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- Il faut que je change d'air, mon vieux. Que je trouve un autre boulot ! - On n'a jamais su faire qu'un truc dans la vie : jouer les détectives.
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Viviane Moore et ses enquêteurs du XIIe siècle

Jeudi 04 novembre 2010 - Viviane Moore est "née" en 1997 avec La Couleur de l'archange, la première enquête de Galeran de Lesneven, un hobereau breton qui, entre 1133 et 1154, parcourt un territoire qui deviendra la France. Il fréquente, au cours de neuf épisodes, les hauts-lieux de ce territoire. À chaque étape, il est confronté au crime, qu'il combat avec efficacité grâce à un don d'observation et une capacité d'analyse développée. Il porte, également, un regard sur les dimensions sociale, politique et économique de l'époque et sur les régions qu'il traverse.
Après deux trilogies, l'une de l'Irlande à l'Écosse, au Ve siècle, l'autre dans le Tokyo moderne, quelques romans isolés pour jeunes et adultes, Viviane Moore revient au XIIe siècle, sa période de prédilection. Elle entreprend de rapporter, à travers le parcours de Tancrède, la fresque des descendants des Vikings qui quittèrent la Normandie pour conquérir des terres nouvelles jusqu'à Jérusalem et fonder, entre autres, le Royaume de Sicile.
Dans cette saga, (10-18, coll. "Grands détectives") dans un cadre historique riche et varié, le héros doit lutter, mener des enquêtes dangereuses contre des criminels particulièrement endurcis et disposant de moyens souvent ignorés en Occident.
À l'orient du monde (paru le 4 novembre 2010) clôt cette série. L'auteur confronte Tancrède d'Anaor à une vague d'empoisonnements qui risque d'entrainer la déstabilisation d'une situation politique précaire.
Cet ultime volet de "L'Épopée des Normands en Sicile" est l'occasion de revenir, avec Viviane Moore, sur sa fresque, l'esprit qui l'anime, les personnages et décors principaux, ainsi que sur le foisonnement historique dont elle est imprégnée.
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© François Goudier



k-libre : Avec À l'orient du monde, vous relatez dans une septième partie, "La Saga des Normands de Sicile". Le héros de cette fresque est Tancrède d'Anaor. D'où vient-il ?
Viviane Moore : À l'orient du monde est le septième et dernier volume de la saga de Tancrède et l'aboutissement d'un travail d'une dizaine d'années de recherches et d'écriture sur les Normands de Sicile. Il a fallu pour cela, à la fois, des rencontres littéraires avec des textes anciens italiens, arabes et normands, mais aussi un voyage en Norvège et au Spitzberg. C'est en parcourant les grèves désolées et les glaces de ces contrées que j'ai le mieux compris la fascination des hommes du Nord pour la Méditerranée.

k-libre : Tancrède d'Anaor, tout comme Hugues de Tarse, sont-ils nés de figures authentiques ou les avez-vous imaginés à partir de protagonistes historiques vivant à l'époque ?
Viviane Moore : J'ai toujours bâti de toutes pièces mes personnages de fiction. C'est le privilège des romanciers. Mais qu'il s'agisse de Tancrède ou de Hugues de Tarse, ils sont vraisemblables pour l'époque et placés dans un contexte existant. Cela me donne une grande liberté romanesque et me permet aussi d'évoquer les figures intellectuelles et politiques de l'époque comme le géographe Al Idrisi, l'émir des émirs Maion de Bari ou le roi normand de Sicile Guillaume Ier...

k-libre : Une partie importante de votre saga s'articule sur ce royaume de Sicile fondé par les Normands. Qui est à l'origine de ce royaume ? Pourquoi et comment s'est-il construit ?
Viviane Moore : L'aventure commence au XIe siècle, avec une famille normande de petite noblesse, les Hauteville, et un problème de succession classique pour l'époque, un père et dix fils. Un seul lui succédera, les autres devront aller faire fortune ailleurs. Après de nombreuses péripéties, ils y réussiront magnifiquement. Le duc Robert Guiscard s'appropriera l'Italie du Sud et le comte Roger s'annexera la Sicile prise aux Arabes. Plus tard, un de leurs descendants, le "grand roi", Roger II de Hauteville, unifiera l'ensemble et conquerra même d'autres terres et des îles sur le pourtour de la Méditerranée et en Afrique du Nord. Il y avait là un territoire romanesque fabuleux et inexploré.

k-libre : En sept volumes, vous emmenez vos lecteurs de la Normandie au désert de Syrie, en passant par un périple en Méditerranée ou Palerme. Chaque volume est l'occasion de découvrir une situation ou un site important de cette époque. Comment avez-vous choisi les différentes étapes de votre héros ?
Viviane Moore : C'était de ma part un travail ambitieux et de longue haleine, le désir d'élaborer une fresque avec tous les aspects de la vie des Normands de l'époque. On voit au début les "recruteurs" du royaume de Sicile venir en Cotentin chercher des combattants, on découvre quel enjeu stratégique était la Méditerranée, les emprunts faits par les Normands aux Arabes, au niveau politique et artistique, mais aussi l'influence de Byzance et de Venise. Avec en final, une peinture des États Latins d'Orient et d'Antioche.
En même temps, il fallait que les enquêtes "policières" soient totalement différentes, on passe, d'un roman à l'autre, d'un huis-clos familial dans le château de Pirou en Cotentin à une sombre histoire de vengeance, d'assassinats politiques dans le harem des rois normands au portrait d'un "sérial killer" auprès duquel même un Gilles de Rai fait figure de gentil garçon...

k-libre : L'intrigue et une part de l'action de À l'orient du monde se déroulent dans les États Latins d'Orient, en contact direct avec le monde musulman. Les rencontres, les liens entre chrétiens et musulmans comme entre Tancrède et le cheikh Rafik étaient-ils fréquents ?
Viviane Moore : Non seulement les liens étaient fréquents, mais il y avait souvent alliances, mariages et descendances, ce qui compliquait singulièrement le paysage politique.

k-libre : Vos personnages utilisent beaucoup le poison. À cette époque, ce mode d'assassinat était-il plus en vogue dans les royaumes musulmans que dans ceux d'occident ? Est-ce plus tard que son usage s'est répandu, avec l'efficacité que l'on connaît, dans les cours européennes ?
Viviane Moore : Depuis l'Antiquité, le poison a toujours été très utilisé, mais il est vrai que, dans les États Latins d'Orient, de nombreux "problèmes" politiques se sont trouvés solutionnés par l'utilisation de poisons comme la mystérieuse "poudre des cavernes"... qui contenait de l'arsenic.

k-libre : Vous décrivez la cité d'Antioche comme une ville entourée de remparts de deux lieues et demie, soit une dizaine de kilomètres. Par qui a-t-elle été construite ?
Viviane Moore : J'ai lu les nombreuses descriptions qui en ont été faites par les chroniqueurs de l'Antiquité et des croisades. Après, il a fallu mettre en vie cette ville fabuleuse qui a connu tous les envahisseurs et où chacun a voulu laisser sa marque. Créée par les Séleucides (vers –300 av.J.-C.), cela a été un grand centre hellénistique avant de devenir la troisième ville de l'empire romain. Évangélisée par les Chrétiens de Jérusalem, elle devient ensuite le siège d'un patriarcat avant d'être successivement occupée par les Perses, les Arabes, les Byzantins et, enfin, le normand Bohémond de Tarente lors de la Première croisade.

k-libre : Vous exposez, avec le patchwork de petits États qui constituent les États Latins d'Orient, une situation politique complexe entre les alliances, les rivalités... Comment, huit siècles plus tard, peut-on en dévider l'écheveau ?
Viviane Moore : C'est la partie recherche documentaire de mon travail, la phase d'investigation, de déductions, de confrontations des sources qu'elles soient latines, arméniennes, arabes ou grecques... et cela n'a rien à envier aux dossiers et classements d'un Sherlock Holmes ! Une enquête que j'adore mener et qui me prend souvent des mois.

k-libre : Votre titre, À l'orient du monde signifie-t-il l'Est du monde chrétien ou du monde tout court ?
Viviane Moore : L'Orient, c'est l'Est du monde, mais c'est avant tout, dans cette histoire, là où se lève le soleil. C'était une belle image que celle de cet homme solitaire, de ce guerrier, de cet amoureux qui, après un long périple initiatique, se tourne vers le levant pour y trouver sa réponse.

k-libre : N'évoquez-vous pas cette plante particulière de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient : la rose de Jéricho ou la fleur de la résurrection ?
Viviane Moore : Un jour, j'ai découvert cette plante et je suis resté fascinée. Elle peut vivre sans eau, ses racines se recroquevillent si le sol ne lui convient plus et elle parcourt alors des kilomètres, portée par le vent, avant de s'enraciner de nouveau. C'était un symbole fabuleux pour mon héros, pour Tancrède.

k-libre : Vous décrivez fréquemment, avec beaucoup de détails, les différents blasons utilisés par les seigneurs et autres nobles. Ces représentations étaient-elles importantes pour eux ?
Viviane Moore : C'était un code de reconnaissance fait pour être vu de loin. Tout comme dans l'Antiquité gréco-romaine ou germano-scandinave, puis plus tardivement chez les Byzantins, les bannières ornées de couleurs et de symboles étaient des signes créés pour reconnaître les siens dans la mêlée indescriptible des batailles ou des tournois. Enfin, entre 1120 et 1140, les armoiries telles que nous les connaissons, font leur apparition chez les princes et les rois avant d'être utilisées par les seigneurs de petite et moyenne noblesse. Du fait des alliances, des hauts-faits de guerre ou des conquêtes, l'héraldique se complexifie, chaque seigneur ayant à cœur de faire figurer les nouveaux emblèmes aux côtés des siens. On passe de l'écu plain "d'azur plain" des débuts aux blasons, tiercés, alésés, écartelés, à partitions : "Parti à Dextre d'Or à deux Pals d'Azur. À Senestre, écartelé en Sautoir ; Chef et Pointe d'Argent semés de Billettes de Sable, Flancs de Gueules à deux Fasces Ondées d'Or. Au Lambel de Gueules brochant sur le Tout."

k-libre : Sept volumes avec Tancrède, neuf avec Galeran de Lesneven, deux trilogies, l'une celte, l'autre japonaise. Avez-vous du mal à quitter vos héros que vous vous lancez dans de vastes épopées ?
Viviane Moore : Non, je n'ai pas de mal à les quitter, parce que je leur suis si intimement attachée qu'ils restent avec moi ; c'est plutôt, à chaque fois, l'envie de les développer dans le temps et l'espace qui fait l'ampleur des séries. Et pour cela, il me faut des pages, beaucoup de pages !

k-libre : Vous animez le périple de Galeran de Lesneven, de 1133 à 1154. Nous suivons Tancrède d'Anaor de 1155 à 1163. Avez-vous une attirance particulière pour cette période du Moyen Âge ?
Viviane Moore : Oui, bien sûr, aussi parce qu'à cette époque, pour l'homme médiéval, le monde est infini. Tout est à découvrir et en même temps, chacun connaît ses racines, et sait d'où il vient. Travailler sur le XIIe, c'est rencontrer un Benjamin de Tudèle qui part explorer l'Asie, c'est découvrir les écrits de philosophes, de médecins, de géographes, de poètes, comme Averroès, Wace, Al Idrisi, Hildegarde de Bingen, Chrétien de Troyes, Marie de France, Bertran de Born... Au niveau romanesque, tout est possible.

k-libre : Votre fresque se termine-t-elle ? Si oui, avez-vous d'autres projets ? Dans quelles parties du monde et à quelle période allez-vous emmener vos lecteurs ?
Viviane Moore : C'est bien le septième et dernier volume de la saga... à moins que je ne change d'avis et n'écrive un jour la suite ! Actuellement, toujours pour la collection "Grands détectives" de 10-18, je travaille sur un livre totalement différent, qui se passera de nos jours... Une histoire très passionnelle. L'héroïne, une romancière, qui vit dans un château que l'on peut visiter en Val de Saire, écrit sur un fait divers qui a défrayé la chronique au temps d'Henri IV. Mais peut-elle le faire impunément là où elle est ? C'est toute la question de ce livre à l'ambiance étrange, entre prairies humides, brumes et rayon vert...


Liens : Viviane Moore | À l'orient du monde Propos recueillis par Serge Perraud

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