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mardi 25 juin

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Nouvelle - Policier

Le Bras de la vengeance

Vengeance - Assassinat MAJ lundi 06 février 2012

Note accordée au livre: 3 sur 5

Poche
Réédition

Tout public

Prix: 2 €

Thomas de Quincey
The Avenger - 1840
Traduit de l'anglais par Alain Jumeau
Paris : Folio, janvier 2012
96 p. ; 17 x 10 cm
ISBN 978-2-07-044525-7
Coll. "2€", 5348

Soleil noir

Quand Maximilian Weydenham, à la fin de l'année 1815, arrive dans la petite ville allemande où vit le narrateur - un professeur d'université à qui un diplomate russe a chaudement recommandé le jeune homme afin qu'il l'héberge et le soutienne dans son projet de poursuivre des études après une carrière militaire d'autant plus impressionnante qu'il a tout juste dépassé la vingtaine - il produit grand effet sur la population. Il a, selon la formule convenue, "tout pour plaire" : de noble extraction, fortuné, intellectuellement brillant, d'une beauté physique aussi exceptionnelle qu'est exquise son urbanité il jouit, de plus, du prestige que lui valent sa nationalité - il est anglais, les fils d'Albion sont alors en grande faveur auprès des Allemands - et ses prouesses militaires. Tous ces mérites se rehaussent de rumeurs lui prêtant une histoire familiale des plus romanesques : Maximilian Weydenham est comme un rayon de soleil tombant droit sur la quiétude un peu terne de la petite cité universitaire. Un rayon qui, d'ailleurs, ne tarde pas à embraser le cœur d'une jeune fille de la meilleure société, au moins aussi charmante que le bel étranger. L'amour est partagé - il ne manquait plus que l'éclat d'une parfaite idylle pour couronner les grâces insignes que cumulent ces deux êtres d'exception.

Pourtant le climat de l'histoire est à la terreur... Deux mois à peine après l'arrivée de cet Anglais solaire surviennent les premiers crimes : de sauvages mises à mort dans la maison d'un éminent notable fort riche mais à qui rien n'a été dérobé. Plusieurs personnes seront ainsi assassinées appartenant chacune à différentes classes sociales – après le notable, un gardien de prison, un maître corroyeur... Aucun élément ne permet de lier les uns aux autres ces meurtres sinon leur caractère sanglant, et cette constante que le vol n'est manifestement pas le mobile à invoquer. Maximilian ,? Il suscite l'admiration de tous par son sang-froid, la pertinence de ses suggestions, mais cela n'empêche pas l'enquête de piétiner. Une clef tout de même viendra ouvrir les portes laissées closes qui sera délivrée par une longue lettre signée du coupable, où sont expliqués le pourquoi et le comment des crimes.

En adoptant le principe classique du récit rétrospectif rapporté à la première personne par l'un des principaux témoins du drame longtemps après que tout a été résolu, l'auteur peut à son aise faire louvoyer la narration entre différents points du temps et jouer ainsi tantôt de l'anticipation suggestive, tantôt de l'allusion obscure de façon à inciter le lecteur à prévoir une suite tout en le maintenant en état d'attente. Ce ne sont pourtant ni cette manière d'insinuer le suspense, ni le caractère mystérieux des crimes perpétrés qui donnent à cette nouvelle sa part d'étrangeté. Mais plutôt l'alliance d'une dimension documentaire très prononcée qui témoigne d'une époque troublée – le contexte d'une Europe encore en proie aux répliques des séismes napoléoniens joue un rôle important dans l'enchaînement des faits ; les crimes retracés sont la conséquence de crimes antérieurs imputables à un abject antisémitisme – et d'éléments qui apparentent le récit au conte. Maximilian, ce personnage d'ascendance quasi divine aux capacités hors normes, relève de la surnature ; on est aux confins du fantastique sans y basculer. À la fin quand, agonisant, il exige du narrateur divers serments et lui demande de le laisser seul pour ne revenir que trois heures plus tard, on pensera aux interdits et autres prescriptions magiques qui émaillent les légendes... D'autres points seraient sans doute à analyser mais... est-ce bien ici le lieu ?

Paru en 1840 dans le Blackwood Magazine, un périodique britannique fondé en 1817 par l'éditeur écossais William Blackwood qui continuera de paraître jusqu'en 1980, ce texte souffrirait, je crois, d'être livré nu au lecteur : sa composition comme son écriture sont un peu datées, et il comporte bien des obscurités pour qui ne saurait pas bien son Histoire européenne et serait dépourvu de culture classique. Fort heureusement, cette édition, extraite du volume d'Œuvres de Thomas de Quincey publié récemment dans la Bibliothèque de la Pléiade*, s'ouvre sur une notice biographique de l'auteur et s'accompagne de notes en bas de page, toutes dues au traducteur, qui suffisent à une bonne intelligence du texte. Mais les plus curieux auront à cœur de se reporter au volume de La Pléiade pour y retrouver l'intégralité de l'appareil critique attaché à cette nouvelle. Peut-être y a-t-il une note qui commente cette incohérence entre les propos du veilleur de nuit, ici page 36, apprenant au narrateur qu'un crime vient d'être commis et que les tueurs "ont vidé la maison" et ce constat ultérieur, page 40 de cette édition, mentionnant que dans cette même maison, rien ne manque parmi les richesses qu'elle contient.

Pour clore la chronique, il peut être intéressant de signaler que cette nouvelle a déjà été publiée seule dans diverses traductions françaises sous des titres différents – citons Justice sanglante chez José Corti en 1995, Le Vengeur chez Baleine en 2007 et, ici, Le Bras de la vengeance. On voit que certains traducteurs se sont beaucoup écartés de la sobriété du titre anglais... On est en droit de penser que des écarts du même ordre se décèlent dans l'ensemble du texte. Comme quoi – le répètera-t-on jamais assez – une traduction est un acte d'écriture à part entière qui superpose à l'expression du "soi" de l'auteur celle du "soi" du traducteur et engendre une sorte de texte à deux souffles se mêlant avec plus ou moins de bonheur.

* Thomas de Quincey, Œuvres. Édition publiée sous la direction de Pascal Aquien avec la collaboration de Denis Bonnecase, Éric Dayre, Alain Jumeau, Sylvère Monod et Marc Porée, traductions de l'anglais par Denis Bonnecase, Éric Dayre, Alain Jumeau, Pierre Leyris, Sylvère Monod et Marc Porée. Gallimard Coll. "Bibliothèque de la Pléiade", novembre 2011, 1888 p. - 72,50 €.

Citation

Déjà une danse avait pris fin ; certains danseurs parcouraient la salle de long en large en se donnant le bras ; d'autres se reposaient de leur exercice quand - ô Ciel ! Quel cri ! Quel tumulte grandissant !

Rédacteur: Isabelle Roche dimanche 29 janvier 2012
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