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Heinrich Steinfest : entre deux strudels, une pointe d'amertume bienvenue

Lundi 24 janvier 2011 - L'Autriche est un pays surtout connu pour ses pâtisseries lourdes et crémeuses, et ses valses. Elle a fourni Adolf Hitler en politique, Freud en médecine, Wittgenstein en philosophie et Mozart en musique, c'est dire son éclectisme ! En littérature, ses plus grandes plumes sont très décalés : Bernhard en littérature blanche, Ransmayr en fantastique et Steinfest dans le domaine du noir. Comme Steinfest vient de voir un de ses romans traduits en français, k-libre est allé voir de plus près à quoi pense un écrivain autrichien...
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© D. R.



k-libre : L'image d'ouverture du roman : ce corps dans une piscine en haut d'un immeuble tué par un requin est–elle celle qui a généré le roman ? De manière plus générale, comment naît votre imagination : d'images, d'une solution policière ?...
Heinrich Steinfest : J'écris toujours mes livres du début jusqu'à la fin. Sans vouloir me moquer, ma connaissance de l'intrigue est au même niveau que celle du lecteur à certains moments de l'histoire. Même mes personnages se développent pendant le processus d'écriture, deviennent plus précis, leur chair s'épaissit autour de leurs os. Certains me surprennent en se transformant d'une façon inattendue.
Au début d'une histoire, il y a une idée, un germe à partir duquel le reste s'épanouit, les feuilles poussent et des fleurs bourgeonnent. C'est pourquoi je me décris volontiers comme un jardinier. J'arrose, c'est mon travail.

k-libre : Un roman français de René-Victor Pilhes, L'Imprécateur, paru en 1974, raconte comment une société française est troublée par des événements qui ont pour origine les soubassements de l'entreprise. Connaissez-vous ce roman ? Faut-il voir aussi dans votre description de l'immeuble et de ses sous-sols une allégorie de la situation autrichienne ?
Heinrich Steinfest : Je ne connaissais pas le roman de René-Victor Pilhes au moment où j'écrivais Requins d'eau douce. Mais en effet, il s'agit d'une allégorie. Le lieu le plus important de la société autrichienne c'est la cave, les soubassements, les canalisations, l'inconscient, les bas-fonds, le refoulé – là où habitent les fantômes et les démons.

k-libre : Il est difficile - vous êtes autrichien et traitez de Wittgenstein -, de ne pas faire le rapprochement avec Thomas Bernhard. Cela vous touche-t-il ? Vous énerve-t-il ?
Heinrich Steinfest : Thomas Bernhard reste à ce jour mon écrivain préféré. Aucune raison pour moi de m'énerver si le lecteur fait le lien entre nous. Je pense que, pour ma part, j'ai tiré des conséquences personnelles de mon amour pour Bernhard. Je suis de loin moins amer et pour cela plus drôle et joueur que lui. Thomas Bernhard représente en quelque sorte la toile de fond diffuse de mes livres, comme le rayonnement cosmologique.

k-libre : À propos de Wittgenstein, c'est un philosophe plutôt considéré comme logique. Or il est utilisé par un commissaire qui fonctionne beaucoup plus à l'instinct qu'au raisonnement. Pouvez vous expliquer cette apparente contradiction ?
Heinrich Steinfest : Si vous me demandiez ce qui caractérise le mieux la race humaine, je vous dirais que ce sont ses contradictions. Par exemple, la plupart des gens qui croient en Dieu font constamment des choses qu'aucun Dieu ne laisserait passer si ce Dieu avait le temps de s'occuper de tous ces petits hommes. Or, le commissaire Lukastik est aussi un croyant, il porte sur lui le Traité de Wittgenstein comme une Bible et en retire ce qui lui plaît. On pourrait aussi dire que l'intelligence de Lukastik est plus instinctive que raisonnée ce qui peut bien arriver parfois. Il perçoit fort justement qu'il est possible de lire Wittgenstein sans formation philosophique préalable. Que c'est peut-être une meilleure façon d'aborder le Traité.

k-libre : Entre la nonchalance de l'intrigue, les images oniriques, les déplacements dans l'espace, la façon dont se résolvent les choses, le roman donne l'impression souvent de raconter un long rêve, un cauchemar proche des univers de Lynch ou des premiers von Trier. Cette importance du rêve, pouvez-vous nous en parler ? Vos idées par rapport à ces deux cinéastes ? Pourraient-ils adapter votre livre ? Pensez-vous à quelqu'un d'autre ? Cela vous intéresserait-il ?
Heinrich Steinfest : Mes histoires se passent dans un univers parallèle qui ressemble beaucoup à notre monde "réel". Cependant, certaines choses semblent changées, avoir muté, s'être déplacées, quelques-unes ont l'air plus nettes, plus précises, d'autres floues. Il s'agit d'une image miroir, qui nous montre des choses que nous ne pourrions pas voir sans la distorsion du miroir. C'est exactement ce qui se produit dans le rêve. Je n'ai jamais éprouvé d'émotions aussi fortes que dans les rêves. Il me parait donc difficile de considérer le rêve comme irréel ou imaginaire. Je le vois plutôt comme une autre dimension. En fait, on vit une double vie au sens propre du terme.
Au sujet du cinéma : tout à fait, les films de David Lynch sont très importants pour moi. Leur surréalisme renvoie à la réalité. Je les ressens d'ailleurs comme des films réalistes. Aucune œuvre ne laisse autant deviner le bonheur et la souffrance de l'acteur que Mulholland Drive. Du reste, le cinéma joue un rôle très important pour moi, influence mes histoires davantage que la littérature. Vis-à-vis de Lars von Trier, j'ai moins d'affinités, j'adore Cocteau et Resnais. L'Année dernière à Marienbad est un film clé pour moi, un rêve qui montre la réalité : celle d'une personne enfermée en elle-même.
Si on peut faire des films de mes livres ? Je le souhaite. Avec Bruce Willis incarnant l'inspecteur Lukastik (un peu comme l'avait jadis fait Godard avec Eddie Constantine dans Alphaville).

k-libre : J'avais ressenti la même force tranquille d'humour dans le précédent traduit en français Sale Cabot. Cette douce ironie est-elle une façon de voir le monde ? Un état d'esprit ?
Heinrich Steinfest : Le critique Thomas Wörtche m'avait décrit une fois comme "un doux terroriste". J'aime bien qu'on me nomme "doux" sans pour autant vouloir dire par là idiot ou simpliste.

k-libre : Le personnage du commissaire développe froidement et calmement une idée sur un inceste comme quelque chose de normal et sans grave conséquence, comme une étape de la sexualité. Pourquoi cet élément est-il installé dans l'histoire ? Dans le même ordre, à la fin du chapitre 15, le commissaire reconnaît qu'il n'aime pas les chiens. Or votre autre "policier" a justement pour adjoint un chien...
Heinrich Steinfest : Mes personnages sont comme ils sont. Parfois, ils ont des points communs avec moi (par exemple mon enthousiasme pour des petits chiens hideux) ou bien pas du tout (comme le dégoût de ces mêmes petits chiens hideux). Lukastik adore sa sœur et réciproquement. Cet amour n'est pas sans problème, mais au moins, il est sans abus, ce qu'on ne peut pas dire de la plupart des liens conventionnels. L'évidence avec laquelle Lukastik fait certaines choses et s'en interdit d'autres démontre son art de vivre. C'est une qualité qui existe peut-être encore parmi les policiers.

k-libre : Avez-vous des contacts pour traduire le reste de votre œuvre en français ? Pouvez vous nous parler de vos premiers pas en littérature (de la SF, je crois) ? Comment se dirige-t-on vers le roman policier même atypique ?
Heinrich Steinfest : Le prochain roman traduit en français sera Le Nez délicat de Lilli Steinbeck [NdT - titre traduit de l'allemand], l'histoire d'une spécialiste en enlèvements, une personne élégante et digne à tout moment qui aime à se coucher tôt. À ses côtés, le détective le plus obèse que le monde ait jamais vu, qui dépend d'un déambulateur pour se déplacer dans la rue. Ces deux-là tombent dans une embrouille à la James Bond, et opposent à la rapidité du monde leur propre lenteur. Ce type d'histoires m'a toujours fasciné, peu importe le genre que j'ai utilisé ou que j'utilise. Je voudrais tout simplement saisir la vraie vie et tous les moyens, tous les genres sont bons pour cela. Mais le roman policier me semble être particulièrement adapté pour réunir littérature et divertissement, car l'une comme l'autre font partie de la vérité.

k-libre : Le lecteur a envie de suivre d'autres divagations ou errances poétiques du commissaire (et aussi du privé chinois). Est-ce juste un rêve de lecteur ? Comment vous sentez-vous par rapport à l'idée de série, de "feuilleton" policier ? Au moment où l'on voit des auteurs réputés faire disparaître ou pousser à la retraite ceux qui ont assuré leur longévité, avez-vous quelque chose à dire là-dessus ?
Heinrich Steinfest : Certes, je n'écris pas de séries, mais certains personnages ressurgissent ici ou là, avec des fonctions différentes. Ou bien, ils ont changé avec le temps. Parfois, ce sont des personnages secondaires, parfois principaux. Lukastik, le héros de Requins d'eau douce surgit soudain au milieu du roman Mariaschwarz, pas seulement en tant qu'enquêteur, mais aussi pour aborder de nouveau le lien d'amour qui l'unit à sa sœur. L'amour ne joue pas un rôle négligeable, même si dans un polar, la violence reste au premier plan. Pour moi, tout a sa place dans ce genre : le crime, la beauté, les animaux, les enfants, les bâtiments, les meubles, la nature, les esprits.

k-libre : Enfin, Boris Vian, Un auteur français a dit "l'humour est la politesse du désespoir". Pourriez vous reprendre à votre compte cette phrase ?
Heinrich Steinfest : Oui, j'aime bien être poli.

Propos aimablement traduits par Valérie Sebag


Liens : Heinrich Steinfest | Requins d'eau douce Propos recueillis par Laurent Greusard

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