Le Livre des vies coupables : autobiographies de criminels (1896-1909)

J'ignore moi-même par quel procédé intellectuel j'en suis parvenu à cette découverte. Mon cerveau agit de sa propre initiative à partir de mille choses paraissant insignifiantes pour la plupart des observateurs.
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Essai - Policier

Le Livre des vies coupables : autobiographies de criminels (1896-1909)

Historique - Social - Prison - Scientifique MAJ lundi 02 juin 2014

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Réédition

Public connaisseur

Prix: 19,5 €

Collectif
Philippe Artières (présentation)
Paris : Albin Michel, mai 2014
478 p. ; 19 x 13 cm
ISBN 978-2-226-25378-1
Coll. "Bibliothèque de l'évolution de l'humanité", 64

Singulières stratégies discursives

Heureuse idée de rééditer, quinze ans après, cet ouvrage fondamental de l'universitaire Philippe Artières, historien, directeur de recherches au CNRS (Institut interdisciplinaire d'anthropologie du contemporain de l'EHESS). C'est le résultat de ses recherches en droite ligne de celles de Michel Foucault sur l'écrit, la prison, la société, la justice et, en filigrane la sexualité. Ici, le corpus du livre est constitué des "confessions" de dix criminels dont une femme complice, qui furent incarcérés à la prison de Lyon, certains pour crimes, d'autres pour délits moindres. Le protocole du chercheur laisse la plus grande part à l'écrit original et inédit, après la reproduction d'un feuillet et un simple descriptif du support (nombre de cahiers, de pages, graphie, etc.). Tout l'art d'Artières va être de déplacer le champ d'observation de ce corpus. Il écrit dans sa remarquable préface : "Je n'utilisais pas ce corpus comme une source mais j'interrogeais son existence même." Ce travail fut, poursuit-il plus loin, "considéré comme une faiblesse, voire une incompréhension". Car ce ne sont pas les écrits qui l'intéressent en premier lieu mais les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits grâce au cheminement d'un scientifique qui révolutionna la criminologie : le professeur Lacassagne. C'est son portrait en creux qui se grave ici inexorablement et, à travers lui, ses multiples questions et insatiable curiosité dont il fit preuve pour jeter les bases d'une nouvelle médecine légale après les théories controversées de l'Italien Lombroso.

Pour ce premier titre issu d'un travail universitaire de longue haleine, Philippe Artières a donc eu accès à ces cahiers conservés dans le fond Lacassagne de la bibliothèque municipale de Lyon. Le professeur avait mis au point un protocole d'écriture qui privilégiait la vitesse et la liberté en s'abstenant de notes et relevés. Les prisonniers condamnés, attendent l'application de leur peine de prison ou d'expédition au bagne, voire à la guillotine. Ils s'investissent dans ces lignes qui constituent autant de facettes de la rédaction d'un écrit intime (ma vie, mes méfaits) mais destinées à être lues par un éminent professeur au ton badin qui vient leur porter des friandises. De l'enchaînement factuel du miséreux inculte (Pierre Tavernier), au réquisitoire scientifique débridé de Richetto qui entend prouver son innocence de deux dépeçages de veuves, en passant par les considérations sociales de l'apache Nouguier ou de "l'hermaphrodite mental", assassin de sa mère, Charles Double, qui assimile et analyse les données des scientifiques sur son cas, les cahiers ont donc une valeur en tant que tels. Leur édition inédite se clôt sur le témoignage de Camille-Honoré Petitjean dont le récit orgiaque de son arrivée en Guyane comme relégué est le point d'orgue. C'est donc ce Livre des vies coupables que Lacassagne n'édita jamais qu'Artières reprend un siècle plus tard.

Mais, suite au corpus, Philippe Artières fait suivre plusieurs chapitres passionnants sur la genèse de ces entreprises (celle de Lacassagne et la sienne). La première, intitulée "Des crimes et des hommes" raconte l'itinéraire criminel des scripteurs au conditionnel comme si Artières se refusait de livrer une version définitive des parcours. Ceci conduit à une lecture douteuse et alourdie, certainement intéressante au niveau intellectuel mais artificielle. De plus, n'aurait-il pas été judicieux de placer ce chapitre avant les confessions de façon à ce que le lecteur cerne mieux les métaphores, déplacement de responsabilité, circonvolutions ou non-dits bref les "singulières stratégies discursives" des scripteurs ? Les chapitres suivants : "L'Atelier d'écriture" puis "La Littérature prisonnière" sont, eux, éblouissants de sobriété, loin du verbiage universitaire habituel. À partir de l'analyse des circonstances des écritures, ils permettent à Artières d'expliciter ses propres objectifs et les élargir, préfigurant ses travaux postérieurs. Enfin, sa postface, où Artières détaille son implication personnelle autour du personnage de Charles Double par l'intermédiaire de sa photographie lors d'une année universitaire au Canada, annonce là aussi son désir de porter un autre regard sur l'Histoire avec une immersion psychologique condamnable pour les puristes. Il ira même jusque dans l'immersion physique dans le jeu de l'identification dans son petit ouvrage Reconstitution, jeux d'histoire (Manuella).
Outre la photo de couverture représentant l'Américain Lewis Payne-Powell, un des conjurés pendus pour l'attentat contre Lincoln et qui n'a rien à voir ici, on regrettera l'absence d'une bibliographie complète et commentée de l'auteur qui aurait permis de se projeter dans le temps depuis ce premier titre et voir comment cette pensée s'est développée.

Citation

Aucun des scripteurs ne se fit d'illusions quant à l'influence de la production de son autobiographie sur sa situation judiciaire.

Rédacteur: Michel Amelin lundi 02 juin 2014
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