Le Chapeau de M. Briggs : récit sensationnel du premier meurtre commis à bord d'un train anglais

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Roman - Policier

Le Chapeau de M. Briggs : récit sensationnel du premier meurtre commis à bord d'un train anglais

Huis-clos MAJ mercredi 11 avril 2012

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Réédition

Tout public

Prix: 25 €

Kate Colquhoun
Mr Briggs' Hat: A Sensational Account of Britain's First Railway Murder - 2011
Traduit de l'anglais par Christine Laferrière
Paris : Christian Bourgois, février 2012
458 p. ; illustrations en noir & blanc ; 20 x 12 cm
ISBN 978-2-267-02286-5

Compartiments tueurs

Voici un ouvrage traduit, chez le même éditeur, en droite ligne de celui de Kate Summerscale, L'Affaire de Road Hill House (2008), pareillement épais, lesté d'un cahier photos, notes, index des noms propres, liste de sources, bibliographie et remerciements longs comme la main où Kate Colquhoun salue, entre autres amis, justement Summerscale "pour ses commentaires incisifs sur sa première version achevée". À leur sortie, les deux "documentaires-écrits" ont été sélectionnés par la prestigieuse association d'écrivains policiers anglais de la Crime Writers Association (CWA) pour son Gold Dagger for Non-Fiction Award. À ce propos, il est étonnant, qu'en France, ce soit des nominées qui paraissent tandis que les titres qui ont reçu effectivement le prix depuis 1978 n'ont jamais été traduits - voir la liste sur. Parallèlement au développement de la presse à sensation et l'apparition de la littérature policière, l'enquête de Summerscale concernait le meurtre d'un enfant de trois ans au sein d'une famille bourgeoise au cours de l'été 1860. Celle de Colquhoun, située quatre ans plus tard, quitte le strict enfermement de la cellule familiale, en s'intéressant au premier meurtre dans un train anglais. Meurtre qui se soldera par une fuite du suspect en bateau vers l'Amérique, une poursuite maritime des policiers et une extradition. Ce texte élargit la vision sociale en s'intéressant au développement du chemin de fer qui impulse la dynamique de l'industrialisation britannique. La montée en puissance de la presse qui devient mondiale en est le corollaire. Alors que L'Affaire de Road Hill House posait les bases du police procedural domestique, Le Chapeau de M. Briggs est donc un fait divers avant tout moderne.

Le soir du 9 juillet 1864, à l'un des nombreux arrêts du train Londres/Chalk Farm, deux employés de banque constatent que leur compartiment est taché de sang et appellent le contrôleur. On découvre, beaucoup plus tard, le corps de Thomas Briggs, lui aussi employé dans la même banque, couché au milieu de la voie. Il mettra un jour à mourir d'horribles blessures au crâne. Un chapeau est trouvé dans le compartiment mis sous séquestre ainsi qu'un sac de cuir noir et une canne à pommeau d'ivoire. Un super détective en civil, l'inspecteur principal Richard Tanner, mène une enquête digne de Freeman Wills Crofts pour rétablir minute par minute le trajet de Briggs depuis le départ de sa maison et chercher la montre en or et sa chaîne qui ont disparu. Après promesses de récompense affichées ou publiées dans la presse, il recueille le témoignage crucial d'un cocher qui va les conduire chez des usuriers, tenanciers de pensions, puis vers un jeune tailleur allemand, Franz Müller, embarqué pour New York sur le voilier Victoria. Le télégraphe avec fil étant en panne depuis 1858, Tanner s'embarque avec un autre policier et deux témoins sur le City of Manchester un vapeur à voile, plus luxueux et plus rapide pour arriver à New York avant le Victoria et coincer Müller à la descente. Une autre équipe s'embarquera sur un autre bateau avec un dossier béton pour convaincre les Américains d'extrader Müller.

Historienne de formation, la journaliste Kate Colquhoun a entrepris une vaste fresque à partir de ce fait divers qui a défrayé la chronique car il a concrétisé un fantasme de danger pour les acteurs de l'industrialisation : on pouvait être assassiné dans un compartiment entre deux gares joignables en cinq minutes ! L'auteur nous apprend qu'aucun meurtre dans un train anglais ne se produisit avant le 27 juin 1881, soit dix-sept ans plus tard (renseignement pris, il s'agit du numismate Isaac Gold, balancé du train par Percy Lefroy Mapleton qui lui vola des pièces et s'enfuit en abandonnant, là aussi, son chapeau). Ces dix-sept ans d'intervalle prouvent donc que la peur n'était pas fondée. Et pourtant, pas de couloir transversal dans les voitures (ils apparaissent en 1890), pas de signal d'alarme (câbles internes agissant sur le frein en 1899). Chaque compartiment ayant sa porte fermée à chaque gare, il n'y avait nul moyen d'appeler à l'aide. La presse s'empare de l'affaire. En 1860, soit quatre ans avant, le premier meurtre en train s'était déroulé en France sur le Paris-Mulhouse. Dans une voiture de première classe, le juge Poinsot avait été volé et tué d'une balle. Le suspect Charles Judd était en fuite. Était-ce son deuxième meurtre ? La traînée de poudre se propage à New York au point que la foule attend sur les quais l'arrivée du navire de Müller. On ne détaillera pas la suite du livre pour ménager sa lecture.

Outre le système ferroviaire et judiciaire, Kate Colquhoun aborde la guerre de Sécession et ses batailles navales, celle que mène la Prusse contre le Danemark et qui catégorise négativement les Allemands. Elle détaille les enquêtes mais aussi les procès d'extradition et de jugement, se perdant un peu dans les versions et les redites. Les procédures sont sans doute trop pointilleuses pour être passionnantes et les témoignages trop répétés deviennent ennuyeux mais les enquêtes sur les indices révèlent d'une grande modernité. À noter aussi que la traductrice aurait pu convertir les mesures anglaises (miles, yards, livres, onces et autres pieds) pour plus de lisibilité. Moins percutant que L'Affaire de Road Hill House de son amie Kate Summersacale qui avait pour elle la limitation géographique d'une demeure victorienne et l'arrière-plan littéraire du roman policier naissant, Le Chapeau de M. Briggs de Kate Colquhoun brasse plus de données socio-politiques qui déclenchent forcément moins de suspense. Mais on salue son exhaustivité et son originalité d'avoir choisi cette histoire emblématique d'il y a près de cent cinquante ans !

NdR -Michel Amelin s'étant interrogé sur la conversion des mesures anglaises, Christine Laferrière, traductrice du roman, a apporté une touche éclaircissante. Nous vous invitons à la découvrir.

Citation

Le Times tenait les directeurs des compagnies pour despotiques et le gouvernement pour indifférent à la sécurité publique, et rappelait des exemples de voitures incendiées et de passagers désespérés, incapables d'alerter le conducteur ou le chef de train.

Rédacteur: Michel Amelin mercredi 04 avril 2012
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