Du rififi chez les femmes

Un bruit derrière moi me fit me retourner pour voir que, malgré le coup reçu, King Kong était déjà revenu à lui. Il se dirigeait vers la sortie, le dos courbé, en se frottant le menton d'un air perplexe. Il s'enfuit sans demander son reste.
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samedi 14 décembre

Contenu

Roman - Policier

Du rififi chez les femmes

Gang MAJ jeudi 08 décembre 2011

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Réédition

Tout public

Prix: 9 €

Auguste Le Breton
Paris : Plon, juillet 2010
254 p. ; 19 x 13 cm
ISBN 978-2-259-21216-8
Coll. "Noir rétro"

Du rebecca chez les frangines

Pour faire revivre, en 2011, Vicky de Berlin sur un écran, il faudrait faire ressusciter Marlene Dietrich, ou quelque bergère de cette classe1 , alors autant ouvrir Du rififi chez les femmes et lire Auguste Le Breton. Faut parfois savoir sacrifier à la simplicité...
On y retrouvera le mitan de Bruxelles de l'immédiat après-guerre. Vicky de Berlin y tient le Ration K, bar à filles très désireuses de secourir les michetons en retard d'affection et très outrées qu'on les en prive. Or les frères Napos, Louis et le Bug (La Punaise), concurrencent en force la Berlinoise, à l'ancienne mais sans principe. Tricards du nouveau monde, essentiellement rompus au racket, à l'extorsion de fonds et au truquage d'élections du côté de Détroit, ils sont plutôt novices dans le commerce de la tendresse, mais n'en comptent pas moins poser une main pleine et implacable sur le territoire bruxellois, saboulés comme des bienfaiteurs siciliens.
Un soir, Raymonde, une des filles des Napos barbote un client soulevé à l'Étoile d'or par la môme Quinze-Grammes, dévouée corps et âme à la Berlinoise, sa frangine préférée. En guise de réponse télégraphique, la Berlinoise attend longuement la déloyale Raymonde devant sa carrée, et la met à la retraite à la balafre, lui harponne un robert aux ciseaux et la recoiffe en caillou.
Piquées dans leur honneur d'esclaves vedettes, les femmes des Napos ne demandent rien d'autre à leurs souteneurs que l'autorisation de se faire justice. Et c'est le rififi annoncé, le règlement de compte sans dentelle. Le Ration K connaîtra de véritables conflagrations en chaînes. Ces frangines semblent avoir passé l'essentiel de leur existence à châtier, à exécuter sommairement, surtout la Malaise, Yoko, la favorite de l'aîné des Napos, qui torture Vicky entre deux de ces numéros de son et lumière. Le bouge tamisé entre en éruption, se les brise en cascades, avant que la berlinoise, sur une diversion inespérée de son rabatteur, James Cagney, fidèle jusqu'au tiroir de la morgue, ne reprenne le pinceau en main et ne remaquille ses invitées au fouet et à la seringue automatique.
On s'en doutait bien depuis quelques milliers de siècles, que la femme était plus valeureuse que l'homme (il faut quand même un courage vache pour mettre au monde des mômes), mais quand elles se mettent à régler leurs comptes comme des hommes, elles les surpassent encore en lâcheté et en bassesse. Elles se défigurent et se tondent avec volupté, dompteuses, fauves et spectatrices d'elles-mêmes, connaisseuses.
Mais la Vicky de Berlin est encore d'une tout autre trempe. Détruite de fond en comble par la bestialité des vainqueurs sur les femmes du Berlin rasé de 1945, elle a baptisé son établissement Ration K "pour ne jamais oublier la grande dégueulasserie des hommes. Pour toujours se rappeler que son corps n'avait jamais été estimé supérieur à une boîte de ration, que sa jeunesse n'avait jamais valu plus cher qu'un paquet de Camel ou qu'un morceau de chocolat."
La Berlinoise ne laisserait plus aucun mâle la posséder. La pègre de Montmartre l'aurait d'ailleurs à la bonne pour cette raison essentielle qu'aucune intimidation ne peut la détrancher de la parole donnée. Mais dans le violet glacial, fatal, de ses gaffes en amende, luit une attente inassouvie, un brasier faiblard, endormi, que le Marcel Point-Bleu, faux-monnayeur tout frais atterri des bas-fonds sud-américains, ne se fera pas faute de raviver. Et ce sera l'amour rose, les regards bleus et éreintés, sur fond de trafic de faux talbins. Ces deux-là crèveront l'écran lourd des ombres et des nuits blanches de Bruxelles. Un vrai film, ce roman, et un poème sans poésie, avec une fin sans détour.
Mieux vaut choisir une bible moins argotique avant de se glisser dans le pucier. Ce n'est pas le cauchemar qui guette le lecteur, mais l'insomnie, et une furieuse envie de s'en jeter un.
On doit souvent se détrancher du roman pour en saisir l'action dans le glossaire voyou, en fin de volume. Évidemment, au fil des pages, à l'usage, on finit par tapisser d'instinct des expressions dont on n'imaginait même pas l'existence. Notre imaginaire établit de bien fendards rapprochements, de chouettes et joyeuses associations d'images, un peu comme avec le vieux françois rabelaisien, et nombre de tournures voyouses ont forcé les habitudes de notre langage courant et honnête, familial. Mais l'argot de Le Breton reste auguste, excusez le cirage de battoir, de clown of course... Le Breton, c'est pas précisément Perret et son pot au lait potache, malgré tout les respects qu'on doit à un troubadour capable de faire chantonner l'Hexagone sur un cigare à moustaches. Mais aucune honte, non plus, à préférer le greffier de la Perrette de La Fontaine au rat sans patte de son frangin. Tous les goûts sont dans notre nature, notez-bien, et le choix est tout à fait facultatif. La crème et la crémière, c'est précisément ce qu'Auguste Le Breton nous propose. Ses vocables, enseignés au contact des truands ou même dans les vétustes locaux de la renifle2, briguent le plus souvent le double sens de l'amour et de la mort. Ainsi de l'inoffensif "proposer la botte", toujours en usage il me semble, dans son sens sensuel, qui signifie aussi bien défier une ennemi à la baston que faire des avances pour une partie de doigts de pieds en éventail. C'est simple histoire de circonstances, en somme, pure question d'adaptation, aux fatales comme aux agréables rencontres. Ainsi "faire un carton", dans une situation délicieuse, signifiera faire l'amour. Quant au "balancer la purée", je n'insiste pas, je vous laisse le soin de choisir quel sens il devra recevoir...
Ainsi, aussi, du désormais fameux "rififi", dont l'Auguste est l'inventeur reconnu, le créateur patenté, mais auquel, pour ce roman, l'auteur eût préféré le strict synonyme de "Rebecca"3 : si le rififi appelle à la castagne gigantesque, au dessoudage général, il n'en appelle pas moins fort à son pendant amoureux, au coup de foudre imparable, immaculé et invincible, à la tragique raclée du premier amour.

1. Une adaptation cinématographique a cependant été réalisée en 1959, par Alex Joffé. Auguste Le Breton participait au scénario. Nadja Tiller tenait le rôle de Vicky de Berlin. À l'époque, Marlene Dietrich avait déjà passé l'âge pour ce rôle central. Mais en la voyant dans le rôle de Tina, dans La Soif du mal d'Orson Welles (1958), on se plaît à imaginer ce que Marlene Dietrich aurait donné dans celui de Berthe dans le Rififi féminin de Joffé. Berthe est la seule amie de la Berlinoise, à Bruxelles. Elle la fournit en armes et tient la Bouffarde, un rade-refuge clandestin pour les gueules cassées et clodos bruxellois. Mais sous la plume d'Auguste Le Breton, c'est incontestablement Marlene Dietrich qu'on découvre dans le personnage de Vicky de Berlin, l'ange anti-nazi des années 1930...
2. La brigade territoriale du commissaire René Levitre, où il fera un passage très instructif. Mais avant guerre, et pendant la guerre, tout en prenant le parti de la résistance, Le Breton aura fait le bookmaker, organisé des parties clandestines de pocker. Auguste Monfort fut baptisé "Le Breton" par les voyous de Saint-Ouen. Quant à son prénom, il le doit à son père clown, un "Auguste" mort lors de la Première Guerre mondiale. 3. Gallimard avait déjà titré en français Du rebecca chez les femmes, le polar canadien The Deadly Dames de Martin Brett paru en 1956 en "Série noire".

Citation

Mains dans les profondes de son pardingue à martingale, Marcel s'immobilisa au-delà du rideau de perles. Il était frais rasé, semblait reposé. Une boucle rebelle débordait de son feutre gris perle où roulaient encore quelques gouttes de pluie. Il frima autour de lui, comprit en un éclair. Il n'avait pas la tête dure. Des situations analogues, il en avait déjà rencontrées quelques-unes au cours de sa carrière. Il posa un œil amical sur Vicky dont la lèvre saignait.
- ... Soir, Vic ! Content de vous revoir. Dommage que ce soit en une telle compagnie !

Rédacteur: Stéphane Prat mardi 06 décembre 2011
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