Les Nouvelles affaires criminelles de la Manche

La RealiSim, c'est en somme le visage moderne du divertissement pascalien, le dernier artifice qu'a imaginé le siècle pour nous faire oublier notre condition. Si l'on estime peu raisonnable de passer tout le jour dans un univers qui n'existe pas, c'est que l'on ne connaît guère la nature humaine, dirait aujourd'hui le philosophe. Les métavers ne nous garantissent pas de la mort et de la misère, ils nous dispensent d'avoir à y penser, l'espace de quelques heures. En cela, ils fournissent à une poignée de firmes transnationales leur légitime raison d'être : nous vendre du rien.
Frédéric Delmeulle - In Cloud We Trust
Couverture du livre coup de coeur

Coup de coeur

La Guerre est une ruse
Frédéric Paulin retrace avec intelligence l'histoire violente de l'Algérie entre 1992 et 1995, un...
... En savoir plus

Identifiez-vous

Inscription
Mot de passe perdu ?

lundi 14 octobre

Contenu

Essai - Policier

Les Nouvelles affaires criminelles de la Manche

Faits divers MAJ mardi 12 juin 2012

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 26 €

Jean-François Miniac
Riom : De Borée, mai 2012
352 p. ; 24 x 16 cm
ISBN 978-2-8129-0612-1
Coll. "Histoire et documents"

Encore du sang sur la Manche

Après Lenaïc Gravis qui s'y était collée pour un premier tome plus concentré sur les affaires débouchant sur des peines de mort, c'est au tour du scénariste et dessinateur Jean-François Miniac, de délaisser ses adaptations remarquées d'Agatha Christie en BD et ses collaborations avec François Rivière, pour exhumer diverses affaires concernant la zone de la cour d'assises de Coutances.
Miniac, né en 1967 fait une carrière remarquée en BD. Installé à Caen, il s'est lancé dans l'histoire populaire régionale en compilant des faits divers criminels et mystérieux situés en Normandie. Ici, dans le second tome dont il est chargé, il couvre une large période entre 1425 (une rixe mortelle entre bateleurs) et 2004 avec l'Affaire de la petite Caroline Dickinson étranglée et violée dans une auberge de jeunesse de Pleine-Fougère, alors qu'elle était sur un matelas disposé par terre entre les deux paires de lits superposés occupés par ses quatre copines qui ne se rendirent compte de rien. Pour parachever son ouvrage (et le premier), Miniac ajoute quatre annexes bienvenues pour les amateurs. Annexe N° 1 : les résumés des affaires aboutissant à des condamnations à mort de 1828 à 1948. On y lit notamment le résumé de l'Affaire Piel (une femme et sa fille tuent le père saoul à coups de bâton) et on fait le lien avec le récit vécu de Victor Hugo en juin 1836 qui a vu les deux femmes conduites en prison sous les huées de la foule et qui ouvre l'avant-propos du livre. Annexe N° 2 : la liste de tous les bagnards et galériens manchois (XVIIIe et XIXe siècle) classés alphabétiquement (sur 44 pages !) par commune, avec "lieu de naissance, patronyme et prénom, éventuellement date de naissance, date de la condamnation, nature de celle-ci, motif éventuel, évasion(s) éventuelle(s)". Lecture fastidieuse mais ô combien précieuse pour ceux qui veulent savoir s'il ont un bagnard dans la famille. Avec l'Annexe N° 3, voici la liste chronologique de tous les bourreaux de la Manche et un chapitre sur la famille Lacaille avant l'annexe N° 4 qui concerne le descriptif des trois bagnes de la Manche (record de France), Cherbourg, le Mont-Saint-Michel et l'île de Tahitou, ainsi que les prisons.
Le principe chez De Borée étant d'éviter les procès des familles indignées dont les noms reviendraient au grand jour par ses récits tirés de l'oubli, toutes les affaires à partir de 1945 sont anonymées. Les affaires Blanche H. Francis G., Louis C. Alexandre P. etc. sont caviardées, en plus, par les protagonistes qui sont aussi anonymes : le petit Louis P., la fille du gendarme L., M. D. un témoin, M. A. quadragénaire etc. ce qui conduit à une lecture un peu durassienne et bizarre. Ne vaudrait-il pas mieux inventer des noms pour le confort de la lecture ? Mais c'est vrai que les familles portant les noms inventés se récrieraient à juste titre. Problème insoluble, donc.
L'auteur ne tombe pas dans le piège de la novélisation et se débrouille très bien pour raconter les faits sans que cela ressemble à un rapport de police. Il est parfois soudain saisi de lyrisme, comme dans le chapitre qui raconte la retraite du célèbre Commissaire Guillaume qui servit de modèle au Maigret de Georges Simenon ou, parfois dans ses introductions. Mais il abuse aussi de jeux de mots un peu lourds ou reprises de formules populaires qui alourdissent notamment ses dernières phrases qui se veulent souvent des clins d'œil à son titre : "Avant les empreintes génétiques, au village sans prétention, j'avais mauvaise réputation" est la dernière phrase de "La Mauvaise Réputation/affaire Dickinson" ; "Désormais, Auguste peut manger de bonnes soupes, sans arrière-pensées ni taupicine. Sans soupe à la grimace non plus" ("Soupe à la grimace"). On peut aussi citer les titres "Périers, c'est fou !", "Fatals panards" (un meurtre à coups de pieds), "Déboires d'un débit" ou "À l'ombre, pour une jeune fille en fleurs" (une affaire de viol avec des effets de style un peu malvenus). Les affaires traitées sont inégales et concernent souvent des meurtres "bénins" qui, on le sait, constituent la grande majorité des crimes ruraux sur fond d'alcool et de recherches d'argent. Voici donc le cortège de vieilles femmes tabassées, de voisins tués à coups de bâtons, ou de maris cocus qui se vengent ou qui sont assassinés. On retiendra l'Affaire Joseph Aubert et sa maîtresse Marguerite Dubois qui, en 1896, dissimulent le cadavre d'un collectionneur de timbres, dont ils volent la collection, dans une malle expédiée par le train. L'affaire de la malle de Couville rappelle celle, fameuse, de la malle de Gouffé, du nom de l'huissier assassiné par Eyraud et sa maîtresse Gabrielle Bompart en 1890. Miniac en profite pour nous apprendre qu'en 1892 un philatéliste nommé Gaston Leroux (!) avait déjà été assassiné pour un timbre rarissime d'Hawaii. Autre affaire intéressante en 1907, celle de Jeanne Bonneau sage-femme et de l'abbé Larquemin amant de l'institutrice Jeanne Leblond qui mourut des suites de son avortement et dont le fœtus fut découvert au lavoir, partit au fil de l'eau avant d'être récupéré. Une jeune laveuse dénonça ses collègues qui voulaient se taire. Autres personnages : la vicomtesse Elisa Lefebvre de Plinval et la prostituée Marie-Louise Guéret qui se mettent au service de la Gestapo, jouent les taupes et dénoncent quatorze personnalités suspectes d'être gaullistes. Toutes deux condamnées à mort en 1945, elles sauvent leur tête. Quant à Louis C. en 1959 sur la commune de Saint-James, il trafiqua habilement une bûche, évidant l'intérieur pour y glisser un obus allemand et disposa le tout sur le bord du chemin pour faire exploser une pauvresse qui avait l'habitude de ramasser du bois mort.
En conclusion, voilà un recueil riche en événements, lesté de photographies des lieux prises par Jean-François Miniac. Austères, les bâtiments en noir et blanc semblent bien des motifs de photos judiciaires. Quant aux fac-similés des procès-verbaux d'exécution, ils sont illisibles mais ils sont là en tant que preuves des recherches acharnées de l'auteur.

Citation

Silence. En silence, il pleure. Tête baissée, l'accusé pleure, engoncé dans son pardessus de demi-saison gris clair.

Rédacteur: Michel Amelin dimanche 10 juin 2012
partager : Publier dans Facebook ! | Publier dans
MySpace ! |

Pied de page