La Garçonne et l'Assassin

Elle gisait sur le dos dans le caniveau qui courait au milieu d'un abri anti-aérien en surface à Montagu Place, Marylebone. Il faisait si froid dans cette dernière demeure que Greenaway voyait son souffle former de petits nuages devant lui tandis que, posté sur le seuil, il se penchait pour examiner la scène à la lueur blafarde d'une lanterne électrique.
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Essai - Noir

La Garçonne et l'Assassin

Faits divers MAJ mercredi 05 octobre 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 16 €

Danièle Voldman & Fabrice Virgili
Paris : Payot, mai 2011
174 p. ; illustrations en noir & blanc ; 23 x 14 cm
ISBN 978-2-228-90650-0
Coll. "Essai"

Elle est lui, lui est elle

Ce travail d'historiens à partir d'un fait divers qui défraya la chronique plusieurs fois au cours des années 1920 s'inscrit dans un nouveau courant comme celui de la collection des éditions Larousse "L'Histoire comme un Roman". Il ne s'agit plus de novélisation de faits divers piochés dans les journaux (comme le fait poussivement l'équipe de Bellemare), mais d'insertion de ce fait dans son contexte historique et social qui agrandit le centre d'intérêt purement policier par la magie de la "transversalité" des thèmes. Ainsi, dans la collection de chez Larousse, aborde-t-on la création du Front National grâce à l'affaire du vol du cadavre de Pétain, l'immigration norvégienne à travers les manigances de Belle Gunness, la première serial killeuse américaine, ou l'émergence de la psychanalyse au procès des sœurs Papin. Chez Payot donc, mais avec, en plus, une iconographie passionnante qui n'existe pas dans la collection de chez Larousse, Fabrice Virgili et Danièle Voldman se sont attachés à une étonnante étude qui débouche sur ce type d'enquête rayonnante.

Paul Grappe né en 1891 et révolvérisé par sa femme en 1928, fils de divorcés, a mené une vie hors du commun. Mobilisé lors de la Première Guerre mondiale, il est blessé, dont une fois à l'index, ce qui lui vaut les suspicions de la hiérarchie qui envisage de le fusiller pour automutilation. Il déserte, rejoint son épouse à Paris et se travestit en femme pour éviter la prison voire l'exécution. Pendant dix ans, sous son identité féminine (Suzanne Landgard), il vit intensément la fin de la guerre et le début des années folles. Le voilà qui s'épile par catalyse, se maquille, devient une figure du Bois de Boulogne, multiplie les conquêtes féminines et masculines, se fait photographier des centaines de fois, devient championne de parachutisme, et égérie des garçonnes ayant jeté leur corset aux orties. Il entraîne sa femme dans des expériences sexuelles. Mais, en 1925, c'est l'amnistie pour les déserteurs. Paul Grappe n'a plus à se cacher. Il redevient homme ! Mais l'alcoolisme et la violence le rongent. Grappe fait la tournée des cafés en montrant l'album du temps de sa gloire féminine. Malgré un enfant, le couple s'enfonce dans la misère jusqu'à la nuit fatale...

Le procès a été raconté par Géo London dans son recueil Les Grands procès de l'année 1929. Sans doute la lecture de ces quelques pages a-t-elle inspiré nos chercheurs historiens spécialistes des notions de genre pendant la guerre. Le titre de leur ouvrage La Garçonne et l'Assassin est d'ailleurs un habile clin d'œil sémantique puisque c'est lui la garçonne et que c'est elle l'assassin. Voilà un exemple typique du courant "gender studies" mis à la mode par les Américains. Virgili et Voldman, comme leurs confrères travaillant à la vulgarisation du travail universitaire, évitent les notes et les lourdes citations pour privilégier une lecture agréable et facile. Tellement facile qu'elle en fait oublier le travail fabuleux de documentation. Si bien que les auteurs soucieux de se replacer comme professionnels, insèrent un chapitre VI étonnant : "Suspendons un moment le récit des aventures de Paule et de Louise. Penchons-nous sur la 'fabrique' de leur histoire. Comment connaissons-nous toute cette affaire ? À quoi sert de savoir par quels cheminements nous l'avons reconstituée ? Pourquoi avoir pris de parti d'en faire un récit narratif proche d'un scénario romanesque ?" Voilà une mise en abyme passionnante où l'on voit, par exemple, les chercheurs fouiller dans les archives de Maurice Garçon, l'avocat de Louise, et se désoler qu'il n'y ait plus rien dans la pochette, intitulée "photos obscènes", du dossier Grappe. De fait, à la lecture, on garde à l'esprit que tous les éléments, même les plus insignifiants, ont été vérifiés : des déplacements du régiment de Paul Grappe jusqu'à la balle trouvée sur le plancher du petit appartement du crime. Au final, un ouvrage agréable, pas trop long, remarquablement illustré de documents d'époque, et abordant d'une façon originale le bouleversement social de la nouvelle génération de femmes de l'entre-deux-guerres. À partir de la vie de ce couple, on suit aussi les affres et la solidarité qui pouvaient exister dans les quartiers populaires. Les auteurs osant se lancer dans une interprétation du pseudo "Landgard" de "Monsieur Suzanne", auraient pu pousser le jeu jusqu'à une psychanalyse de Paul Grappe. Un sujet en or du syndrome que l'on pourrait appeler "Miss Jekyll et Mr Hyde". Certes, il a eu l'idée de se déguiser et de vivre en femme pour échapper au châtiment militaire et ce pendant dix ans, mais n'avait-il, pas depuis son enfance et le départ de son père, le secret désir d'être une femme ?

Citation

Dans cette atmosphère propice aux 'troubles du genre', Suzanne devint célèbre ; au Bois de Boulogne qu'elle aimait tant fréquenter, elle était désormais 'la reine des garçonnes', toujours plus avide nouvelles rencontres et d'expériences inédites.

Rédacteur: Michel Amelin mercredi 05 octobre 2011
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