Millénium. 4, Ce qui ne me tue pas

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Roman - Espionnage

Millénium. 4, Ce qui ne me tue pas

Politique - Médical - Scientifique - Complot MAJ mercredi 02 septembre 2015

Note accordée au livre: 3 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 23 €

David Lagercrantz
Traduit du suédois par Hege Roel Rousson
Arles : Actes Sud, août 2015
500 p. ; 24 x 14 cm
ISBN 978-2-330-05390-1
Coll. "Actes Noirs"

Le client est roi

On a eu du Jean Bruce après Jean Bruce, il était fatal que l'on ait du Millénium après Stieg Larsson. Il faut bien donner au public ce qu'il demande, non ? Cette fois, au moins, le nègre est "blanchi" sous son vrai nom. Voici donc de quoi aiguiser l'appétit de ceux qui n'en auraient pas encore.
Frans Balder, chercheur de pointe dans le domaine de l'intelligence artificielle et un dieu pour tous les "geeks" de la planète, revient d'Amérique à Stockholm pour récupérer son fils August, autiste "savant" surdoué en dessin et en mathématiques, dont la mère (Hanna, qui vit maintenant avec Lasse Westman, acteur alcoolique) a pourtant la garde. Et revoici Mikael Blomkvist, qui connait un sérieux coup de blues lors de l'entrée d'un groupe de presse norvégien au capital du magazine. Heureusement, un anonyme lui propose un scoop qui l'amène à tenter de recontacter Lisbeth Salander. Celle-ci est en effet au cœur d'une attaque de son groupe (Hacker Republic) contre le système informatique de la NSA. Parallèlement, le professeur Balder est avisé par le contre-espionnage suédois qu'une menace pèse sur lui et on lui conseille de prendre contact avec Blomkvist. Mais celui-ci n'a même pas le temps d'arriver que le professeur (qui a été trahi par l'un de ses disciples) est expédié ad patres et son programme futuriste dérobé. C'est alors que la "super-héroïne" (c'est dans le texte, p. 358) Lisbeth, qui se fait maintenant appeler Wasp – les initiés comprendront pourquoi –, entre vraiment en scène pour traquer l'assassin sous l'œil discret du contre-espionnage suédois et d'autres, puisque tout le monde surveille tout le monde jusque dans ses toilettes, désormais. L'avantage, avec une telle femme, c'est que l'on n'a pas à se soucier de vraisemblance : rien ne lui est impossible, même pas de garder son ordinateur à portée de la main dans les pires circonstances – il est vrai qu'elle ne peut rien faire sans lui –, elle a l'art de passer inaperçue et rares sont ceux qui la reconnaissent dans la rue, malgré le célèbre "look" qui lui a valu la célébrité. Et surtout, surtout, elle a une sœur jumelle (c'est nouveau, cela vient de sortir) dont il est facile de faire une image inversée d'elle : the bad twin est-il précisé p. 363, en anglais dans le texte pour bien souligner qu'il s'agit d'une marque déposée internationalement. Le principal indice et enjeu de la lutte sanglante qui s'engage est un dessin qu'a exécuté August lors du meurtre de son père (le tueur l'a épargné pour sa "débilité") et qu'il va s'agir de lui faire expliciter. Et le tempo va s'accélérer peu à peu (non sans quelques victimes collatérales) vers un scoop qui fera la fortune de Millénium (la revue ET le livre, sûrement). L'affrontement final entre Superwoman-la-justicière et son double noir, lui, attendra le prochain volume de la série, ou peut-être le vingt-cinquième, déjà conçu et programmé jusque dans son "plan médias" puisque la littérature est maintenant affaire d'intelligence... artificielle, il n'y aura qu'à le "upgrader" – restons dans la note – le moment venu.
Que les lecteurs des épisodes précédents se rassurent, ils retrouvent tous leurs personnages favoris – c'était la condition de la parution et même de l'écriture du livre. Ils auront en plus la bonne surprise de constater que, cette fois, la traduction est digne de ce nom et que le livre a vraiment été relu et corrigé. Il n'en reste pas moins que l'ensemble est assez banal. Le thème de l'assassinat d'une publication dérangeante par la haute finance n'est pas des plus nouveaux. Pour ne parler que de la Suède, Per Wahlöö l'a traité dans Meurtre au 31e étage dès... 1964, même s'il n'est paru en France que vingt-cinq ans plus tard. Ceux de la surveillance totale, de la désinformation d'État et du complot mondial ne sont pas non plus des plus inédits, sans parler du surdoué. Il ne manque même pas les "deux nigauds" de service dans les rangs de la police. Ce n'est pourtant pas ce qui empêchera ce livre de connaître un succès mondial, en vertu du principe que celui-ci va à l'œuvre "qui ressemble le plus à toutes les autres". Plus c'est prévisible jusqu'au moindre tic (comme la pratique du très léger retour en arrière avec changement de point de vue), plus cela marche, car le lecteur est flatté de se dire qu'il avait tout flairé à l'avance. Ici, il est comblé et se procure à bon compte une belle dose d'autosatisfaction, puisque tout était prévisible depuis le début. Et avec, en prime, du manichéisme, du politiquement et "sociétalement" correct, du sadomasochisme et vampirisme, la mafia russe, un gigantesque magot et tutti quanti, c'est gagné d'avance sur le marché mondial.
Le véritable point faible du livre quant au succès est plutôt sa tendance à un encyclopédisme des plus rébarbatifs. Les parties du roman sur l'intelligence artificielle et le piratage informatique sont tellement précises et détaillées qu'elles sont illisibles pour le commun des mortels, qui décroche devant cette avalanche de termes, concepts et sigles cabalistiques (soit en anglais, soit traduits de façon "brute"), ce qui n'est pas bon pour le suspense censé le pousser en avant dans sa lecture et qui y parvient donc un peu trop en l'incitant à sauter des passages entiers. Il en va de même pour les considérations sur l'autisme, qui frôlent parfois le manuel savant, les trous noirs, la mécanique quantique, la superintelligence, la mémoire eidétique, la factorisation des courbes elliptiques, le concept de singularité (technologique et gravitationnelle !), et les répercussions de tout cela sur la technologie de l'avenir. L'auteur semble avoir si peur d'être accusé de "légèreté documentaire" qu'il en fait des tonnes et que le lecteur a des raisons de se demander s'il ne serait pas dans un roman de science-fiction plutôt que dans un polar. C'est dommage, car le reste est écrit d'une plume alerte et parvient à retenir l'intérêt du lecteur de bonne volonté.
Au total, c'est long (près de cinq cents grosses pages) et très "tendance"  (y compris une couverture censée ne pas "décevoir" le lecteur), mais on a aussi de bonnes raisons de penser que c'est une image vraisemblable du monde à venir – très bientôt, sans doute. Qu'on se le dise bien haut.

Citation

Donc, au moment où nous créons une superintelligence, nous en perdons le contrôle [...] on ne va plus oser rien écrire ni rien dire de peur d'être surveillés.

Rédacteur: Le Huron svécomane mercredi 02 septembre 2015
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