cessé d'écrire sur lui ? Sans doute parce que je m'étais lassé de lui. J'avais écrit dix livres en dix ans. Les livres commençaient à devenir un peu répétitifs. Et puis je pense que de trop nombreux écrivains de séries policières écrivent trop de livres, pendant trop longtemps, sur le même personnage, alors qu'ils devraient arrêter. On finit par tourner un peu en rond. Et comme je ne vivais plus à Notthingham, c'était devenu plus difficile d'écrire sur la ville. Et puis, d'un point de vue commercial, les livres avaient atteint un seuil de vente maximum, et j'avais besoin de trouver quelque chose de différent afin que mes éditeurs puissent dire : "voici quelque chose de neuf, de différent". De manière très consciente j'ai écrit De chair et de sang,le premier des trois romans de Franck Held sous une forme que mes éditeurs pourraient appeler "thrillers". Un thriller étant selon leur définition, un livre dans lequel quelqu'un est mis en péril, en danger. Les trois livres de Franck Held sont centrés sur ses relations avec sa fille. Dans le premier livre, De chair et de sang, elle est réellement mise en danger par sa faute. Vraiment. Et il se sent coupable à cause de ça. Dans les deux romans suivants, il tente de rétablir une relation avec elle. De chair et de sang a été un effort conscient d'écrire un nouveau type de livre, pas un roman policier procédural, mais un livre plus long avec une histoire plus forte. Un livre plus narratif. Des choses que je ne pouvais pas faire avec Resnick. Au bout de dix ans, je suis retourné vivre à Notthingham pour une nouvelle période de deux ans. J'ai refait connaissance avec la ville. Et puis j'ai pensé qu'il était parfait pour ce roman.

k-libre : Vous ne savez pas s'il va prendre sa retraite ou pas... On n'a jamais autant parlé de la retraite de personnages de fiction... C'est entre autres le cas pour le personnage d'Ian Rankin...
John Harvey : Je pense qu'Ian écrira de nouveau sur son personnage. Je pense qu'il s'est arrêté pour des raisons semblables aux miennes. Il pense avoir fait le tour de John Rebus. Il a toujours dit qu'il le mettrait à la retraite à un certain âge. Il s'est senti en quelque sorte obligé de le faire. Mais j'ai le sentiment qu'il va de nouveau écrire sur lui. Peut-être une fois que Rebus sera à la retraite, ou lorsqu'il aura un poste différent. Je pense qu'il va y avoir une pression commerciale énorme qui le poussera à s'y remettre. Sans doute que tout comme moi, après une pause d'une certaine durée, il aura envie de le mettre de nouveau en scène. Mais je ne pense pas que Mankell écrira un nouveau roman centré autour de Wallander. Cela fait un bout de temps qu'il n'a pas écrit de roman policier. Ça fait sept ou huit ans. Le dernier tome vient juste d'être publié en France, je crois. Mais il l'a écrit il a sept ou hui ans. Je ne pense pas qu'il y reviendra.

k-libre : Dans votre roman, il y a une sorte de guerre entre les polices, les différents départements, qui met en danger la vie de plusieurs témoins. Est-ce que cela reflète la réalité ?
John Harvey : Je pense que oui. C'est possible. Ce n'est pas basé sur des faits réels précis, mais sur une impression grandissante qu'il y a de la friction entre différentes parties. Et plus encore depuis que le gouvernement a mis en place Sacco. Je ne me rappelle plus ce que signifie l'acronyme, mais c'est une organisation nationale. En Angleterre, la police a toujours été divisée en plusieurs forces distinctes pour chaque région, c'est la première fois qu'il existe une organisation à l'échelle nationale. Je pense qu'il existe une réelle rivalité entre les deux. À mon avis, une telle chose (une guerre entre départements) est donc possible.

k-libre : Votre intrigue est vraiment noire. Votre roman commence réellement avec violence... Le fait que la fille tenait un couteau n'est jamais mentionné dans votre roman. Pourquoi ?
John Harvey : Je ne sais pas.

k-libre : Le père dit que c'était une jeune fille très gentille...
John Harvey : C'est toujours ce que disent les parents dans ce type de situation. Les parents ne veulent pas penser que leurs enfants se comportent mal même lorsque toutes les preuves abondent. Ils ne veulent pas y croire. La colère du père, son émotion, sont réelles. Mais sa compréhension des faits n'est pas réelle. Elle n'est pas juste. Il y a un décalage entre les différents niveaux de compréhension de cet événement. De plus, chacun a un point de vue différent sur ce qui s'est passé. Le blâme est distribué de façon différente par chacun. Et rien de tout cela n'est entièrement correct. Tout est perçu d'un point de vue légèrement différent. C'est un des aspects qui rend la chose intéressante. Il est possible d'avoir de multiples points de vue autour d'un événement particulier. Chaque personne le percevra de manière différente.

k-libre : Votre roman et celui de Rankin sont similaires, avec des énigmes faciles à résoudre. Chez Rankin, un seul but trouver une jeune femme... Dans votre roman, le meurtrier de la jeune fille n'est pas difficile à trouver.
John Harvey : Non la résolution de l'énigme est très simple. Mais il se passe beaucoup de choses entre les deux.

k-libre : Oui bien sûr. Mais les cas restent simples.
John Harvey : Ils peuvent l'être. Mais cela ne veut pas dire qu'ils sont simples à éclaircir. Prenons la motivation de l'homme qui a tué la femme policier. Quand vous découvrez sa motivation, cela devient facile à comprendre, mais je pense que les gens recherchent des raisons plus complexes et évitent donc parfois de prendre en compte les raisons les plus évidentes.

k-libre : Cela tient peut être de la différence entre un roman de détective et un thriller ?
John Harvey : Peut-être.

k-libre : Vous ne donnez pas une très bonne image de Nottingham : chômage, pauvreté, violence, racisme, mauvaise intégration de la population étrangère...
John Harvey : C'est la même chose dans toutes les villes. Vous ne pensez pas que vous trouverez la même chose en France ? [Rires.]

k-libre : Si bien sûr. Mais vous ne nous donnez pas envie d'aller à Nottingham.
John Harvey : Je ne sais pas. Les membres du Council de Nottingham m'ont parfois demandé si je ne ressentais pas une responsabilité envers la ville et pourquoi je ne la présentais sous un meilleur jour. Ma réponse est la suivante : j'écris des romans policiers. C'est ce que je fais. C'est mon job. J'écris un roman sur un crime. Et donc bien sur les aspects de la ville qui ressortent le plus dans mon livre sont de nature criminelle. Et ce ne serait pas bien de nier le fait que, comme dans toute ville de nos jours, il existe de la pauvreté, de l'instabilité, des difficultés face à l'immigration. C'est un problème qui n'a jamais été réglé de manière satisfaisante. Il y a du raciste, de l'homophobie, etc. Toutes ces choses-là existent. J'ai vécu à Nottingham pendant de nombreuses années. Si vous n'êtes pas pauvre, et si vous n'appartenez pas à un groupe issu d'une immigration récente, cela peut être une ville où il fait bon vivre. Il y a beaucoup de culture, de théâtre, de jazz, d'art. Mais ce n'est pas le sujet de mes livres. Si j'écrivais un roman de type différent, alors je pourrais peut-être mettre en avant ces aspects positifs de la ville. Mais Nottingham n'est pas la pire des villes. Il en existe des bien plus dures. Mais c'est celle que je connais, et c'est donc autour d'elle que j'écris. Et je ne travaille pas pour l'organisme touristique de Notthingham. J'écris un roman policier. Il est donc inévitable que de terribles choses s'y passent.

k-libre : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre prochain roman publié en France ?
John Harvey : Il s'appelle Far Crime en anglais. J'ignore quel sera son titre français. J'imagine que ce sera le prochain. Je ne suis pas sûr que Rivages l'aie déjà acheté. Qui sait ? Non, je suis sûr qu'ils vont l'acheter. Il raconte l'histoire d'enfants qui disparaissent. Le pire cauchemar d'une mère. Au début de l'histoire, la famille a une fille de onze-douze ans. Et elle part en vacances avec une famille d'amis à elle. Et d'ailleurs cette famille vient en France pour passer les vacances. Et lors de leur séjour en France, leur fille en vacances avec des amis dans les Cornouailles disparait. Alors qu'elle est dans un épais brouillard, elle tombe dans le tunnel d'une mine abandonnée. On retrouve son corps plus tard. Morte. Le couple se désagrège à cause de la pression engendrée par cette perte. La mère se remarie. Elle a de nouveau une enfant. Sur le chemin de retour d'un cours de musique, elle disparaît elle aussi. La même chose arrive de nouveau. De manière incroyable et terrible. Vous avez raison, je fais endurer le pire à mes personnages. Voilà le cœur, le centre, de l'histoire.

Propos aimablement traduits par Apolline Baudry.


Liens : John Harvey | Cold in Hand Propos recueillis par Julien Védrenne

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