Le Doigt d'Horace

Manx aimait les enfants. Il en avait fait disparaître des dizaines dans les années 1990. Il avait une maison au pied des Flatirons où il faisait ce qu'il voulait avec eux avant de les tuer et d'accrocher des décorations de Noël à leur mémoire. Les journaux avaient surnommé cet endroit la Maison de Sangta Claus. Oh, oh, oh !
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mercredi 16 octobre

Contenu

Roman - Noir

Le Doigt d'Horace

Social - Vengeance MAJ vendredi 30 décembre 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Poche
Réédition

Tout public

Prix: 6,2 €

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Marcus Malte
Paris : Folio, mai 2009
274 p. ; 18 x 11 cm
ISBN 978-2-07-034853-4
Coll. "Policier", 551

De l'autre côté du tunnel

C'est d'abord un tableau à trois figures. Chacune esquissée, à peine croquée avec çà et là un léger relief apporté par de rapides indications biographiques – on songerait à une image expressionniste, aux forts traits noirs mais laissant dans les limbes l'essentiel du motif qu'il faut reconstruire mentalement. Et dès l'incipit, la tension. Extrême : entre les deux frères Miguel et José, et Franck. Franck l'énigme à la gueule d'ange. Celui dont on ne sait rien, et dont on se demande ce qu'il vient foutre là quand on a l'habitude de travailler en solo ou, à la rigueur, en famille. Silences, visages mobiles, paroles rares jetées sous l'effet de la colère, ou de la peur – ou de la stricte nécessité. Un incipit qui n'en finit pas de durer, le long d'un laborieux trajet en voiture, sous la pluie, tard le soir, vers une propriété, aussi imposante qu'un château, perdue dans la cambrousse. Là-bas, il s'agit de livrer du matériel haute-fidélité. Un portail s'ouvre. Puis une porte. Des portraits se dressent – une jeune femme puis une autre, plus âgée, hautaine, superbe – et viennent compléter le tableau ; les figures habitent tout l'espace – visages, corps, regards. Un indice par-ci, un autre par-là, et l'on soupçonne que cette livraison est une imposture. Pourtant, pas de braquage ni d'agression et les trois hommes quittent le château. Mais l'auteur coupe la scène avant de donner à comprendre se situe l'imposture. Puis Franck croise la route de Mister, pianiste de jazz, et de son ami Bob, chauffeur de taxi. Un peu de musique et un autre trio s'esquisse.

L'on a, dès cet incipit, l'ambiance et la couleur d'écriture du roman, son style phrastique et narratif... Tout au long des pages on aura cette narration elliptique qui distribue des indices avec parcimonie avant de leur donner, plus loin, un brin d'écho qui va partiellement les expliciter, cet art pareillement fragmentaire de poser les personnages en les portraiturant à grands traits essentiels assortis d'une biographie dont seuls sont délivrés les éléments utiles à la compréhension du récit. Encore ces biographies ne sont-elles, souvent, compréhensibles qu'à demi-mot, suspendues entre poésie et réalisme...

L'histoire ? On pourrait, au risque de la trahir, dire qu'elle retrace une affaire bizarre aux relents politiciens et maffieux avec, probablement, tout au fond, quelque chose qui ressemble à une triste destinée familiale. Elle est difficile à cerner ; elle se déploie de manière assez morcelée et son fin mot, le "pourquoi" des faits, se dissout dans un dénouement qui ne comble pas tous les blancs et prend un peu à défaut l'attente du lecteur. Quant aux personnages, on a l'impression que ce sont eux qui priment et habitent le récit comme la musique envahit l'habitacle du taxi de Bob lorsqu'il engage une de ses innombrables cassettes dans le lecteur de l'antique 404.
Leur mode d'existence romanesque, autant que la personnalité dont les a dotés le romancier sont hors du commun. Tous ont leur part d'étrangeté et de poésie, même José, ce truand sans envergure, cruel et grossier mais qui pour rien au monde n'oublierait d'apporter des fleurs à sa mère pour son anniversaire. Et Rosanna la prostituée qui, on ne sait pourquoi, a une place inédite dans le cœur de José. Bien sûr la palme du mystère revient à Franck. Beau et inquiétant, taiseux, prompt au rictus plus qu'au sourire... mais de l'abîme qu'il abrite au fond de lui, on n'entreverra jamais qu'une ombre vague à travers quelques flashes remontant de l'enfance. À vrai dire, les plus mystérieux sont peut-être Bob et Mister : l'on sait d'eux qu'ils sont indéfectiblement amis. Mais depuis combien de temps, et comment s'est noué ce lien ? Rien n'en est dit. Au moins sait-on que Mister est un pianiste noir à la stature imposante qui joue la nuit dans un club de jazz nommé Le Dauphin Vert et Bob un chauffeur de taxi jazzophile qui n'a pas besoin de charger des clients pour survivre. Cela suffit à la musique de l'histoire. À quoi bon en savoir plus ?

On a souvent le sentiment que, entre les phases où la narration classique mène la danse et déroule impeccablement le récit, l'écriture décolle et prend son essor sans que le romancier s'efforce de la brider. Un peu comme une mélodie laisserait derrière elle l'instrumentiste parti en impro. Je ne crois pas pour autant qu'il faille parler d'"écriture musicale" ; on dirait plutôt que les mots et l'agencement des constructions phrastiques – des phrases très brèves qui incisent en des points précis des propositions plus longues, parfois a-verbales et un peu traînantes, pluvieuses et nocturnes dans leur façon de courir sur la page – présentifient une musicalité sans la faire entendre véritablement ; c'est un rythme, un courant qui pénètre l'âme tout entière au lieu de n'émouvoir que l'ouïe intérieure. Et c'est magique. Magique comme l'on est tout d'un coup porté loin, loin du récit sans le quitter. Magique comme l'harmonie des mots avec ses incisions tout d'un coup existe seule, occupe toute la lecture – on croit oublier l'histoire alors qu'elle se continue bel et bien mais sur un autre plan qui n'est plus celui de la narration pure. La musique est à l'intérieur même de l'écriture, elle en est la substance, et cela dépasse de beaucoup l'imprégnation par citations et allusions qu'annonce le titre-hommage au pianiste et compositeur Horace Silver.
Le Doigt d'Horace est le premier roman de Marcus Malte. Déjà apparaissent là une empreinte stylistique, une maîtrise d'écriture et un sens du récit – ces caractéristiques fondamentales attestant que l'on a affaire à un authentique écrivain et non à un simple raconteur d'histoire. Les romans et nouvelles qui ont suivi donnent, rétrospectivement, plus d'éclat encore à ces brillantes prémices.

Citation

Mais il y avait ces deux yeux, deux noirs orifices de Kalachnikov côte à côte, à moins de dix centimètres de lui.

Rédacteur: Isabelle Roche mardi 15 février 2011
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