k-libre - texte - jean-pierre alaux et son érudit enquêteur.

Tout ce que vous avez à faire, c'est d'éprouver les bons sentiments, les sentiments politiquement corrects, et de bien montrer toute la délicatesse de votre sensibilité. Et du coup, vous n'avez plus à agir. Il vous suffit de rester tranquillement assis avec vos précieux sentiments en sautoir, pendant que tout le monde s'écroule autour de vous mais vous applaudit tout de même parce que vous ressentez ce que tout être sensible ressentirait.
Donna Leon - La Petite fille de ses rêves
Couverture du livre coup de coeur

Coup de coeur

La Guerre est une ruse
Frédéric Paulin retrace avec intelligence l'histoire violente de l'Algérie entre 1992 et 1995, un...
... En savoir plus

Identifiez-vous

Inscription
Mot de passe perdu ?

vendredi 22 mars

Contenu

Jean-Pierre Alaux et son érudit enquêteur.

Mardi 14 juin 2011 - Jean-Pierre Alaux est journaliste, scénariste, écrivain, romancier et anime des émissions de radio et de télévision. Auteur de biographies, de livres gastronomiques, il écrit depuis 2004, avec Noël Balen, une série policière dont le héros, un œologue, débrouille des affaires se déroulant là où se trouvent des grands crus.
Depuis 2010, il est seul aux commandes d'une série, publiée dans la collection "Grands détectives" des éditions 10-18. Séraphin Cantarel, un distingué conservateur de musée, en est le principal protagoniste. Ce quadragénaire, marié à une ancienne archéologue, dénoue des affaires délictueuses dans l'univers de l'art et des monuments.

Rencontre avec un auteur qui sait marier, avec brio, la découverte érudite des décors qui servent de cadre à des intrigues subtiles et adroitement conduites.
plus d'info sur cette photo
© D. R.



k-libre : Les enquêtes de Séraphin Cantarel, votre héros, se déroulent dans les années 1974-1975. Pourquoi avez-vous retenu cette époque pour votre série ? Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette période relativement récente ?
Jean-Pierre Alaux : D'abord parce que c'est une époque que j'ai vécue. Celle de mon adolescence, soufflait alors un vent de liberté. Le principe de précaution n'était pas invoqué à tout bout de champ. On pouvait boire et fumer, jouir de la vie, sans passer pour des délinquants. J'ai connu les lieux où je situe mes intrigues et la notion de patrimoine était encore balbutiante. Tout paraissait possible, moins formaté qu'aujourd'hui et il y a certainement chez moi un brin de nostalgie à planter pareil décor au cœur de ses années 1970 où le pompidolisme s'étiole au profit de la "Nouvelle société" de Chaban et d'une modernité habilement prônée par Giscard.

k-libre : Séraphin Cantarel est conservateur du musée des Monuments français. Ce titre existe-t-il ou l'avez-vous crée pour les besoins de votre série ?

Jean-Pierre Alaux : C'est un titre qui existait alors, même si cette fonction ne recouvrait pas toutes les compétences que je lui attribue dans le livre. Aujourd'hui, une telle mission ne peut reposer entre les mains d'un seul homme. La profession de conservateur s'est hiérarchisée et les champs de compétences ont varié. Dans les années 1970, ce statut plénipotentiaire était possible. En 2011, je crains que Séraphin Cantarel ait du mal à asseoir son autorité...

k-libre : Ce titre explique-t-il votre passion pour les monuments et les musées ? Est-il la clé qui vous permet de mettre en scène ceux que vous préférez ? Sont-ils nombreux ?

Jean-Pierre Alaux : Oui, j'ai toujours aimé les vieilles pierres. Il faut dire que chez moi en Quercy, j'ai toujours été gâté, jouissant d'un patrimoine historique hors du commun, entre Saint-Cirq-Lapopie, Rocamadour, le Pont-Valentré ou la cathédrale Saint-Étienne de Cahors. Oui, j'aurais bien aimé endosser les habits d'un Cantarel. Je ne peux visiter une ville sans faire le tour de ses musées et de ses églises.

k-libre : Pourquoi avoir retenu Séraphin comme prénom pour votre héros ? Votre personnage a-t-il une connotation avec les anges et archanges ?

Jean-Pierre Alaux : Je crois que c'est le subconscient qui a dicté ce prénom : j'ai un ami qui a été longtemps expert au sein des bâtiments de France et dont le patronyme est Séraphin. Alors, il m'a amusé de le prénommer ainsi. C'est vrai que les anges occupent une place privilégiée dans mon panthéon et que tout cela n'était pas pour me déplaire. Quant au patronyme de Cantarel, il sent bon le Sud-Ouest et sur les bancs du collège, j'avais un camarade qui portait déjà ce patronyme. Comme disait Mauriac, "on n'est que d'un seul pays : celui de l'enfance".

k-libre : Séraphin est marié à Hélène, une ancienne archéologue. Bien que n'étant pas directement impliquée, elle participe aux enquêtes menées par son mari ? Pourquoi lui donner un rôle actif ?

Jean-Pierre Alaux : Archéologie et conservation du patrimoine sont deux domaines qui se marient bien. Je souhaitais avoir un point de vue féminin au cours de mes intrigues, de la même manière que Séraphin est affublé d'un assistant Théo (qui pourrait être son fils) et dont les capacités de déduction ne sont pas de même nature que celle de son supérieur. Face à une résolution, cela laisse le champ à plusieurs interprétations. Je souhaite que cette série touche plusieurs générations et j'affectionne, comme vous dites, "l'impétuosité de la jeunesse".

k-libre : Séraphin a été conservateur du musée Bonnet à Bayonne comme salarié, alors que Dorléac, promu conservateur du musée Toulouse-Lautrec, "ne tire aucun appointement de ce titre honorifique". Existe-t-il plusieurs statuts de conservateurs de musée ?

Jean-Pierre Alaux : Oui, au gré des villes, le statut de conservateur recouvrait des notions différentes. Certains musées avaient des conservateurs honorifiques, d'autres en revanche, étaient appointés car ils étaient les garants d'un savoir, d'une histoire et faisaient vivre le ou les musées.
Pour écrire une histoire, il faut s'inspirer d'un lieu, d'un personnage et Albi appartient à ces villes du Sud-Ouest placées sous la coupe d'un vaisseau de briques : la cathédrale de Sainte-Cécile. De surcroît, j'avais envie de connaître l'enfance de Toulouse-Lautrec. De ce "géant de nain", on ne parle que de la période des bordels et de sa vie débridée. J'avais envie de promener le lecteur sur d'autres chemins de traverse et de l'inciter à visiter Albi toutes affaires cessantes. Je ne pouvais savoir qu'à peine la sortie du livre, la ville était inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco.

k-libre : Après Albi, vous plantez votre intrigue dans le phare de Cordouan et de sa région. Vous en faites une description qui donne une furieuse envie de visiter les deux. Qu'est-ce qui vous a séduit dans ces lieux ?

Jean-Pierre Alaux : Depuis l'enfance, j'ai une passion clairement revendiquée pour les phares. J'ai écrit plusieurs ouvrages sur ce thème. Incontestablement, Cordouan est le plus beau d'entre-eux. À chaque fois que je m'y rends, je découvre toujours un aspect insoupçonné. Si la profession de gardien de phare n'était pas caduque, je crois que je l'aurais embrassée.

k-libre : Vous mêlez à vos intrigues des descriptions détaillées, approfondies des lieux retenus. Celles-ci ne nécessitent-elles pas des visites et des repérages nombreux ?

Jean-Pierre Alaux : Nombreux sont les lecteurs et surtout lectrices qui me disent que j'ai une écriture cinématographique. Donc, j'aime bien planter le décor avant même de créer les personnages et je procède, comme au cinéma, à des repérages préalables, histoire de m'imprégner de l'esprit des lieux. Après je bâtis mon histoire et je type mes personnages non sans avoir au préalable réuni la documentation. C'est ma propre curiosité qui me sert de guide. J'essaie d'être au plus près d'un univers pour lequel j'ai une vraie fascination.

k-libre : Vous décrivez les effets spectaculaires d'une tempête depuis l'intérieur du phare de Cordouan. Est-ce une expérience vécue ?

Jean-Pierre Alaux : Une tempête ! Peut-on rêver mieux que le déchaînement de la mer pour emporter le lecteur dans ce chaos où l'imaginaire se bâtit avec des images, des sons, des angoisses comme si la fin du monde était pour la minute qui suit. Pour être très franc avec vous, je n'ai encore jamais vécu de tempêtes violentes, mais j'adore les orages, la force électrique, le tonnerre. Je ne connais que trop les orages d'été qui atténuent les journées caniculaires dans mes terres du Lot.

k-libre : Vous avez choisi de faire mener des enquêtes où la violence réside dans le ou les meurtres, mais où le danger pour les enquêteurs est infime. Êtes-vous plus intéressé pour une démarche intellectuelle que par une débauche d'actions musclées ?

Jean-Pierre Alaux : Assurément, ma démarche est très cérébrale. L'action s'inscrit comme un complément d'enquête. C'est parfois nécessaire, pas toujours indispensable.

k-libre : Vous faites de Séraphin un épicurien particulièrement averti. Les nourritures terrestres vous intéressent-elles également ?

Jean-Pierre Alaux : J'ai travaillé longtemps dans la presse dite "épicurienne". Mais je n'ai fait aucun effort. J'aime les plaisirs de la table. Comme disait mon grand-père : "Le ciel est beaucoup trop haut, la terre bien trop basse : seule la table est à ma portée". Épicurien je suis et il me plaît de faire de Séraphin un être de cette trempe. Aujourd'hui, cet individu cristallise à lui seul tous les péchés de la terre. Notre société marche décidément à côté de ses pompes !

k-libre : Vous écrivez, à propos d'un de vos personnages qui exerce le journalisme : "Comme tout homme de plume, il n'était jamais satisfait de ses écrits..." Arrivez-vous à vous détacher de votre tapuscrit pour le livrer à l'éditeur ?

Jean-Pierre Alaux : Oui, j'aime bien le moment où j'envoie mon manuscrit à mon éditrice ou éditeur. J'ai hâte d'avoir son ressenti, si mes personnages sont bien campés et crédibles. Chez Fayard, mon éditeur est Claude Durand. Peut-on rêver meilleur lecteur ? Chez 10-18, j'ai Emmanuelle Heurtebize et Stéphanie Vincendeau, deux vraies éditrices amoureuses de Théo, Séraphin et ma petite bande.

k-libre : À travers votre série ne cultivez-vous pas une certaine nostalgie (un mal incurable) pour votre "haute enfance" ?

Jean-Pierre Alaux : La nostalgie est ce qu'elle a toujours été : une terre que l'on ne cesse de labourer pour légitimer tout ce que l'on a entrepris dans sa vie. Tout reniement en la matière vous expose à un vrai danger !

k-libre : Depuis 2004, vous écrivez en collaboration avec Noël Balen "Le Sang de la vigne", une série qui a pour héros Benjamin Cooker, un œnologue, chez Fayard. Les enquêtes policières se déroulent dans les vignobles et châteaux réputés. Continuez-vous cette série ?

Jean-Pierre Alaux : Oui, la collection "Le Sang de la vigne" est aussi une très belle aventure.
Le dix-huitième volume paraîtra cette rentrée. Et puis le fait qu'elle soit adaptée à la télévision sur France 3 avec l'œnologue Benjamin incarné par Pierre Arditi est une satisfaction inouïe. Du papier à l'image, on ne peut pas rêver mieux. Nous tournons cet été trois téléfilms en espérant que l'audience sera là puisque lors de la diffusion du premier épisode : la chaîne a battu des records d'audience jamais connus depuis trois ans. Là aussi, c'est une très belle aventure.

k-libre : Quels lieux avez-vous retenus pour les prochaines enquêtes de Séraphin Cantarel et de ses associés ?

Jean-Pierre Alaux : Séraphin Cantarel et son acolyte Théo intéressent aussi la télévision. Il ne serait donc pas surprenant que cette nouvelle série soit adaptée en TV à l'horizon 2012. Quant au prochain lieu retenu pour le troisième opus : il s'agit de la cathédrale de Reims, celle dont le portail est orné d'un ange qui sourit énigmatiquement. Comment ne pas succomber ?


Liens : Jean-Pierre Alaux | Avis de tempête sur Cordouan Propos recueillis par Serge Perraud

Pied de page