Intérieur nord

Et tant que tu restes une affaire non résolue, tu peux être sûr d'une chose, c'est que je vais être ton plus gros souci.
Ian Rankin - On ne réveille pas un chien endormi
Couverture du livre coup de coeur

Coup de coeur

Tu entreras dans le silence
Lorsque les soldats français partirent au combat, en 1914, c'était avec la certitude de rentrer rapid...
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lundi 25 mai

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Nouvelle - Noir

Intérieur nord

Psychologique - Social MAJ vendredi 30 décembre 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Réédition

Tout public

Prix: 15 €

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Marcus Malte
Paris : Zulma, octobre 2008
144 p. ; 19 x 12.5 cm
ISBN 978-2-84304-458-8

Les septentrions de l'âme

Jacques n'a plus mené courir ses chiens de traîneau depuis seize jours. Ce n'est pas bon pour eux – et ce n'est pas dans ses habitudes. Mais là, il est anéanti. Lauren ne reviendra pas. Et puis il s'est trompé sur toute la ligne au sujet d'Anthony. Laissant passer par intermittence l'haleine du temps maussade qui sévit au-dehors, il retrace par bribes difficultueuses cette parenthèse décisive qu'a été dans sa vie le séjour de ces deux touristes venus se ressourcer en montagne.
Voilà quatre ans que Bruno, 19 ans, a été tué alors qu'il tentait de s'opposer aux malfrats qui agressaient son amie. Depuis, son père arpente seul son deuil : la mère s'est réfugiée dans le déni, aux frontières de la folie ; Nathalie, la fiancée, après avoir beaucoup pleuré sourit à un nouveau compagnon ; quant à Serge, le frère aîné, il surmonte en s'abîmant dans les études. Et quand on est seul face à un deuil impossible, que reste-t-il ?
Elle a l'allure pathétique des épaves de bar, la voix triste des aguicheuses qui ont perdu leurs appas et le savent – elle n'a plus grand-chose pour émouvoir, pour attirer. Pourtant Patrick la suit, de loin d'abord puis se rapproche d'elle, lui parle, s'émeut de son regard qui s'égare quand elle part flotter loin dans ses souvenirs et raconte sa ville. Il faut dire qu'avec Francine, il a une histoire commune – mais qui ne s'est pas écrite comme elle l'aurait dû...
Lucien est en fin de vie – sans doute, devine-t-on à demi-mots, un cancer en phase terminale. Combien de temps encore a-t-il devant lui ? Il n'en sait rien mais, au moins, trouvera-t-il celui de raconter ce qu'il a fait une vingtaine d'années auparavant. Pour partir avec le moins de bagages possible, comme je suis venu. Tout nu et innocent.

Quatre hommes font ainsi entendre leur voix tourmentée, offrent dès les premières lignes pleine vue sur un instant T abyssal et douloureux puis, touche par touche, avec la lenteur que nécessitent l'installation d'une atmosphère, l'exploration d'un cheminement intérieur – mais sans déroger à ce que la nouvelle exige de concision : superbe équilibre de composition – chacun remonte le cours de sa vie jusqu'à la source de sa souffrance, montrant au lecteur sa plaie ouverte. Et c'est, d'un récit l'autre, la même plongée dans des ténèbres intimes d'une noirceur terreuse, fissurée, lézardée à sa surface par les coups de boutoir des cris silencieux qui enfin ont jailli pour se constituer en histoires. Et comme toujours David Pearson suggère tout cela à travers sa couverture.

L'on entre dans chaque texte par un poème – longue prose quasi épique de plus de deux pages pour "Musher", sizain laconique pour "Jardinier", étroite ganse composée de vers parfois réduits à un seul mot pour "L'Ange pleureur", brève ballade pour "Jeanne, ma Jeanne". De quoi rappeler que Marcus Malte a aussi écrit des chansons. Et de quoi donner à chacune de ces nouvelles une sorte de bande son – non pas qui l'accompagne ou l'illustre mais qui semble l'engendrer, comme si le poème était une constellation dont procèderait la nouvelle, petit éclat brillant qui s'en serait détaché pour aller s'épanouir sur les pages du livre, le long des phrases bouleversantes de simplicité de Marcus Malte. Une simplicité syntaxique allant souvent jusqu'à l'ellipse, et lexicale s'en tenant aux mots dont se nourrit la parole quotidienne.
Notre auteur semble écrire sur la pointe des pieds, au seuil du silence, comme si, à l'approche des grandes douleurs, il se retenait d'aller trop au vif des failles et des déchirures de ses personnages – là où d'autres moins pudiques puisent un pathos dont ils abreuvent complaisamment leurs récits... Postée au bord des gouffres intérieurs telle une plume en équilibre sur un fil, l'écriture de Marcus Malte s'infléchit en une courbe poétique tout en pudeur vers ces zones glacées d'immense solitude où, d'un demi-sommeil seulement et prêts à quitter leur léthargie, dorment ensemble inextricablement lovés remords, pulsions de mort, haine, passions inassouvies et deuils inaccomplis. L'on est ainsi conduit à pas doux aux septentrions de l'âme, là où il fait noir et froid – Intérieur nord.

J'ignore si l'auteur a reconstruit ce "quatuor" a posteriori, comme cela avait été le cas pour Toute la nuit devant nous qui réunit trois textes écrits indépendamment les uns des autres et à des périodes différentes ou bien si, d'emblée, ces quatre voix intérieures sont venues frapper son imaginaire de telle sorte qu'il n'ait eu d'autre issue que de les publier en chœur, mais ce recueil est, de fond comme de forme, et sans que les nouvelles aient entre elles la moindre corrélation d'ordre narratif, l'un des plus cohérents, des plus harmonieux que j'aie lus – tous genres confondus.

NB – Le recueil comprend : "Musher" ; "Jardinier" ; "L'Ange pleureur" ; "Jeanne, ma Jeanne".
Une petite visite sur la page que les éditions Zulma ont créée sur leur site pour ce recueil nous apprend que "Musher" est en cours d'adaptation pour le grand écran... L'auteur qui, avant d'écrire, rêva de devenir un autre David Lynch, doit apprécier tout particulièrement qu'un fruit de sa plume vienne ainsi retrouver sa seconde passion après le foot - "seconde" eu égard à l'ordre chronologique tel qu'il apparaît dans l'autoportrait qu'il a brossé pour son éditeur...

Citation

On grimpe tout là-haut au sommet sans s'en rendre compte, on décolle, on s'envole, et puis après il y a la chute.

Rédacteur: Isabelle Roche jeudi 20 août 2009
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