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Guillaume Prévost installe un nouvel enquêteur dans l'après Grande Guerre

Jeudi 10 mars 2011 - Guillaume Prévost est passionné par l'Histoire. Pour faire partager cette passion, il en fait son métier. Mais au-delà de cet auditoire restreint, il souhaite convertir un public plus large. Le livre lui semble tout à fait approprié. Outre des ouvrages historiques, il s'inscrit dans le roman policier historique. Il prend le parti de mettre des personnages illustres en position d'enquêteurs. C'est ainsi qu'il met en scène, dans trois romans parus aux éditions Nil, réédités chez 10-18 dans la collection "Grands détectives", Léonard de Vinci, Philon d'Alexandrie et Jules Verne. Ceux-ci, sous la plume de Guillaume Prévost, n'ont rien à envier aux meilleurs limiers de la littérature policière.
Pour son quatrième roman policier, il change d'horizon et écrit, en hommage à son grand-père, La Valse des gueules cassées. Il place son intrigue en 1919, dans la France qui sort d'une hécatombe, et prend pour héros François-Claudius Prévost, un jeune inspecteur blessé à la guerre.
Ses romans s'appuient sur une reconstitution historique fouillée et érudite, tant pour les lieux que pour l'ambiance de l'époque, et sur une intrigue brillante et retorse. Le tout compose un récit vif, dynamique et... humoristique. En effet, l'auteur dote ses personnages d'une capacité d'auto-dérision peu commune.
La réédition, en mars 2011, de La Valse des gueules cassées dans la collection "Grands détectives" des éditions 10-18, et la parution presque concomitante, au mois d'avril, du second volet des "Enquêtes de François-Claudius Simon" chez NiL, était l'occasion d'une rencontre avec un auteur dont l'œuvre mérite d'être découverte.
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© Robert Espalieu



k-libre : Vous mettez en scène François-Claudius Simon, votre nouveau héros au lendemain de la guerre de 1914-1918. Pourquoi avez-vous retenu ce mois d'avril 1919 pour commencer votre série ?
Guillaume Prévost : Ce printemps 1919 est particulièrement intéressant, car après les premiers mois d'enthousiasme et de soulagement qui suivent l'armistice de 1918, les vrais problèmes se posent : comment retrouver une vie normale après les horreurs du front ? Comment prendre en charge les éclopés de la guerre, les veuves, les orphelins ?... Comment faire face à la pénurie, à la tentation révolutionnaire, au règlement de la paix, aux mécontentements de toutes sortes ? Et tout cela dans un monde qui a définitivement changé ? De beaux enjeux pour un roman historique...

k-libre : François a été blessé en mai 1918. Cependant, pour devenir policier, il cache soigneusement les séquelles de ses blessures. N'y avait-il pas une action gouvernementale : "un effort pour le retour à la vie civile des mutilés" ?
Guillaume Prévost : Après quatre années dans les tranchées, mon héros choisit d'entrer au Quai des Orfèvres avec l'espoir de donner du sens à une existence qui en manque cruellement - la guerre n'a-t-elle pas été avant tout une monstrueuse absurdité ? Pour cela, il effectue d'abord les cinq mois réglementaires à l'École des services actifs de la préfecture de Paris. Blessé à la tête cependant, il souffre de migraines terribles et n'a d'autre choix que de les cacher sous peine d'être déclaré inapte. L'accompagnement pour la réinsertion des invalides ne peut donc le concerner. Elle a existé cependant, comme en témoigne l'histoire d'un autre personnage du roman, Mégot, affublé d'un bras artificiel et recruté par les archives de la police.

k-libre : François-Claudius Simon a été élevé dans un orphelinat. Il n'est pas vraiment orphelin, car il a vu sa mère lors de rares visites. Pourquoi lui donner cette enfance et ce statut ?
Guillaume Prévost : Ce statut de vrai-faux orphelin explique la quête éperdue de sens qui anime François-Claudius. Qui est-il vraiment ? Pourquoi ce prénom étrange ? Pourquoi cette mère insaisissable ? Outre que cela participe à son désir de devenir inspecteur - être policier, n'est-ce pas s'efforcer de donner du sens à ce qui n'en a pas ?- c'est l'une des trames essentielles de la série : au fur et à mesure des volumes, il va se trouver poussé à enquêter sur son propre passé. Un passé chargé, faites-moi confiance.

k-libre : L'inspecteur Robineau, le chef de François, croit au flair, à l'intuition, alors que ce dernier penche pour les nouvelles méthodes scientifiques qui émergent. Ne faites-vous pas cohabiter entre l'inspecteur Robineau, son chef, et François deux visions, deux concepts, deux approches du métier d'enquêteur ? Les avancées scientifiques, pour la police, étaient-elles probantes ?
Guillaume Prévost : Le début des années 1920 voit se multiplier les progrès de la police scientifique, notamment dans la préservation des scènes de crime, l'analyse des traces et des fluides, la balistique, les autopsies... Robineau, le mentor du héros, dont la première enquête concernait la mort de Zola en 1902, est partisan des techniques à l'ancienne, où l'inspecteur contrôle l'affaire de A à Z. Il se sent du coup un peu dépossédé par l'arrivée des "blouses blanches" du laboratoire scientifique de la préfecture, qui bouleversent les habitudes. François sort lui de l'école de police, il a été initié à ces techniques, il en connaît l'utilité. C'est aussi un choc de génération.

k-libre : Vous relatez les conflits de juridiction entre la Brigade mobile de Paris créée en 1907 par Georges Clemenceau et la Brigade criminelle. Pourquoi cette "guerre" perdurait-elle toujours en 1919 ?
Guillaume Prévost : En 1918, la cohabitation entre les deux services, l'un dépendant de la préfecture de Paris - la Criminelle - l'autre de la Sûreté générale - les mobilards -, donne lieu effectivement à une guerre des polices dont l'arrestation de Landru a été un des enjeux les plus médiatisés. Le gouvernement souhaite alors réorganiser les deux institutions - ce qu'il fera progressivement dans les années 1920 et 1930 -, d'où une rivalité accrue, chacun cherchant à conserver et surtout à étendre ses prérogatives. C'est l'une des idées du livre : l'affaire des "gueules cassées" - imaginée pour l'occasion ! - sur laquelle travaille François vient à point pour contrer le succès des brigades mobiles avec Landru.

k-libre : L'affaire Landru débute en même temps que François. Elle eut un fort retentissement. Va-t-elle influer sur la carrière du héros ?
Guillaume Prévost : Elle influe déjà sur cette première enquête puisque, bien involontairement, Landru donne à François l'une des clés de l'énigme ! Le jeune homme sera d'ailleurs amené à le croiser plus tard... Cette affaire est aussi révélatrice de l'époque : très vite, les chansonniers, les caricaturistes voire l'opinion publique, s'en sont emparés sur un mode plutôt léger. Comme si le meurtre d'une dizaine de femmes ne pesait finalement pas très lourd après la grande boucherie...

k-libre : Vous laissez transparaître, à travers les rapports Robineau-Simon, une fraternité d'armes et, de la part du premier un "rejet", voire un mépris, vis-à-vis de ceux qui ne se sont pas battus, qui sont restés loin du front. Y avait-il confrontation entre ces deux populations ?
Guillaume Prévost : C'est une thématique qui a alimenté de façon récurrente l'amertume des soldats : ils ont eu le sentiment qu'on vivait "trop bien" à l'arrière, insouciant des horreurs du front. Dans ce contexte, les planqués sont régulièrement dénoncés, avec l'idée que ce sont les pauvres gars qui se font trouer la peau pour défendre les biens des plus riches, qui eux échappent aux tranchées. Le cas de la police est particulier : les inspecteurs n'étaient pas tenus de partir à la guerre car il fallait aussi maintenir l'ordre à l'intérieur. Dans le roman, François revient du front, et Robineau, son supérieur, s'est engagé lui volontairement. Cela crée dès lors une certaine distance entre eux et les autres policiers. N'oublions pas qu'une partie importante de la vie politique d'après-guerre est dominée justement par les anciens combattants et par cet esprit de fraternité d'armes.

k-libre : Dans ce roman vous vous intéressez aux mutilés, aux gueules cassées. Ces blessés étaient-ils nombreux ? Ont-ils pu retrouver une place dans la société ?
Guillaume Prévost : C'est le cœur du roman. Dans ce premier volume, je voulais mettre en scène ces blessés de la face qui incarnent à eux seuls le traumatisme de la guerre. Avec un visage ravagé, comment réapprendre à vivre, comment retrouver une place ? 14-18 a été la première guerre industrielle de l'histoire, avec des moyens de destruction inédits et des conséquences dramatiques sur les corps. Beaucoup de ces malheureux sont morts - en raison des infections notamment - mais pour ceux qui ont survécu, c'est un autre calvaire qui commence. Hospitalisation de très longue durée, opérations à répétition, douleurs intolérables, identités à reconstruire... Après, ce sont autant de parcours individuels : certains ont eu la force de reprendre une existence presque normale, d'autres sont restés à la marge, repliés sur eux-mêmes, d'autres encore se sont suicidés... C'est l'un des aspects les plus bouleversants de cette période.

k-libre : Vous animez, autour de votre héros, une galerie de personnages tous attrayants. Comment les concevez-vous ? Sortent-ils de votre imagination féconde ou sont-ils l'émanation de personnes que vous côtoyez ?
Guillaume Prévost : Je conçois cette série d'abord comme une saga. Il ne s'agit pas seulement de raconter des enquêtes ou de brosser le tableau d'une époque mais bien de faire exister une communauté de personnages. Ils vont évoluer, croiser les intrigues policières, s'aimer, se trahir, aider François à faire la lumière sur son passé - ou tenter de l'en empêcher ! -, l'obliger à prendre des décisions difficiles, etc. Le deuxième volume, Le Bal de l'équarrisseur, tourne par exemple très largement autour d'Elsa, la jeune femme que François rencontre dans La Valse. À partir de là, je m'efforce de donner à chacun d'eux une épaisseur suffisante et une histoire propre, si possible à rebondissements, qui va venir nourrir cet univers. Et intéresser le lecteur, je l'espère! Mais bien sûr, ce sont avant tout des êtres de fiction.

k-libre : Vous évoquez la situation politique de l'époque avec la Paix de Versailles qui prévoit : "... un dépeçage en règle de l'Europe... un dépeçage au profit de ces mêmes intérêts qui nous ont précipités, il y a cinq ans, dans la guerre !" qu'en était-il ?
Guillaume Prévost : Les différents traités qui ont suivi la guerre ont profondément remanié la carte de l'Europe : naissance de la Tchécoslovaquie, de la Yougoslavie, renaissance de la Pologne, amputation de l'Allemagne, éclatement de l'Autriche-Hongrie ou de l'empire Ottoman, etc. Quant à la sévérité du traité de Versailles, voulue par les vainqueurs et par la France au premier chef, elle portait en elle-même les germes des menaces futures. Dans Le Bal de l'équarrisseur, j'y reviens plus en détail : début juin 1919, tout le monde est persuadé que les Allemands ne signeront pas la paix, tant les clauses en sont dures. C'est dans ce contexte que François mène une nouvelle enquête qui touche Clemenceau de près. L'occasion de revenir sur une période très particulière où, quelques mois après l'armistice, la France se prépare à repartir en guerre !

k-libre : L'inspecteur Gommard, dont la seule devise est d'en faire le moins possible, est-il une création ou la matérialisation d'un souhait bien caché de l'auteur ?
Guillaume Prévost : J'aime ce personnage. Dans ce monde de la police où le courage et l'engagement sont des vertus cardinales, il porte son dilettantisme comme une bannière. Quant à moi, je suis plutôt un acharné du travail. Il est vrai que les risques, armé d'une plume ou d'un flingue, ne sont pas exactement les mêmes !

k-libre : La Valse des gueules cassées n'est pas votre première incursion dans le roman policier historique. Précédemment, vous choisissiez pour héros des personnages illustres : Léonard de Vinci, Philon d'Alexandrie et Jules Verne, dans leur époque. Pourquoi avoir retenu François-Claudius Simon qui, pour l'instant ne porte pas un patronyme très connu ?
Guillaume Prévost : Pour ce projet de saga, il me fallait des personnages vierges de toute biographie, afin de pouvoir les mener par tous les tours et les détours que j'ai prévus pour eux. Concernant François-Claudius Simon, son nom ne tient en rien du hasard. Mais lui l'ignore encore...

k-libre : On connaissait les multiples talents de Léonard de Vinci. Dans Les Sept crimes de Rome, vous en révélez un nouveau, celui d'enquêteur. Qu'est-ce qui vous a conduit à transformer ce génie en "Sherlock Holmes" ?
Guillaume Prévost : Léonard était par excellence un détective de l'univers, cherchant à répondre encore et toujours aux questions du monde mystérieux qui l'entourait : pourquoi le ciel est-il bleu ? Pourquoi des coquillages sur les montagnes ? Comment un oiseau peut-il voler ? De quoi est faite la machine humaine ? Etc., etc. Il m'a semblé qu'en le confrontant à une série de crimes particulièrement énigmatique - et pas si éloignée de l'art, qui plus est - il n'aurait eu de cesse d'en découvrir le fin mot...

k-libre : Pourquoi avez-vous retenu un Léonard âgé avec sa longue barbe et ses cheveux blancs ?
Guillaume Prévost : Le Léonard que je saisis à Rome en 1514 m'intéresse car c'est un homme déjà âgé qui traverse une période que l'on pourrait qualifier de dépressive : il n'est guère considéré par le pape Léon X qui le relègue dans un coin du Vatican, il est éclipsé par Raphaël et Michel-Ange et se sent inexorablement vieillir. Ses carnets de l'époque témoignent d'ailleurs de ses doutes. Une enquête policière n'était pas un mauvais moyen de l'arracher à sa mélancolie !

k-libre : Après Rome en 1514, vous explorez l'an 6 après Jésus-Christ à Jérusalem en prenant pour personnage principal le jeune philosophe juif Philon d'Alexandrie. Pourquoi ce choix ?
Guillaume Prévost : L'an 6 est le moment où les Romains - les païens ! - investissent la ville Sainte, Jérusalem, provoquant une exacerbation des tensions entre les différents courants religieux qui structuraient la société : sadducéens, pharisiens, esséniens... Que faut-il faire ? Se révolter, se soumettre ? S'adapter en s'efforçant de préserver l'essentiel de ce que l'on est ? Des questions millénaires, somme toute... J'ai beaucoup aimé écrire ce polar biblique, à la fois si lointain et si proche.

k-libre : Philon doit, en quelques jours, trouver l'assassin sinon une face de l'humanité risque fort d'être changée. Outre la découverte érudite de Jérusalem et de la religion juive, l'intrigue s'appuie sur un sujet particulièrement fort. Pensez-vous que dans le cadre des conflits de l'époque, cette idée ait pu germer ?
Guillaume Prévost : Les romans ne sont bien souvent que les multiples possibles d'une Histoire qui aurait pu s'écrire autrement, non ? Du moins, c'est ce que les auteurs se plaisent à croire... Cela dit, je n'oublie pas qu'il s'agit d'une fiction. Je suis prof d'histoire tout de même !

k-libre : Puis, vous mettez en scène Jules Verne, en 1855, confronté à nombre de courants allant du magnétisme animal au spiritisme en passant par la voyance. Aviez-vous envie d'explorer ces courants ou de prendre Jules Verne comme héros ?
Guillaume Prévost : J'ai une dette envers Jules Verne, celle de mes lectures d'enfance. Le Mystère de la chambre obscure est avant tout un hommage : comment un raconteur d'histoire de ce calibre se serait-il débrouillé dans une affaire plutôt scabreuse de meurtres photographiques, de mesmérisme et d'invocation des esprits ? Le tout dans un Paris haussmannien à tendance gothique ? L'imagination contre le crime, un beau programme ! Par ailleurs, j'aime ce Jules Verne jeune, à la fois drôle - sa correspondance en témoigne - et si fragile par rapport à sa création littéraire. À cette époque, il écrivait en effet sans grand succès pour le théâtre et s'apprêtait à basculer dans le roman. Voilà une charnière passionnante !

k-libre : Dans chacune de vos enquêtes, les assassins laissent, près de leurs victimes, des inscriptions sur les murs, dans la bouche, des indices. Aimez-vous les jeux de piste ?
Guillaume Prévost : Jeune lecteur, j'ai été attiré très tôt par le roman policier, en particulier pour sa dimension ludique. Visiblement, je ne m'en suis pas remis !

k-libre : Il semble que vous vous lanciez, avec François-Claudius Simon, dans une série. Une nouvelle enquête de François doit paraître en avril. Avez-vous l'intention d'écrire de nombreuses enquêtes de ce héros ? Préparez-vous un nouvel épisode ou travaillez-vous sur un autre enquêteur dans une période que vous n'avez pas encore explorée ?
Guillaume Prévost : François-Claudius a pour l'heure toute mon attention. Le troisième volume est déjà bien avancé et devrait paraître l'année prochaine. J'ignore quelle sera l'ampleur de la série - cela dépendra aussi de l'intérêt des lecteurs... - mais je peux dire au moins deux choses : j'aimerais aller le plus loin possible avec ces personnages et je sais de quoi sera fait le dernier épisode. Suspense !


Liens : Guillaume Prévost | La Valse des gueules cassées Propos recueillis par Serge Perraud

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