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Oyola, ou le Golgothe qui met à mort le tango

Dimanche 06 mars 2011 - Leonardo Oyola vient de publier Golgotha aux éditions Asphalte. Un roman dans lequel il prend soin de s'éloigner des clichés du Buenos Aires pour se rapprocher d'une facette moins brillante de son pays en choisissant comme décor une de ses villas miserias : Scasso. Avec ce western urbain où les protagonistes sont habités par une foi indéfectible, Leonardo Oyola laisse le lecteur être guidé par sa propore musique, qu'elle soit rock, blues, country ou lamento. Loin de décrire un monde de délinquants en cols blancs, il choisit ouvertement la voie de la crasse et de la furie. Inédit en Argentine, le livre prend à contre-pied le lecteur à la manière d'un Maradona lettré.
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© Markus Rico



k-libre : Dans sa préface, Carlos Salem insiste sur le fait que l'on s'éloigne du cliché argentin. Est-ce qu'il s'agit d'une démarche volontaire ou est-ce le genre de question que vous ne vous êtes pas posé à l'écriture, vous laissant aller à écrire sur le Buenos Aires que vous connaissez ?
Leonardo Oyola : C'est la question que je me pose le moins au moment où j'écris. Je pense à l'histoire que je vais raconter, et j'essaie de me montrer aussi vraisemblable que possible, et fidèle à ce qu'exige la narration. J'aime écrire des polars. Pour l'instant, les délinquants en col blanc ne m'inspirent pas. Je dois donc recourir à ces scénarios qui me sont familiers parce que je viens de là. Et, qu'on le veuille ou non, ce qui s'en dégage est la crasse et la furie.

k-libre : À propos, comment les lecteurs argentins, vos amis, votre famille, ont-ils réagi face au livre ? Peut-on espérer qu'un jour Golgotha soit publié en Argentine ? Et comment expliquez-vous que ce ne soit pas le cas jusqu'ici ?
Leonardo Oyola : Golgotha et Chamamé ne sont pas publiés dans mon pays pour des raisons strictement commerciales. J'ai été édité en Espagne. Dans un pays européen, et aux tarifs correspondants, qui ne sont pas les mêmes que ceux de ma patrie. Et par conséquent, les sommes qu'on demande sont élevées en comparaison de ce que les Argentins peuvent payer. Mais j'en ai vu d'autres, et je préfère ne pas pleurer sur quelque chose que je ne maîtrise pas, même si, évidemment, je suis très désireux que l'on puisse lire ces deux romans ici, parce que ce sont mes deux histoires les plus "régionales", géographiquement parlant. J'ai apporté des Golgotha à ma famille et à mes amis écrivains. Les collègues ont considéré que c'était mon meilleur livre, mais mon frère l'a mal accueilli, parce qu'il est piquetero1, et qu'il ne comprend pas que j'aie choisi la voix d'un policier pour raconter cette histoire. Il a vraiment été choqué, parce que dans une certaine mesure, la voix que j'ai choisie est celle de l'ennemi. Il me confond avec le personnage, et avec ma posture dans la vie quotidienne. C'est étrange. Surtout parce que je crois que, plus que de la colère, il a éprouvé de la douleur et de la désillusion.

k-libre : Dans Golgotha, les méchants sont vraiment méchants mais les gentils ont une part de violence et de résignation. Est-ce que définir votre livre comme un western moderne et urbain vous conviendrait ?
Leonardo Oyola : Pour moi, c'est un compliment. J'aime beaucoup que l'on dise que je fais des westerns. Si ça me correspond ou pas... je ne sais pas. Je suis reconnaissant aux lectures multiples qui peuvent révéler des choses dans ce que j'écris. Et, bien que je sois l'auteur, il est très clair pour moi que je ne peux pas les désavouer. Mes livres provoquent des réactions qui dépendent de la personne qui a choisi de les lire.

k-libre : Le rôle du "bon" s'impose, ce serait Román, le jeune flic. Dans celui du truand, Kuryaki qui est à l'origine de l'effet papillon. Le troisième personnage n'est pas vraiment une brute, mais il n'hésite pas à se servir de ses poings, il s'agit de Lagarto, vieux flic désabusé. La narration, à la première personne, se fait justement à travers Lagarto alors que vous vous rapprocheriez davantage, d'un point de vue de l'âge, du "bon". Pourquoi ce choix ?
Leonardo Oyola : Pour la différencier de la voix du narrateur que j'avais travaillée dans Chamamé. Et parce que je voulais parler par l'entremise d'une personne fatiguée. De quelqu'un qui vit avec une routine inaltérable. De quelqu'un qui sait qu'on ne peut pas gagner la partie, mais qu'avec un peu de chance on peut égaliser. Et que le bonheur réside dans ce moment unique ou tu mènes par un but, ce moment qui précède celui où tu en prendras un bon paquet. Je voulais la voix d'un travailleur. De quelqu'un qui croit en quelque chose. Mais surtout de quelqu'un qui ne peut plus changer. C'est pour cette raison que j'ai choisi un narrateur de cet âge-là, qui se trouve à un moment de sa carrière très proche de la retraite.

k-libre : Il y a une foi très forte dans chacun des personnages, qui tient parfois de la superstition. La religion est très présente d'ailleurs dans l'ensemble du livre. En France, il y a une méfiance ou tout au moins une gêne à affirmer sa foi voire même à y faire référence. Un Golgotha athée serait-il selon vous concevable ?
Leonardo Oyola : Non. Parce que dès le titre même du roman, et dans sa structure, la religion est fondamentale. Pas la religion catholique, même si elle constitue un squelette. La foi est une arme pour nous, qui venons d'endroits comme Scasso. Moi, j'ai la foi. Beaucoup. C'est pour cela que j'écris.

k-libre : Comment le livre a-t-il voyagé jusqu'à nous et quelle a été votre réaction lorsque vous avez su que les éditions Asphalte avaient envie de le traduire en français ?
Leonardo Oyola : Je suis arrivé en France grâce à Judith Vernant, que j'ai connue à la Semana negra de Gijón, et avec qui je suis devenu ami. Quand j'ai su, pour Asphalte, j'ai été ravi, parce que cela représente une grande réussite dans ma carrière. J'ai remercié mon saint patron, saint Georges, et j'ai prié en souhaitant le meilleur pour Judith, Estelle, Claire et tous les gens impliqués. Avec l'argent que j'avais, je suis allé dîner et boire un verre avec mon amie pour fêter ça.

k-libre : Pouvez-vous nous parler de la play list que vous proposez en accompagnement de lecture. Certains titres sont loin d'être anodins, comme "Civil War". Est-ce que ce sont des morceaux qui vous ont accompagné (notamment à l'écriture du livre) ou s'agit-il plutôt de choix que vous avez fait a posteriori ?
Leonardo Oyola : "Civil War" est un cas particulier parce qu'au cours d'une lecture publique, un guitariste l'a jouée et chantée pendant que je lisais un chapitre du roman. Selon lui, la chanson donnait l'atmosphère nécessaire à la préparation du champ de bataille. Les chansons nationales sont citées dans chacune des parties du roman, et les morceaux étrangers, ceux de Springsteen, de Fogerty et de Johnny Cash m'ont donné le sentiment et la pulsation que je voulais imiter. Le morceau de Lil Wayne est postérieur, et me semble le plus judicieux pour accompagner l'œuvre terminée.

k-libre : Pour rester sur la musique, Carlos Salem, dans sa préface, décrit votre livre comme très rock, mais il y a quelque chose dans son rythme, dans ses thèmes, dans ses douleurs qui le rapproche du blues. Alors rock, blues ou les deux ?
Leonardo Oyola : Ce que dictera à chaque lecteur son propre rythme intérieur. C'est du rock. C'est du blues. C'est de la country. C'est un lamento.

k-libre : Vous répétez à l'envi que vos deux pieds gauches vous ont détourné du foot et vous ont poussé vers l'écriture. Avec le recul, est-ce que vous échangeriez le clavier de votre ordinateur contre les pieds de Maradona ?
Leonardo Oyola : Non. En fait, non. Pour moi, c'est comme une chanson d'Oasis : je regarde le passé sans haine. Il est arrivé ce qui devait arriver, et je suis très en paix avec cela. Des choses douloureuses peuvent arriver à un moment, ensuite tout s'aménage. Je suis très heureux et très fier d'être écrivain, et que mes pieds ne me servent pas à jouer au foot, même si je me défends plutôt bien sur une piste de danse. J'ai récolté les fruits de ce cocktail, l'écriture et le goût pour la danse, à la première Trovada Internacional Literaria d'Ibiza : j'y suis allé pour Chamamé, j'ai présenté Golgotha, et en plus j'ai vu le jour se lever au Pacha. Vous voyez ? Dieu existe.

Propos aimablement traduits par Judith Vernant

1. Piqueteros : mouvement social du prolétariat et du lumpen prolétariat apparu il y a quinze ans en Argentine. Ils pratiquent le blocage des routes, des rues, des chemins pour protester et revendiquer des droits.


Liens : Leonardo Oyola | Golgotha Propos recueillis par Gilles Marchand

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