L'Odeur du ciel : Chu Teh-Chun

Toutes sortes de serpents venimeux et de plantes toxiques prospéraient ici et chaque pas était dangereux. D'immenses grottes remplies d'eau s'étendaient juste sous la surface apparemment ferme du sol. Qui pouvait céder et précipiter un homme trente mètres plus bas dans une eau si noire que les truites qui étaient là étaient aveugles.
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Roman - Policier

L'Odeur du ciel : Chu Teh-Chun

Artistique MAJ jeudi 30 janvier 2014

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 20 €

Henri Bonetti
Paris : Cohen & Cohen, janvier 2014
230 p. ; 21 x 15 cm
ISBN 978-2-36749-008-3
Coll. "ArtNoir"

Derrière les masques : Nicolas de Staël

La nouvelle maquette de la collection "ArtNoir", "première et unique collection entièrement consacrée aux thrillers se déroulant dans le monde de l'art", applique une estampille verticale à droite de la couverture mentionnant l'artiste qui est au centre de l'intrigue. Ici, il s'agit de Chu Ten-chun, né en 1920 et arrivé en France en 1955. Depuis, naturalisé français et peintre de grand renom, il a été élu académicien des Beaux-Arts. Pourtant, la lecture de cet épais "roman", dû à la plume d'un haut cadre retraité du secteur bancaire, est loin d'être aussi facile que l'indique cette estampille. La quatrième de couverture nous prévient : "faux recueil de nouvelles, ce vrai roman noir raconte, au fil de quatre récits gigognes, la tragique histoire d'un célèbre peintre, révolutionnaire de son art dans les années 1950. À sa mort, l'enquête conclut au suicide. Mais bien des années plus tard, la question de cette dramatique disparition se pose à nouveau : ne s'agirait-il pas d'un meurtre ?" Incroyable ! Ce texte ne fait pas référence à Chu Teh-chun !
La première histoire, intitulé "La Terrasse", d'une soixantaine de pages, ce qui est très long quand on ne sait pas du tout où l'on va, raconte par la bouche d'un narrateur personnage, la vie et le destin d'Alexis Lioguine, un peintre alcoolique majeur d'origine russe qui finit par se jeter de la terrasse de son atelier à Hyères. Le lecteur qui a un peu de culture générale comprend que toute l'histoire est calquée sur celle de Nicolas de Staël suicidé à Antibes. Lioguine n'existant pas et le nom de Staël devant être protégé de suites judiciaires, l'estampille de couverture s'avère donc un faux-nez.
Le deuxième texte, "L'Odeur du ciel" (titre d'un tableau de Chu Teh-Chun) se centre, à la troisième personne, sur un flic dépressif fasciné par les suicidés qu'il récolte au cours de ses services. Il noue une relation avec une certaine Michèle dont le père était un écrivain belge qui a laissé un long texte inédit intitulé La Terrasse et que nous venons de lire ! Dans cette mise en abyme borgesienne, Michèle et son flic vont décortiquer les clés du texte et nommer ce fameux Lioguine qui est en fait Vladimir I. Cromelin. En fait, pour le lecteur, ça commence à s'embrouiller sérieux, car il sait que c'est Nicolas de Staël la vraie identité. Dans ce texte, le couple visite un musée qui possède plusieurs peintures de Cromelin avec une exposition parallèle des œuvres de Chu Teh-Chun. Voilà enfin une jonction page 99 ! (En vérité, le Chinois arrivé en France en 1955, année du suicide de Staël, a été tellement bouleversé par la rétrospective organisée en 1956, qu'il a décidé de passer du figuratif à l'abstrait). Le flic ira sur les lieux du suicide et rencontrera un homme qui est le portrait craché de Cromelin (alias Lioguine alias Staël).
Le narrateur personnage du troisième texte, "Le Fils du grand homme", est le fils légitime de Cromelin. Il détaille la visite du flic précédent, son parcours dépressif et la création de la Fondation gérée par ses deux sœurs. Un peintre chinois vient aussi le voir.
Enfin, l'ultime texte "La Dernière aquarelle", fait référence à une œuvre de Lioguine (alias Cromelin) que "l'assassin narrateur" (père de Michèle) signe à la fin du premier texte. C'est Chu Teh-Chun qui la possède. On la lui vole. Il engage un détective privé pour la retrouver. Voilà enfin le texte méritant l'estampille de la couverture qui apparaît page 171 ! Le détective, narrateur personnage, remonte la piste de l'avant-dernier propriétaire égorgé chez lui et, par les anciens galeristes, met la main sur le voleur que l'on a vu apparaître auparavant.
En conclusion, nous avons une structure excessivement complexe avec des changements de styles (tous excellents au demeurant) et de gestion du temps. Les nouvelles peuvent en effet couvrir des années ou des mois, seule la dernière colle plus à une réalité d'enquête policière factuelle malgré un raccourci un peu saisissant dans la reconnaissance du voleur. L'ensemble très bien écrit, rappelons-le, fait quand même penser à un montage où l'auteur aurait été obligé d'inclure un autre artiste pour qu'il apparaisse en couverture puisque le premier en était interdit par la prudence. Pourtant, malgré ou à cause de ses errances de lecture, il se dégage de ces textes gigognes, une puissance narrative, une intelligence et une culture évidente qui invitent à en savoir plus.
Et justement, en post-scriptum, on ne résiste pas au plaisir de raconter que Chu Teh-Chun fut récemment au cœur d'un scandale que le magazine Beaux-Arts rapporta en 2012. En 2009, il attaqua en justice pour dénoncer le contrat qui le liait à son galeriste qui lui avait commandé la décoration d'une série de vingt-quatre plats en céramique déclinée en quarante exemplaires vendus chacun mille six cents euros. Le galeriste, lui, attaqua la Marlborough Gallery de New York qui avait pris le marché en faisant signer à Chu Teh-Chun une commande plus faramineuse de cinquante-sept vases fabriqués par la Manufacture de Sèvres dont quarante à vendre cent quatre-vingt mille euros. Le responsable Asie de la Marlborough, le très controversé Philippe Koutouzis qui était aussi chargé de mission au Musée Guimet, y organisa une exposition des vases ce qui constitua une entorse très marchande dans un établissement public.
En ultime conclusion, se pose la question du traitement des "affaires policières" dans le milieu de l'art. Si "ArtNoir" impose une estampille en couverture, les auteurs vont devoir se livrer à une gymnastique intellectuelle : écrire sur une véritable affaire ou romancer ? Comment utiliser le nom de l'artiste ? Patrick Weiller s'en est bien tiré avec son assassin spolié reproduisant des scènes de crimes de Brueghel mais ici, avec Henri Bonetti, on touche du doigt les limites des contraintes éditoriales.

Citation

Dans les films, les choses se déroulent toujours avec une précision d'horloge, les événements succèdent aux événements sans temps mort, les conséquences découlent des causes sans détours inutiles.

Rédacteur: Michel Amelin lundi 27 janvier 2014
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