L'Assassinat du Docteur Godard

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Essai - Policier

L'Assassinat du Docteur Godard

Assassinat - Faits divers MAJ jeudi 03 novembre 2011

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Public connaisseur

Prix: 18,8 €

Éric Lemasson
Paris : Les Arènes, octobre 2011
360 p. ; 23 x 14 cm
ISBN 978-2-35204-180-1

L'enfer du paradis fiscal

De l'Affaire Godard on se rappelle des bribes : le bateau disparu, des indices semés dans la mer, la présence sur des îles, le crâne de la petite fille puis le fémur du docteur remontés dans des chaluts et, enfin, le rituel des cartes professionnelles déposées par un(e) inconnu(e) sur une plage à marée basse pendant des années...
Éric Lemasson ne se contente pas de resituer le contexte, le personnage, les étapes du périple et la découverte des indices ; il suit littéralement les traces du fugitif, hante les landes maritimes que Godard foula et bute à la pointe Nord de l'Écosse, à Thurso, où il interroge une vieille dame qui reconnut le docteur dans la rue.
L'auteur est grand reporter et documentariste pour diverses chaînes de télévision et la revue branchée XXI. Son implication dans l'enquête n'est pas sans rappeler celle de certains écrivains actuels comme Laurent Binet pour son roman HHhH sur le nazi Heydrich. Mais, contrairement aux autres, Éric Lemasson se protège par un "nous" narratif prudent qui, même s'il associe peut-être un photographe ou un cameraman, prouve que l'auteur ne veut pas franchir cette frontière littéraire et faire douter de sa démarche et de ses résultats.
Le mot "assassinat" du titre donne le ton : le docteur Godard aurait été une victime ! D'ailleurs, le pitch repris en boucle par les médias est simple : fin 1999, Godard aurait tué sa femme, se serait enfui avec les enfants pour retirer l'équivalent de 460000 € planqués dans des comptes en paradis fiscal. Découvrant qu'ils auraient été détournés par l'organisation créée autour de la CDCA, dont il était militant, Godard et ses enfants auraient été éliminés début 2000 par des tueurs à gage. Le livre s'ouvre sur deux meurtres postérieurs à l'Affaire Godard : celui de Philippe Wargnier, un businessman spécialisé dans les assurances, écrasé dans son avion à la jauge sabotée, et celui de Christian Poucet, président de la Confédération de Défense des Commerçants et Artisans (CDCA), menant une lutte farouche contre l'URSSAFF, les caisses et le fisc, abattu par deux tueurs dans son bureau devant témoins. Godard était un militant actif de ce syndicat pour la région normande. Y-a-t-il un lien ? C'est ce que Éric Lemasson va nous démontrer.
D'abord, il distribue les cartes : l'activité intense du docteur amateur de médecines parallèles, son style de vie fauché (mais où passent ses énormes honoraires ?), la location du voilier, la fuite, avec ses deux enfants, dans son fourgon plein du sang de sa femme, les traces du même sang dans la maison, le périple du bateau jusqu'à l'anse de Bréhec où Godard semble attendre un contact, les indices de naufrage disséminés du nord de Roscoff jusqu'aux côtes anglaises : annexe, radeau de survie, sac de sport mais pas le voilier. Les Godard ne sont pas encore morts. Ils prennent le ferry.
D'Irlande, ils passent sur l'île de Man où ils sont accompagnés d'une mystérieuse femme blonde, puis sur l'île de Lewis et enfin en Écosse. Un corbeau bienveillant (une femme, d'après son ADN) envoie des indications précises aux enquêteurs "pour sauver les enfants". Hélas, suite à une guerre de législation avec l'Affaire Dickinson qui se déroule parallèlement en Bretagne et alors que les Godard sont à une centaine de mètres, les enquêteurs français sont confinés dans leur hôtel par la police écossaise et perdent définitivement leurs proies...
L'enquête de Éric Lemasson devient ensuite un thriller économique racontant le combat de Christian Poucet et de son syndicat. Pour contourner le racket des charges pesant sur les petits commerçants, il créé un système parallèle de mutuelles et d'aides pour les milliers d'adhérents attaqués par la justice, et brasse des fortunes placées dans des paradis fiscaux comme les îles de Man, Sercq, Jersey ou Madère. Mais la guerre des chefs est sans merci. Une femme d'affaire portugaise, Maria Mendès, entend profiter de l'incarcération de Poucet pour rafler la mise. Mais Poucet est en prison dans le quartier VIP de Fresne où il noue des contacts politiques de haut niveau. Quand il sort, il taille dans l'Organisation. Maria Mendès n'a pas dit son dernier mot : elle a justement un garde du corps brésilien très efficace...
Difficile de résumer ce livre dense et tragique d'un auteur très impliqué sentimentalement (ce qui aurait pu justifier un "je" de narration). Malgré les fracassantes révélations des deux enquêtes, la culpabilité de l'Organisation dans le meurtre des Godard reste une hypothèse. Il manque une chronologie croisée des faits. Que Godard ait tué sa femme avant d'être tué lui-même laisse sceptique. Les récits du dernier voyage des Godard, de la pêche des ossements de la petite Camille et du docteur sont fascinants mais ceux des découvertes, tout au long de l'année 2001, de cinq cartes professionnelles, de santé et de mutuelles (de la CDCA) déposées à marée basse devant l'île des Ebihens que Godard aimait depuis l'adolescence, le sont encore plus. En décembre 2008, ce mystérieux indicateur (est-ce la femme qui donnait le nom des îles ?) a déposé une nouvelle carte de Godard, trouvée aussitôt par un pêcheur à pied. Pourvu que ce livre fasse sortir de l'ombre ce témoin crucial !

Citation

Douze ans plus tard, tandis que nous parcourons à notre tour ces ruelles dans les pas d'Yves Godard, il nous est donné de visualiser concrètement cet impensable rendez-vous manqué de l'île de Lewis.

Rédacteur: Michel Amelin mercredi 02 novembre 2011
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