Derrick et moi, mes deux vies

[…] il y a dans le dictaphone l'enregistrement d'un meurtre, l'agonie de cette femme. C'est quelque chose que l'on n'a jamais entendu de notre vie de flic !
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Mémoires -

Derrick et moi, mes deux vies

MAJ lundi 02 février 2009

Note accordée au livre: 3 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 20 €

Horst Tappert
Derrick and Ich - 1998
Traduit de l'allemand par Isabelle Hausser-Duclos
Paris : de Fallois, octobre 1999
296 p. ; 23 x 16 cm
ISBN 978-2877063654

Derrick, pasteur de la nation allemande…

Ainsi, Horst Tappert a eu une vie avant Derrick. Ce n'est pas la moindre des surprises de cette autobiographie, très insistante sur la carrière théâtrale du comédien Tappert. Carrière qui lui valut une belle notoriété, inaugurée dès l'abord par un prestigieux répertoire : Brecht, qu'il n'appréciait guère, puis Faust sous la direction de Theodor Loos - excusez du peu ! -, Hölderlin, Beckett, Greene, etc. Par la suite seulement vinrent la radiophonie et la télévision, qui seules permettaient à un comédien de vivre décemment. Un jour de mai 1973, Ringelmann lui proposa le rôle titre d'une série policière : Derrick. Le nom, qui ne renvoyait à aucune consonance germanique, lui plut. Mais pas l'idée. Tappert voulait donner une pointe plus british à son inspecteur, chasser l'image de l'allemand rigide, méthodique, enfermé dans sa fonction. Il s'attaqua d'abord à l'apparence vestimentaire de son personnage, pour lui rajouter une touche d'élégance Mayfair. Il se fit couper des costumes anglais, acheta un warmcoat - le manteau de Churchill - et, toujours dans cette optique, refusa de faire porter une arme à son personnage. Puis il refusa de construire ce dernier sur le modèle conventionnel du détective.

Grand lecteur de Chandler, Tappert souhaitait s'éloigner du thriller. Les spectateurs devaient, à ses yeux, en savoir plus long que Derrick. Un peu à la manière de Columbo, téléfilm créé en 1968 et dont le pilote fut diffusé en 1971. Horts Tappert épura ainsi tout le vocabulaire du roman à énigme, pour ne retenir que la dimension de l'affrontement psychologique entre Derrick et le meurtrier.

Le 20 octobre 1974 fut diffusé le premier épisode : Le chemin de la forêt. Accueil on ne peut plus froid de la critique. Tappert reconstruisit alors son personnage, pour lui donner un air plus affable. Il devint une sorte de pèlerin, calme, serein, rendant une visite courtoise à l'assassin, sans l'appareil policier qui accompagne d'ordinaire ce genre de visite. Quelqu'un avait bougé quelque chose dans l'ordre du monde, lui, venait remettre les choses à leur place. Mais ce Derrick là n'est plus un représentant de l'ordre : il s'est mué en apôtre de la vérité et de la justice. Apôtre miséricordieux, qui sait que plus rien ne protège le criminel de lui-même et qu'il faut l'aider à sortir de son chaos intérieur. Derrick est ainsi un homme en paix avec lui-même et son prochain. Un homme qui se refuse à ordonner le monde en bons et méchants. Il campe devant ce paysage, habité par son propre effarement, une souffrance formulée comme une question sans réponse : "Quel est ce monde, où l'homme peut commettre de telles atrocités ?" Un monde d'égarés, où demain d'autres crimes seront commis.

Car Derrick sait qu'il est impuissant à changer ce monde. Il ne peut que lui apporter un peu de réconfort. En bon Pasteur, il remplit sa mission de justice. Une mission qu'il tient du peuple allemand, non de ses institutions. C'est là la force morale de la série : Derrick s'énonce comme le rédempteur de la nation allemande dans son désir de justice, après la sombre période nazie qui a vu éclore tant d'exécutants zélés, calés au chaud dans leurs administrations. Derrick, debout dans son misérable bureau, loin du luxe des séries américaines, expie encore. Il ne représente pas le bon allemand, mais l'homme charitable, dans sa quête universelle d'humanité.

Étrangement, cette autobiographie s'achève sur l'incitation à lire Knut Hamsun,  "vagabond sur terre, errant sur des chemins déserts". Horst Tappert avoue n'avoir jamais lu La Faim, du même auteur, et, bien qu'il ait conscience de toutes les contradictions de cet écrivain, fourvoyé dans l'idéologie nazie, il veut y voir le profil d'une conscience forte pour l'avenir du genre humain. Une conscience pourtant éloignée du modèle anglais qu'affectionnait Tappert, modèle dont Hamsun disait qu'il était un "progrès sans âme".

Citation

Je fus un comique, une canaille, un amant malheureux, un intrigant, un pantin.

Rédacteur: Joël Jégouzo vendredi 23 janvier 2009
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