Une si jolie petite fille : les crimes de Mary Bell

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Essai - Policier

Une si jolie petite fille : les crimes de Mary Bell

Historique - Faits divers MAJ mercredi 12 novembre 2014

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Public connaisseur

Prix: 23 €

Gitta Sereny
Cries Unheard: The Story of Mary Bell - 1998
Traduit de l'anglais par Patricia Barbe-Girault
Paris : Plein jour, septembre 2014
438 p. ; 23 x 14 cm
ISBN 978-2-37067-004-5

Expliciter le Mal

Une fiction s'est développée autour des enfants assassins. On pense à la voix fluette d'Odette Laure chantant Ça tourne pas rond dans ma p'tite tête, aux nouvelles de Saki ou celles de Jehanne Jean-Charles, aux petites filles de William Marsh (Graine de potence) ou d'Agatha Christie (La Maison biscornue). Et puis, il y a les véritables assassins mineurs, ceux qui déchaînent les médias quand ils assassinent des membres de leur famille ou quand ils mitraillent des classes. Mary Bell est encore un cas à part : la plupart des mineurs assassins sont adolescents. Mary Bell, elle, avait tout juste onze ans quand elle tua deux enfants de trois et quatre ans en 1968 à neuf semaines d'intervalle. Son cas est devenu mondialement célèbre. Gitta Sereny, née à Vienne en 1921, journaliste d'investigation, suivit le procès de Mary Bell et Norma Bell (aucun lien de famille) son amie et complice de treize ans pour le deuxième meurtre. Elle en tira un livre explosif publié en 1974 Meurtrière à 11 ans (traduit en Français en 1993). Pourtant, elle n'était pas satisfaite. Après avoir publié des livres consacrés à Frantz Stangl, commandant de Treblinka et Albert Speer, l'architecte des nazis, deux hommes qu'elle rencontra et qui se justifièrent "par l'obéissance aux ordres", elle décida de revenir, vingt-six ans plus tard, sur l'affaire Mary Bell en lui demandant d'y intervenir, elle aussi, par la transcription de longs entretiens enregistrés.
Alors que Une si jolie petite fille paraît en France en 2014, ce livre est sorti en 1998 en Angleterre provoquant l'incompréhension des médias quand ils apprirent que Mary Bell toucherait cinquante pour cent des droits d'auteur. Depuis, la journaliste est décédée et la situation de Mary Bell a dû encore changer. Ce délai doit être pris en compte dans la lecture des données...
Gitta Sereny s'attaque au travail considérable de rencontrer le maximum d'intervenants dans la vie de Mary Bell (famille, policiers, médecins, agents de probation, éducateurs, gardiens, prisonnières etc.) pour croiser leurs déclarations avec celles de la meurtrière et trier ses vérités, ses mensonges, ses oublis ou ses omissions. Son livre en devient si dense que la lecture suivie est souvent impossible. On s'étonne que les critiques, comme ceux de Télérama, n'aient pas soulevé ce fait : ce livre est très difficile à lire, non pas en raison de son fond mais de sa forme foisonnante. Sa structure à peu près chronologique court à partir du procès en 1968 jusqu'à la libération en 1980. Le lecteur suit le parcours abominable d'une gamine de onze ans d'un quartier très pauvre de Newcastle, livrée à elle-même alors que sa mère se prostitue. Elle fait alliance avec une autre gamine et développe un monde fantasmatique. Gitta Sereny détaille les multiples signes que Mary laisse, entre le premier meurtre, qui passe pour un accident, et le second où elle mutile le petit cadavre étranglé et même trace, avec des ciseaux, le "M" de son prénom sur le ventre. Ces signes qui comprennent des mots écrits dans le saccage d'une classe, des crises de fureur contre d'autres enfants avec la fameuse position, appelée par Mary Bell, "des doigts derrière les oreilles", sont eux aussi des manifestations classiques d'une crise à venir. La scène du crime alerte un inspecteur : toutes les traces sur le petit cadavre sont "légères" presque symboliques indiquant un être faible, un enfant.
Outre la dénonciation de la justice qui n'a rien prévu pour des accusées de cet âge et qui les traite en adultes, lors des garde à vue, du procès qui innocenta Norma et lors des premières incarcérations de Mary Bell, Gitta Sereny revient sur les circonstances des crimes et, par là-même, reconstitue le cadre social très défavorisé du quartier où les enfants nombreux, sont laissés dans la rue sous la vague surveillance de la communauté. Le corps du récit concerne les années d'emprisonnement : de onze à seize ans dans une unité de sécurité un peu plus éducative et qu'avec des garçons, puis de seize à vingt-trois ans dans une prison pour femmes. Le jeune âge de Mary Bell l'excuse, jamais les prisonnières et les gardiennes ne la jugèrent comme une tueuse d'enfants, au contraire de la justice, de la presse et de la population. Ses débordements et son agressivité étaient même excusés.
En 1993, une nouvelle affaire défraya la chronique, celle du meurtre atroce d'un enfant de trois ans, James Bugler, par deux garçons de dix ans, Jon Venables et Robert Thompson, qui l'avaient enlevé dans un centre commercial. Cette affaire fut un électrochoc pour Mary Bell car son affaire revint en parallèle sur le devant de la scène alors qu'elle avait trente-six ans et vivait sous un faux nom officiel (les deux garçons bénéficièrent de la même mesure). Elle put ainsi approcher son passé avec un œil nouveau.
Dans son introduction, Gitta Sereny laisse entendre qu'elle n'a pas tout dit dans son premier livre. En fait, elle a voulu préserver la mère. Mais dans ce nouveau livre, elle compte bien "utiliser" Mary Bell et la pousser à revenir sur les meurtres, sur le pourquoi, le comment et surtout sur le avant. Car, en bonne psychologue jouant à la psychanalyste, peut-être avec la promesse des droits d'auteur, Gitta Sereny pousse Mary Bell a dénoncer les agissements de sa mère qui est morte depuis. Et Mary Bell, devenue entre temps elle-même mère, après un avortement à sa libération, est mûre pour que ces souvenirs remontent enfin à la surface et qu'ils soient dits. D'ailleurs, on se rend compte combien Mary Bell est capable d'analyser son parcours avec des mots justes et combien Gitta Sereny joue parfois à l'apprentie sorcière en la poussant dans ses derniers retranchements. Menteuse, manipulatrice, refusant pendant des années sa culpabilité, Mary Bell, à onze ans, faisait partie du quart-monde avec une mère violente qui tenta plusieurs fois de la tuer avant ses quatre ans et qui la livra ensuite à des hommes pour des attouchements et des fellations. Après les meurtres, cette mère écrivit des faux poèmes signés de sa fille qu'elle vendit aux tabloïds, tout comme des photos qu'elle prit de Mary en tenue sexy lors d'une visite au Centre...
Voilà un ouvrage obsessionnel et donc inclassable (judiciaire, psychologique, sociologique). Gitta Sereny est dans une empathie, une fascination morbide qui dépasse le sujet journalistique. Le cas de Mary Bell a touché quelque chose au plus profond d'elle-même (elle parle un moment de l'état de sidération de Mary Bell lors du procès, attitude qu'elle rencontra auprès des enfants revenant des camps de concentration) et, du coup, son appel pour une justice plus écoutante et surtout de bonnes relations avec les parents fait un peu juste. Elle n'a pas les armes psychanalytiques et sans doute que c'est un axe qui aurait pu être plus développé à la place des remarques des témoins. Ainsi, l'étouffement exercé sur les jeunes victimes peut être interprété comme une reproduction de l'étouffement que Mary Bell éprouvait au même âge lors des fellations. Certes, dans son désir d'exhaustivité, Gitta Sereny donne toutes les pistes, mais quelle est sa ligne directrice ? Elle veut agir sur la justice et les services sociaux et elle est dans une démarche pour expliciter le mal absolu. Elle soulève le problème de la conscience de la mort mais aussi de l'inconscience nourrie des mauvais traitements et des fantasmes qui s'y attachent. Excuse-t-elle Mary Bell ? L'innocente-t-elle de ses crimes ? L'auteur est elle-même déchirée : elle pense aux victimes et aux familles. Elle dit même ne penser qu'à elles lors de son travail.. Elle a plus de soixante-quinze ans lors de cette enquête qui revient sur un sujet traité longtemps auparavant. C'est aussi l'heure des bilans. Et c'est sans doute la "rédemption", dernier mot de son livre, qui donne la clé de son implication dans cette affaire.

Citation

J'avais souvent remarqué que Mary évoquait la mort de Martin et celle de Brian de façons très différentes, mais ce n'est qu'au cours de ces entretiens de décembre à janvier que je crus pouvoir en comprendre la raison.

Rédacteur: Michel Amelin mercredi 12 novembre 2014
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