Moissons sanglantes

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vendredi 15 novembre

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Roman - Policier

Moissons sanglantes

Assassinat - Trafic - Rural MAJ mercredi 04 janvier 2017

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 21,5 €

Peter Robinson
Abattoir blues - 2015
Traduit de l'anglais par Pierre Reignier
Paris : Albin Michel, novembre 2016
448 p. ; 22 x 15 cm
ISBN 978-2-226-31939-5
Coll. "Spécial suspense"
Les Enquêtes de l'inspecteur Banks, 22

Ce qu'il faut savoir sur la série

Las de la vie londonienne, l'inspecteur Alan Banks a demandé sa mutation à Eastvale, dans le Yorkshire. Marié à Sandra, il est père de deux adolescents, Brian et Tracy. Très intuitif, il n'hésite pas à braver la procédure pour mener ses enquêtes. Grand amateur de whisky de qualité, il aime aussi la bière "du cru". Mélomane, il goûte autant le classique que le pop-rock de sa jeunesse. Sa situation familiale évolue au fil de la série (il va divorcer, ses enfants vont quitter le bercail - Tracy ira à l'université, Brian intégrera un groupe de rock - et lui connaîtra diverses liaisons épisodiques...) D'un roman à l'autre, il incline de plus en plus à s'abandonner aux souvenirs et à la nostalgie...
Côté professionnel, il gagnera le galon d'inspecteur-chef; à ses côtés, on suit quelques-uns de ses collègues, personnages récurrents qui eux aussi évoluent - par exemple le superintendant Gristhorpe, avec qui il entretient une certaine amitié, partira à la retraite...

Jusqu'aux os...

En ce lundi matin de mars plutôt morne – pluie, grisaille et températures peu amènes – qui voit se lever le rideau sur ce nouveau récit, l'ambiance à la brigade des Homicides et crimes majeurs d'Eastvale est tout aussi morose : tandis que l'inspecteur Banks goûte le dernier jour d'un week-end prolongé en Italie, aux côtés de sa nouvelle amie, Annie Cabbott doit poursuivre l'enquête ouverte la veille au soir suite à une plainte déposée par un agriculteur des environs pour... vol de tracteur. De l'ennui en perspective : est-ce vraiment de tracteurs volés qu'on est censé s'occuper quand on appartient à une brigade criminelle ? Reste qu'un tel vol est un "crime rural" – et quand plusieurs vols semblables sont commis en quelques mois, de "rural" à "majeur" il n'y a plus qu'un tout petit pas que la commissaire Gervaise invite fermement à franchir sans tergiverser. Annie et ses collègues, Alan Banks en tête quand il rentrera, sont donc priés de faire du zèle et de mener leurs investigations aussi scrupuleusement qu'en présence d'un cadavre.
Ainsi Annie et l'agent Doug Wilson se retrouvent-ils chez les plaignants, John et Patricia Beddoes. Ce sont des "nouveaux paysans" : lui est un ex-golden boy de la City qui, fatigué de sa vie trépidante, est venu se mettre au vert dans le North Yorkshire quelque sept ans auparavant. Aux yeux des agriculteurs locaux, qui héritent leur ferme de génération en génération, sont enracinés dans leur terroir, leur métier, et les crises afférentes, ils passent pour des dilettantes. D'ailleurs, ils rentrent d'une semaine de vacances au Mexique et le tracteur qu'on leur a dérobé est un modèle haut de gamme, hors de prix, qui tient davantage de l'ordinateur sur roues que de la machine agricole. D'emblée un suspect se profile dans l'esprit de John Beddoes : Michael, le fils de son voisin, Franck Lane, lui aussi agriculteur mais de l'autre espèce, la locale, celle qui conjugue le verbe vivre de sa terre au mode âpre et solitaire : sa femme l'a quitté pour un citadin et son fils, non content de flirter avec la petite délinquance, a des penchants artistiques qui ne l'inclinent guère à prendre la succession de son père.
La suite de l'enquête est donc toute tracée pour Annie et Doug : une visite chez Lane s'impose, qui les lancera sur la piste de la compagne de son fils – "en ville" – qui elle-même leur fera savoir que Michael a disparu. La peu engageante enquête pour vol commence de prendre une tournure plus complexe qui ira se complexifiant au fur et à mesure que sont recherchés les protagonistes et interrogés les témoins. Sans compter que, très vite, elle s'avère en corrélation avec une autre énigme : une mystérieuse flaque de sang frais, dont la "scientifique" détermine qu'il s'agit de sang humain, a été dénichée ce même lundi matin dans un vieux hangar abandonné des environs par la chienne folâtre d'un promeneur. Et progressivement, d'indices en témoignages, un trafic à grande échelle se ramifiant à l'international est mis au jour qui puise sa manne dans l'univers sordide des abattoirs.

Abattoirs ? Voilà un mot qui résonnera désagréablement aux oreilles des lecteurs français, pleines encore, au moment où paraît cette traduction, des récents scandales révélés par l'association L214... Et comme le roman est par ailleurs fermement ancré dans l'actualité socio-économique de la Grande-Bretagne pré-"Brexit", il y a fort à parier qu'outre-Manche des affaires comparables ont ému l'opinion. Si l'on ajoute à ce contexte que l'homme assassiné l'a été comme un animal de boucherie et son cadavre traité à l'avenant – la comparaison n'est pas une figure de style mais une description on ne peut plus littérale du sort réservé à la victime... – on entrevoit sans peine une dimension hautement symbolique qui n'est pas sans renvoyer à l'antispécisme.

Pour entraîner Alan Banks, son équipe et, à leur suite, les lecteurs, dans les méandres de cette vingt-deuxième enquête, Peter Robinson use de procédés narratifs que les fidèles de la série ont maintes fois rencontrés et que les néophytes sauront apprécier à leur juste maîtrise : on retrouve cette construction qui fait alterner des séquences renvoyant à deux phases de l'intrigue qui, d'abord distantes, se recoupent avant de s'entremêler avec une rigueur sans faille pour mener au dénouement ; cette manière de clore séquences et chapitres sur des points de tension aiguisés à souhait ; cet art de distiller les indices et de notifier les progrès de l'enquête par le seul truchement des échanges entre enquêteurs et des monologues déductifs que se tiennent tour à tour les protagonistes ; enfin ce talent de faire exister les personnages à la fois de l'extérieur en les décrivant à coups de petits détails singuliers, et de l'intérieur en laissant de larges portions de récit se dévoiler depuis leur point de vue. Sans oublier l'habileté avec laquelle l'auteur distille tout au long de son roman des allusions à de précédentes enquêtes ou à des épisodes passés de la vie privée des personnages récurrents, qui apparaîtront aux primo-lecteurs comme de simples détails n'ayant d'autre fonction que de donner un peu d'épaisseur au récit tandis qu'ils formeront, pour les fidèles comme pour les personnages chez qui ils se présentent, un condensé de souvenirs.
Pour conclure, tâchons de faire bref : ce nouveau volet des la série ronbinsonienne est un très bon cru qui certes repose sur des procédés éprouvés mais ceux-là si bien mis en œuvre qu'ils ne sentent pas la recette usée, et qui de plus a le mérite d'être excellemment rythmé ‒ la lenteur de progression propre à la série ne s'étire jamais jusqu'à l'ennui. On pourra regretter quelques clichés caricaturaux ‒ par exemple dans le contraste opposant les deux types d'agriculteurs à travers John Beddoes et Franck Lane ‒ mais rien d'assez grave cependant pour gâter la lecture.
Un moment assez agréable pour donner envie de s'aventurer dans l'intégralité de la série à qui la découvre ici ‒ et, à moi qui la fréquente depuis déjà quelques années, de reprendre un à un et dans l'ordre chronologique chacun des romans, lisant au passage ceux que j'ai manqués, histoire de suivre à la trace les allusions aux enquêtes passées et de remonter le temps tel Alan Banks dans un de ses accès de mélancolie méditant sur ses souvenirs...

Citation

Des néons s'allumèrent, révélant l'abattoir dans toute sa sinistre gloire. Le sol et la rigole étaient couverts de sang coagulé et de bouts d'entrailles [...] et il y avait des éclaboussures de sang sur les murs.

Rédacteur: Isabelle Roche lundi 19 décembre 2016
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