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Elle avait tout essayé pour faire triompher la justice, risquant sa carrière, sa liberté et sa vie. Et maintenant, elle découvrait que depuis le début, elle n'avait été qu'une marionnette ?
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Cathi Unsworth : quelques grammes de Cook

Mercredi 30 mars 2011 - Nouvelle venue sur la scène en pleine expansion du polar british, Cathi Unsworth a déjà un palmarès impressionnant : deux romans très remarqués, qui culminent avec le superbe Le Chanteur, et une anthologie remarquable, Londres Noir. Ancienne critique musicale, Cathi Unsworth utilise son expérience pour décrire un Londres réaliste des milieux artistiques et journalistiques, loin du "Swinging London" ou des clichés-tasse-de-thé. Amoureuse de la capitale Britannique donc, fan de Robin Cook, loin du "sturm und drang" du thriller fracassant, Cathi Unsworth s'intéresse plus aux personnages et à leur itinéraire. Que cache-t-elle encore sous sa coiffe digne d'Elsa Lanchester dans La Fiancée de Frankenstein ? Interview d'un phénomène qui risque fort de devenir une valeur sûre du genre que nous aimons.
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© David Delaporte / k-libre



k-libre : Vous venez directement du journalisme, surtout musical. On dit que les journalistes sont tous des écrivains en puissance, mais comment êtes-vous passé à la fiction ? Et comment passe-t-on de l'écriture d'un article à celle d'un roman ?
Cathi Unsworth : Aussi loin que je puisse me rappeler, j'ai toujours voulu écrire de la fiction, mais franchement, je ne pensais pas avoir ce qu'il fallait pour ça jusqu'à ce que j'ai accumulé assez d'années comme journaliste, puis à éditer une rubrique littéraire, ce qui me donna l'occasion d'interviewer une bonne partie de mes auteurs vivants préférés. J'ai commencé mon premier roman peu après mes trente ans, lorsque j'ai pensé être devenue assez bonne pour ça, et avoir assez vécu pour avoir quelque chose à raconter !

k-libre : Votre premier roman est dédié à Robin Cook (bien que cette dédicace ait curieusement sauté de l'édition française), eût-il une influence sur vous en tant qu'auteur ? Ou personnellement ?
Cathi Unsworth : Les deux. Derek Raymond (pseudo Anglais de Robin Cook pour ne pas être confondu avec l'auteur américain homonyme, ndt) a changé ma vie. Je travaillais alors pour le Melody Maker lorsqu'un ami à moi, Geoff Cox — qui entre autres a publié Harry Crews en Angleterre et distribué tous les films hong-kongais de John Woo — eut l'idée de faire mettre en musique J'étais Dora Suarez par Gallon Drunk, mon groupe londonien préféré, dont la maison de disque se trouvait dans le même bâtiment que les autres entreprises de Geoff, sur Portobello Road. Je n'avais jamais entendu parler de Derek Raymond, mais lire J'étais Dora Suarez fut une révélation. Je ne savais pas qu'on pouvait écrire des romans criminels de cette façon — et généralement, on ne le fait toujours pas en Angleterre, même aujourd'hui — et je voulais être un jour capable d'écrire moi-même comme ça. Lorsque je rencontrai Derek Raymond, je voulais être comme lui — il avait peut-être quarante ans de plus que moi, mais on ne l'aurait jamais cru. On aurait dit un Johnny Rotten du polar ! Bien que je ne l'aie connu qu'un an avant sa mort, j'ai l'impression qu'il est toujours là — et maintenant, je suis publiée chez ses éditeurs, en France et en Angleterre, son exécuteur testamentaire est mon directeur de collection, et pas plus tard que la semaine dernière, des personnes m'ont envoyé un courriel pour me dire qu'elles avaient lu J'étais Dora Suarez sur mes conseils et que ce livre avait change leurs vies à elles aussi.

k-libre : Vous avez récemment dirigé l'impressionnante anthologie Londres Noir. Puisqu'on a rarement l'occasion d'en parler avec une anthologiste, quelle est la genèse de celle-ci ? Et comment avez-vous choisi vos auteurs, y compris ceux dont c'est la première publication ?
Cathi Unsworth : C'est Johnny Temple, le directeur d'Akashic Book à Brooklyn, qui m'a demandé de diriger Londres Noir pour sa série d'anthologies thématiques. Lui aussi, je l'ai rencontré lorsque j'étais au Melody Maker et l'ai interviewé à propos de son groupe, Girls Against Boys. Dans les années 1990, durant ce que j'appelle la "ruée vers Nirvana", les grosses maisons de disque signaient à peu près n'importe qui du moment qu'il jouait de la guitare, et Girl Against Boys rentra ainsi dans l'écurie Geffen. Johnny investit son argent dans la création d'Akashic, qui publiait des romans punks et noirs, et n'a cessé de gagner en notoriété.
La plupart des auteurs sont des gens que je connais depuis longtemps — Joolz Denby et Barry Adamson remontent à l'époque où je travaillais pour Sounds, et la plupart des autres de ma période Bizarre. J'ai de la chance d'avoir rencontré tant de têtes bien remplies quand j'étais journaliste ! Pour ce qui est des premiers auteurs, pour moi, il était essentiel d'attirer de nouveaux talents. Daniel Bennett me fut recommandé par Mark Pilkington, qui dirige Strange Attractor Press, et pour les autres, je savais qu'ils pouvaient faire du bon travail, mais on ne les avait encore jamais poussés à écrire une nouvelle, bien qu'ils viennent du journalisme. Joe McNally et Michael Ward font partie de ceux à qui j'ai demandé de tenter leur chance, et ils ont relevé le défi. Les autres ne l'ont pas fait et ont laissé passer l'occasion !

k-libre : Dans les romans noirs, la ville est souvent un personnage en elle-même, mais dans Au risque de se perdre, Londres en est vraiment un. Quelle est votre relation avec cette ville ?
Cathi Unsworth : C'est vrai, je suis une amoureuse de Londres. Pour moi, elle représente la liberté, et elle n'a rien à voir avec le reste de l'Angleterre. J'aime particulièrement Ladbroke Grove, où j'habite depuis 1987, Camden, où j'ai passé l'essentiel de ma vie professionnelle, et Soho/Fitzrovia, qui est le centre de l'immoralité londonienne depuis des temps immémoriaux. Ce que j'aime de Londres, c'est qu'il est impossible d'en voir la fin. Dans l'espace d'une vie, nul ne pourra jamais voir tout ce qui s'y cache et connaître tous ses secrets. Le seul qui s'en soit approché est Peter Ackroyd, et il a bien faille mourir d'une crise cardiaque avant d'avoir fini Londres : une biographie. Je ne crois pas qu'il le regrette, je pense que pour lui, c'est un sacrifice digne des dieux de la Cité. C'est ce que je ressentirais également. Je n'aime rien de plus que marcher dans Londres. Je trouve toujours quelque chose que je n'avais pas remarqué auparavant, et il y en a tant à découvrir...

k-libre : Le Chanteur est un instantané parfait d'une époque et de son tourbillon créatif. Blood Truth, qui ressemble à un mélange de The Damned et Bauhaus, est-il inspiré d'un groupe en particulier ? Et pourquoi ne voit-on pas émerger de nouveaux talents comme celui-ci ? Est-ce à cause de l'industrie musicale ?
Cathi Unsworth : Blood truth est un hommage à tous les groupes que j'aimais dans ma jeunesse, ceux que tu cites, mais aussi The Cramps, The Birthday Party, The Sisters of Mercy, Killing Joke — et la brève période du punk, puis du post-punk qui a généré une telle vague créative. Contrairement à ce que beaucoup semblent croire, le punk n'était pas une époque négative. Il ne s'agissait pas juste de cracher partout et d'insulter la Reine, bien que les Pistols aient donné des sueurs froides aux tenants de l'ordre établi, ce qui est toujours une bonne chose. Je connais beaucoup de gens qui ont vu leur vie bouleversée par ce mouvement qui les a incités à devenir musiciens, peintres, écrivains, stylistes, créateurs de maisons de disques... alors que leur destin tout tracé était l'usine, les mines ou quelque chose d'approchant. Encore que bien sûr, cet univers n'existe plus, lui non plus.
En ce temps-là, le monde était si différent que je doute que les gamins d'aujourd'hui puissent l'assimiler. Il y avait probablement un seul poste de TV avec trois chaînes et un bon vieux téléphone fixe par maison — et vos parents le surveillaient jalousement. Il n'y avait pas de consoles de jeu, pas de téléchargements, pas de DVD ni de vidéos — tout, la musique, les films, les fringues correctes, était bien plus difficile à obtenir et, donc, bien plus précieux. Ce qui impliquait de créer pas mal de choses soi-même et d'échanger des idées, ce qui était bien plus marrant.
Aujourd'hui, les gamins sont soumis à des campagnes de marketing dès leur naissance. On ne cesse de leur marteler ce qu'ils doivent faire pour avoir l'air "cool", c'est-à-dire ce qu'ils doivent CONSOMMER, et s'ils ne se plient pas à ce qui est de rigueur là, tout de suite, à la seconde, ils sont censés être des losers finis. Ces abominables magazines "people" décérébrés et obsédés par la célébrité qu'on leur fait lire les encouragent à se haïr eux-mêmes et, surtout pour les filles, entre elles. On les force à croire que leur réussite dépend de leurs corps, pas de leurs esprits. Et ils n'apprennent pas grand-chose à l'école non plus : les cours sont réduits à des questions et réponses de plus en plus débiles expurgeant du programme tout ce qui peut ressembler à de la créativité ou de la stimulation intellectuelle. Et s'ils n'ont pas le moindre soutien parental — ce qui est le cas pour une bonne majorité — qu'on ne s'étonne pas de voir qu'une majorité d'entre eux crève d'abrutissement, d'ennui et de colère et ne soit bonne qu'à s'autodétruire.
Mais il leur reste Internet, la technologie punk ultime, et ils savent s'en servir. L'industrie musicale fait partie de cette machine de marketing, et je serais heureuse de la voir render son dernier soupir.

k-libre : Pour une fois, le portrait d'un groupe de rock est crédible, c'est bien la première fois que je vois développer l'idée que faire de la musique implique de travailler dur. Pourtant, dans les médias populaires, la vision des musiciens (et des artistes en général) est systématiquement négative, des gens "pas comme nous" qu'il vaut mieux ne pas trop fréquenter...
Cathi Unsworth : En effet, parce que c'est écrit par des gens qui n'ont jamais fait partie de ce monde, ne le comprennent pas et pensent que se documenter un minimum est indigne d'eux, si bien qu'ils se contentent de balancer tous les clichés condescendants du dictionnaire en pensant que personne ne verra la différence. Malheureusement, pour les lecteurs de ces soi-disantes œuvres littéraires, cette conclusion est probablement vraie. Un jour, j'ai vu Bono lire un extrait de La Terre sous ses pieds de Salman Rushdie, c'était assez pénible. Quoique, ça ne semblait pas le gêner.

k-libre : Dans tous vos écrits, les personnages sont particulièrement crédibles, on a l'impression de pouvoir les croiser au coin de la rue. La question évidente (quoique clichée) est : sont-ils inventés ou basés sur des gens que vous connaissez ?
Cathi Unsworth : Une fois de plus, c'est parce que j'ai fait partie de ce monde pendant si longtemps, et ai rencontré tant de musiciens et de ceux qui gravitent autour — les roadies en particulier, qui sont les plus drôles de toute la tribu — que je n'ai jamais manqué de sources d'inspiration, pour les personnages comme les situations. Certains sont des clins d'œil pleins d'affection envers des connaissances. L'histoire du membre du Ku Klux Klan dans un bar de Birmingham, en Alabama, est arrivée à mon ami très cher Billy Chainsaw lorsqu'il tournait avec Siouxsie & The Banshees. Ça ne s'invente pas. Lorsqu'on me raconte des histoires comme celle-là, je les range dans un coin en me disant qu'elles peuvent toujours me servir un jour, quand je pourrai les inclure dans la narration. Parfois, des choses que j'ai oubliées me reviennent sans crier gare. Donna, qui est peut-être mon préférée dans Le Chanteur, n'était pas prévue, et je n'ai toujours pas l'impression de l'avoir inventée, plutôt d'avoir fait d'elle cette punkette mal embouchée qui n'a jamais pu dire ce qu'elle avait sur le cœur et s'est invitée dans mon roman pour devenir son personnage principal. Mais une chose est sûre, dans la vie, rien ne se perd.

k-libre : Vos romans sont riches en atmosphère, mais la conclusion est toujours satisfaisante, voire surprenante, comme la révélation finale de Le Chanteur. Avez-vous une idée de la fin quand vous commencez l'écriture d'un roman ?
Cathi Unsworth : Non, jamais ! Si cela peut surprendre le lecteur, soyez sûr que ce fut une surprise pour moi lorsque je l'ai écrite. Je préfère ne pas tout planifier à l'avance, puisqu'une partie du plaisir de l'écriture vient de voir où votre subconscient peut vous entraîner. Et je me fie plus à mon subconscient qu'à mon conscient. D'abord, il est beaucoup plus éloquent...

k-libre : En Karine Lalechère, vous avez trouvé votre traductrice idéale. On discute rarement de la relation entre un auteur et son traducteur, mais je crois comprendre que vous avez travaillé plus étroitement qu'à l'habitude avec elle. Et avez-vous eu d'autres traductions et, donc, d'autres contacts avec d'autres traducteurs ?
Cathi Unsworth : J'ai de la chance d'avoir Karine. Elle est formidable, et des amis français me disent qu'on n'a pas l'impression de lire une traduction. Pour moi, le plus grand témoignage de son talent tient du fait qu'une bonne partie de Le Chanteur était écrite, non pas en anglais correct, mais en argot. Et pourtant, elle ne m'a posé que trois questions sur ce point, elle avait tout compris, et m'a même suggéré quelques corrections que mes correcteurs anglais avaient laissé passer ! Je pense qu'elle aime s'immerger dans le texte, et en ce moment, je lui fournis de quoi comprendre les aspects les plus obscurs de mon prochain roman, Bad Penny Blue, qui se situe entre 1959 et 1965, et comprend des mots d'argot qui sont le fruit de recherches minutieuses et d'une histoire très secrète.
J'ai été traduite en d'autres langues, j'ai eu un traducteur allemand très sympa sur Au risque de se perdre , mais je n'ai jamais reçu mes exemplaires et ne sait ce qu'est devenu l'éditeur et, malheureusement, j'ignore si ce livre existe encore. Londres Noir a été traduit en italien, en russe et en turc, mais ces traducteurs ne m'ont jamais contactée !

k-libre : Votre troisième roman est en cours de traduction, votre quatrième est terminé. Vous avez traité du monde des revues artistiques et de la musique. Que nous réservez-vous après Le Chanteur, qui semble semble être très bien accueilli ?
Cathi Unsworth : Mon prochain est Bad Penny Blue, le livre le plus difficile et le plus complexe que j'aie jamais écrit, puisqu'il est basé sur une série de meurtres non résolus perpétrés durant une période assez sombre de l'histoire anglaise, ce qui m'obligea à tisser toute une toile d'intrigues avec des personnages allant d'artistes populaires, d'imprésarios, de policiers corrompus, de politiciens, des meilleurs aux pires. Remonter le temps jusqu'à un lieu qui n'a jamais existé fut une véritable expérience, mais il me fallait m'en remettre. C'est pourquoi mon roman suivant se déroule dans les années 1980, une époque dont je me souviens bien. Mais ensuite, j'aimerais remonter à nouveau le temps, et j'ai en tête une histoire qui couvrirait une bonne partie des années 1950 pour revenir au Londres de la guerre. C'est ce qu'il y a de mieux dans ce métier : on peut voyager dans le temps comme dans l'espace...

k-libre : Classique : quelle est la question que vous voudriez qu'on vous pose et sa réponse ?
Cathi Unsworth : Si vous pouviez remonter le temps à un moment donné de l'histoire, lequel choisiriez-vous ? Maintenant, alors que je viens de lire Electric Eden: Unearthing England's Visionary Music de Rob Young, j'aimerais être une petite souris pour assister aux soirées de William Morris, tenues dans sa belle demeure de Hammersmith donnant sur la Tamise, auxquelles assistaient Oscar Wilde, George Bernard Shaw, WB Yeats, Ralph Vaughan Williams et Gustav Holst. Imaginez un peu, entendre tous ces grands esprits discuter entre eux !
Néanmoins, certaines corrélations sont étrange. La maison de Morris se trouve au milieu du quartier où ont été perpétrés les meurtres non résolus dont je traite dans Bad Penny Blues, et les cadavres ont été disposés tout autour du fleuve. Comme je l'ai dit, même avec une machine à remonter le temps, on ne peut venir à bout de Londres...


Liens : Cathi Unsworth | Londres Noir | Le Chanteur | Au risque de se perdre Propos recueillis par Thomas Bauduret

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