Meurtres au sommet de l'État français

Une langue noire et épaisse se glissa entre ses lèvres, fourchue comme celle d'un serpent. L'appendice darda l'air de petits mouvements saccadés, puis s'allongea encore, se rapprochant de son visage.
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lundi 26 août

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Essai - Policier

Meurtres au sommet de l'État français

Historique - Assassinat - Faits divers MAJ mardi 26 mai 2015

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 20,5 €

Patrick Caujolle
Villeveyrac : Papillon rouge, avril 2015
272 p. ; 24 x 16 cm
ISBN 978-2-917875-60-5

Non, je ne me souviens plus des petites balles perdues

Y aurait-il donc eu tant de meurtres de politiques pour en faire un livre ? Réponse : oui ! Patrick Caujolle a relevé le défi de dresser une anthologie de ces morts tragiques avec son œil d'ancien policier de la Crim' au SRPJ et son style plein d'allant, décomplexé, parfois rentre-dedans qui n'hésite pas à interpeller le lecteur. Le livre est peut-être un peu cher, la maquette de couverture pas géniale, quelques chutes sont un peu boiteuses mais l'ensemble est excellent. Le ton du tribun Caujolle, son rythme endiablé, sa facilité à donner l'information qu'il faut au bon moment sans se perdre dans des circonvolutions et des notes en bas de page, en font certainement l'un des meilleurs artisans de la vulgarisation de l'histoire criminelle.
Difficile de compiler dix-neuf affaires importantes par leurs implications en un peu plus d'une dizaine de pages chacune. Ce sont des balles, des balles et encore des balles qui ont assassiné nos élites masculines (seule Yann Piat fait exception pour le genre mais pas pour le moyen). Restent un peu de gaz (Syveton), un couteau (Président Carnot) et une bombe sous le lit (Marx Dormoy). Certes, on connaît les assassinats de Jaurès, du Président Paul Doumer, du Préfet Érignac, du ministre Louis Barthou victime collatérale de l'attentat contre Alexandre Ier à Marseille. On se rappelle aussi l'exécution de la députée Yann Piat et celle du ministre Jean Zay qui va justement entrer au Panthéon, mais les textes de Patrick Caujolle nous rafraîchissent la mémoire en restituant avec dynamisme et clarté les tenants et les aboutissants historiques.
Jugée comme suicide, la mort de Robert Boulin entre dans le recueil en raison des questions restées en suspens, comme les traces sur le visage, la disparition de scellés, les lividités cadavériques incompatibles avec la position du cadavre etc. Autant de détails dont la famille cherche toujours l'explication trente-cinq ans après en demandant la réouverture de l'enquête. La période de l'Occupation fournit de tristes affaires : l'ancien politique et patron de journal Maurice Sarraut, le député Marx Dormoy et les ministres Jean Zay et Georges Mandel sont exécutés par la Milice aux ordres des Nazis au grand dam du gouvernement de Vichy. Le député Philippe Henriot devenu la Voix de la collaboration dans les journaux Gringoire et Je suis partout, occupe la place à Radio Nationale et Radio-Paris. Patrick Caujolle nous détaille son parcours, ses talents d'orateur hors normes et la fascination qu'il peut déclencher sur les auditeurs par ses discours anti-juifs, anti-communistes, anti-francs maçons et surtout anti-Français de Londres. Les attaques contre le "juif" Pierre Dac à Radio-Londres sont ici détaillées et la réponse excellente de l'humoriste citée in extenso. Philippe Henriot est condamné par la résistance. Un commando de dix hommes va se charger de l'exécution... C'est un jeune étudiant royaliste qui sera manipulé pour abattre l'Amiral Darlan, représentant Vichy à Alger en 1942, mais on ne retrouvera jamais les assassins du préfet Barrême (1886), ni ceux de l'ex-ministre Joseph Fontanet (1980), ni les responsables de la disparition de l'avion qui transportait le député Jean Chiappe vers son poste de haut-commissaire en Syrie et au Liban (1940). Finalement, nos hommes politiques ont rarement été assassinés pour raisons "domestiques". Un passionnant mystère flotte toujours sur le "suicide" du tonitruant et jeune député Gabriel Syveton, retrouvé allongé près de son poêle à gaz, un journal sur Le visage et le tuyau d'alimentation dans la bouche. Quelle est cette plaie à la tête ? Comment expliquer l'étonnante attitude de sa femme ? Qu'en est-il des relations avec la fille de celle-ci née d'un premier mariage ? Et quel rôle joue le gendre ? Et ces accusations de détournements d'argent d'une association anti-dreyfusarde ? Et ces confessions de tueurs trente ans plus tard, celles d'une domestique encore plus tard ? Des livres ont été consacrés à cette affaire et elle le mérite bien. L'affaire Chevallier est, elle, purement domestique quoique le gentil docteur qui a rencontré une gentille sage-femme soit devenu ensuite un monstre d'arrivisme politique. Promu ministre, le voilà abattu par sa femme battue ! "La sage-femme excédée n'est plus une femme sage" note Caujolle partisan de l'humour à deux balles (ici il y en a cinq). À son procès, elle s'impose comme "le porte-drapeau de toutes les femmes humiliées, de toutes celles qui veulent être dignes" et sera acquittée pour la série de coups tirés en deux temps sur son mari (elle a emmené son enfant chez la concierge entretemps car il pleurait à cause du bruit, le pauvre chéri). L'arrêt du président Jadin sera notre citation finale.

Citation

Mme Yvonne Rousseau veuve Chevallier n'est pas coupable d'avoir tué son mari, encore que celui-ci soit décédé des coups qu'elle n'est pas coupable de lui avoir porté.

Rédacteur: Michel Amelin mardi 26 mai 2015
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