Le Touriste

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vendredi 13 décembre

Contenu

Roman - Espionnage

Le Touriste

Géopolitique - Tueur à gages MAJ samedi 31 décembre 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 22 €

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Olen Steinhauer
The Tourist - 2009
Traduit de l'anglais (États-Unis) par William-Olivier Desmond
Paris : Liana Levi, avril 2009
522 p. ; 21 x 14 cm
ISBN 978-2-86746-506-2

Spy trips

Il y a les touristes, et les Touristes. Une majuscule qui fait toute la différence entre les premiers – que vous connaissez bien pour les croiser régulièrement aux moments les plus "touristiques" de l'année en groupes plus ou moins denses, que vous identifiez tout de suite par l'idiome exotique dont ils usent entre eux et par leur propension à diriger de toutes parts leurs APN brandis à bout de bras – et les seconds qui, s'ils ont parfois l'air d'être d'authentiques touristes, n'en sont pas tout à fait : ce sont des agents très spéciaux de la CIA dépourvus de toute attache familiale, rompus aux beaux-arts de l'espionnage – exister sans laisser de traces, changer d'identité comme de chemise, tuer si besoin est en commettant, à chaque fois, un crime parfait… – et capables d'obéir sans réfléchir aux ordres qui leur sont donnés. Cela au prix bien souvent de leur équilibre psychologique car, pour être opérationnels et efficaces, ils ne doivent accorder leur confiance à personne : leur meilleur ami, quand ce n'est pas leur collègue le plus fiable, peut cacher un agent double – voire triple.

Milo Weaver est l'un des meilleurs Touristes de la Compagnie (petit nom de la CIA). Mais il est souvent proche du point de rupture qui le conduirait au suicide – option si tentante, toujours là, à portée de pensée comme l'épaule complaisante d'un ami s'offre à celui qui désespère… contre laquelle il lutte avec acharnement, à coup d'alcool ou de drogues l'aidant à maintenir sa vigilance afin d'accomplir au mieux ses missions. Le 11 septembre 2001, tandis que les États-Unis sont la cible d'une attaque terroriste qui va définitivement bouleverser le monde, Milo, à Venise, connaît lui aussi un basculement décisif : il frôle la mort et se retrouve en train de tenir la main d'une femme sur le point d'accoucher… Six ans plus tard, il a épousé Tina, élève avec elle la fillette née en de si bizarres circonstances, Stéphanie, et a quitté la sphère touristique. Il y revient "par la bande" après que Le Tigre, un insaisissable tueur à gages traqué par la Compagnie, lui a révélé quelques troublantes informations et demandé de découvrir qui lui avait inoculé le virus du Sida – car Le Tigre est en train de mourir…

Ainsi commence un inextricable sac de nœuds où l'on retrouve emmêlés les multiples fils d'une diplomatie internationale à large spectre – la Chine, les États-Unis, l'Europe ont tous des intérêts plus ou moins occultes au Soudan, pétrole oblige –, et que travaillent à maintenir au plus serré aussi bien les opérations d'un homme d'affaires russe ultra corrompu que les sournois antagonismes entre services de renseignements américains (CIA, NSA, Homeland Security…). Comment diable évoluer dans un tel imbroglio quand on est, soi-même, accusé de meurtre et de trahison ? C'est pourtant le défi qui se pose à Milo, sans compter qu'il doit le relever sans perdre Tina et Stéphanie…

Entre individus diversement refroidis et menées souterraines imputables à la politique internationale, courant d'aéroports en chambres d'hôtel quittées précipitamment au volant de véhicules "empruntés" à la sauvage, Milo Weaver entraîne le lecteur dans une longue traque-poursuite où sont mis en œuvre tous les stratagèmes les plus retors du parfait fugitif. L'action, ponctuée de dialogues vecteurs d'informations essentielles dont il ne faut rien perdre, ne laisse guère de répit. De temps en temps cependant le récit marque le pas et se tourne vers Tina et Stéphanie, ménageant çà et là des pauses-famille, enclaves de tendresse et de drôlerie. Ailleurs, ce sont des piques plus grinçantes qui font poindre un rire à fortes nuances jaunes… Et pour rehausser le tout, des mots de passe bien choisis permettent à l'auteur de glisser un subtil hommage à James Joyce et John Le Carré.

Voilà pour le fond et le ton. Quant à la construction, elle est admirable : on voit jusque dans les moindres détails à quel point l'auteur maîtrise sa narration et avec quel art il en assure la progression de façon à maintenir un suspense optimal - chapitres impeccablement rythmés, toujours interrompus à des instants clés. Le Touriste est un roman dont il est très difficile d'interrompre la lecture. Ce n'est d'ailleurs pas recommandé – sauf à avoir une mémoire infaillible – car les retournements sont nombreux et pour bien comprendre les développements de l'intrigue, il faut se souvenir de tout, fût-ce des allusions paraissant anodines de prime abord.
Un volume de plus de cinq cents pages vous effraie un peu ? Il n'y a vraiment pas quoi ; d'une part c'est l'exacte distance que requiert l'histoire – il n'y a pas un temps mort, pas une plage d'ennui ni de digressions inutiles – et d'autre part l'écriture est d'une extrême fluidité, simple et directe mais pas "facile" pour autant – l'on sent sous la simplicité un travail très précis visant à concentrer le sens en un minimum de mots, sous-tendu par un souci constant d'être juste et expressif. Les dialogues, fréquents, aèrent et dopent la narration et, enfin, l'humour omniprésent – tantôt cynique, tantôt plus léger et simplement drôle – mais dosé avec finesse achève de transformer la lecture en pur plaisir hautement jubilatoire.

Et puis il y a cet ultime raffinement, attestant, sans doute, du goût de l'auteur pour les fictions romanesques complexes – ce Livre noir du Tourisme qui parcourt les pages du roman… Mythe ou réalité ? Objet rêvé autour duquel des agents déboussolés tâchent de construire quelque aspiration fiable – une quête qu'ils puissent mener sans que l'objectif soit changé par leur supérieur – ou bien manuel de conduite réel mais tenu si secret que l'on doute de son existence ? Pour ma part j'ajouterais à cette petite liste une possibilité supplémentaire : Le Touriste ne serait-il pas une identité d'emprunt pour ce Livre noir, dont les versets seraient à extraire de la masse romanesque ?
Secouez le roman, décantez l'appareil fictionnel, et peut-être au fond de la cornue verrez-vous apparaître le Livre noir du Tourisme…

Avec ce cinquième roman publié en France, Olen Steinhauer prouve, une fois de plus, qu'il est un excellent écrivain, et pas seulement un grand auteur de romans noirs.


On en parle : Carnet de la Noir'Rôde n°38

Nominations :
Grand Prix des Lectrices de "Elle" Policier 2010

Citation

Considérer le suicide comme un crime impliquerait que la nature sache ce que sont le bien et le mal. La nature ne connaît que l'équilibre et le déséquilibre.

Rédacteur: Isabelle Roche jeudi 07 mai 2009
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