Niet camarade

J'en étais venue à penser qu'il existait, dans chaque pays, un policier particulièrement détestable ; et voilà que ma théorie se confirmait.
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mardi 22 septembre

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Roman - Policier

Niet camarade

Politique - Énigme MAJ samedi 31 décembre 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 20 €

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Olen Steinhauer
The Confession - 2004
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Françoise Bouillot
Paris : Liana Levi, février 2005
384 p. ; 21 x 14 cm
ISBN 2-86746-383-1
Derrière le Mur, 2

Ce qu'il faut savoir sur la série

En réalité, l'auteur, Olen Steinhauer, n'a pas donné de nom à cette série de cinq romans. En revanche, il l'a bel et bien construite à partir d'un concept global lui assurant cohésion par-delà les diversités formelles des œuvres qui la composent. Aussi l'éditeur français a-t-il décidé, par commodité mais avec un parfait à-propos, de la désigner par une appellation générique, "Derrière le mur".
Les cinq romans sont centrés sur un lieu : le commissariat de police abritant la Brigade criminelle d'une capitale d'un pays de l'Est - ledit pays reste sans nom et sa ville principale n'en aura pas d'autre que la Capitale. Ce commissariat et ceux qui y travaillent sont dépeints tout au long du demi-siècle qui, dans ce pays anonyme, sépare l'avènement du communisme de la chute du Mur de Berlin, à raison d'une enquête par décennie. Ainsi le premier roman se déroule-t-il en 1948, et le dernier en 1989.
Tous sont un subtil mélange d'intrigue criminelle et d'incursions étatiques confinant à l'espionnage. Le contexte historique est présent mais toujours au service de la fiction. Outre leurs qualités policières ces romans ont une vraie valeur littéraire : pour chacun d'eux l'auteur a adopté une approche narrative différente, tout en leur apposant une marque stylistique reconnaissable - pour autant que la traduction permette d'en juger. En deux mots, ils sont aussi efficaces que littéraires.

Publiés par Liana Lévi, les romans sont réédités en format poche chez Gallimard, dans la collection "Folio Policier".

Les affres d'un milicien romancier

Été 1956. Un peu partout dans le Bloc de l'Est on s'attache à corriger les erreurs du stalinisme. Dans La Capitale, l'heure est plutôt au soulagement et à l'optimisme : le Secrétaire général Mihai annonce que seront bientôt libérés tous les prisonniers politiques. La dictature du prolétariat n'a jamais été aussi démocratique, déclare un éditorialiste à la Une du journal national L'Étincelle. Voilà pour l'Histoire. Du côté de la Brigade criminelle, huit ans après l'arrivée sévèrement accueillie du jeune Emil Brod, quelques changements sont à noter : Emil a épousé la veuve qu'il avait rencontrée dans le cadre de sa première affaire, Leonek vient de perdre sa mère, Ferenc peine à commencer son second roman – quatre ans déjà que le premier a été publié – et souffre de la mésentente qui s'est installée entre lui et sa femme Magda…
Mais quelles que soient les douleurs personnelles de chacun – Leonek est dans un état épouvantable, dit son collègue Stefan. Cet homme porte sa douleur en bandoulière et ce n'est pas beau à voir – les affaires criminelles ne connaissent pas de trêve et attendent qu'on les résolve. En ce qui regarde la démocratisation de la dictature prolétarienne, des progrès sont sans doute à espérer : les autorités brouillent toutes les émissions de radio occidentales ou "contre-révolutionnaires" et Moscou a envoyé le camarade Kaminski pour assister dans sa mission de surveillance des Miliciens du peuple l'œil de la Sécurité d'État, Brano Sev.

Ferenc et Stefan doivent s'occuper d'un présumé suicidé, Josef Maneck, un ivrogne de cinquante et un ans. Pour Ferenc l'affaire sera vite close – on constate, mais on n'enquête pas sur un suicide. Stefan, lui, continue les recherches. C'est alors une sombre histoire de dénonciation et de talent volé qui se révèle, mise en lumière par la découverte un peu plus tard du cadavre d'Antonin Kulmann, artiste peintre lié à Maneck. Il faut aussi s'occuper de retrouver Svetla, l'épouse de Malik Woznica, haut placé au ministère de la Santé. Quant à Leonek, il rouvre le dossier concernant la mort de Sergueï Malevich, son coéquipier – celui-là même dont le poste vacant a échu à Emil en 1948 – ce qui l'amène à creuser, du même coup, les investigations que le défunt avait entamées à propos du meurtre de deux jeunes filles dont avaient été suspectés des soldats russes.

Comme dans Cher camarade, l'étroite intrication des enquêtes et de l'ambiance politique est très habilement rendue. Le récit est, cette fois, pris en charge par ce milicien qui se piquait d'écriture dans le premier volet, Ferenc Kolyeszar mais, plus qu'un simple "récit à la première personne" le roman se met lui-même en abyme : le texte est postfacé par un ami de Ferenc, qui se présente comme l'éditeur de la version que le lecteur vient d'achever. Un "truc" d'écrivain certes classique, mais le trompe-l'œil fonctionne ici admirablement. Après tout, dans le monde où évoluent les personnages rien n'est ce qu'il paraît – ni l'adultère de Magda, ni le suicide de Maneck, pas même l'agent de Moscou…
Les aspects strictement policiers – qui a tué, comment, pourquoi – sont évidemment constitutifs de l'histoire mais on a le sentiment qu'au fond ces questions ne servent que de catalyseur à d'autres interrogations, plus profondes, qui peuvent tenir dans ce faisceau-là : jusqu'où un homme menacé ou bafoué est-il prêt à aller pour défendre ce qui à ses yeux fonde sa vie – l'art pour les uns, le travail et la loyauté envers les chefs pour d'autres, la famille pour d'autres encore ? Dans cette perspective, l'adoption du "je" comme instance narrative est le meilleur choix qui permette d'explorer ces gouffres. Et puis quoi de mieux qu'un "je" d'écrivain pour faire résonner avec la sensibilité voulue les implications d'une affaire liée à une activité artistique comme la peinture ?

Niet camarade est certes un polar – un excellent polar. Mais c'est aussi un roman intensément humain qui, à travers des situations narratives extrêmes, questionne les limites de ce qu'un homme est capable d'accomplir pour protéger ceux qu'il aime ou ce en quoi il croit – le narrateur écrit, à propos de lui-même et d'un autre personnage que les mauvais traitements ont rendu fou de vengeance : Nous avions l'un et l'autre regardé d'un œil froid notre humanité nous échapper.
Si les meurtres sont élucidés, en revanche il n'est pas donné aux hommes de pouvoir quitter des yeux ce miroir où se projettent leurs peurs, leurs lâchetés, leurs haines – ils doivent les regarder en face comme ils scruteraient toujours plus loin dans le blanc des yeux l'ennemi devant qui ils ne veulent pas baisser la tête. Et parfois, ils aperçoivent en arrière-plan un peu de courage, qui leur vient sans qu'ils sachent comment…

NB – Le roman a été réédité en collection de poche en avril 2008.


On en parle : La Vache qui lit n°106

Citation

Et chaque matin je me réveillais avec la gueule de bois et une pile de feuilles blanches.

Rédacteur: Isabelle Roche mardi 19 mai 2009
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