Le Grand Loin

Arrêtez votre numéro de privé de la côte Ouest. Notre accent est différent, mais on n'est pas plus bêtes qu'ailleurs.
Stuart Rosenberg - La Toile d'araignée
Couverture du livre coup de coeur

Coup de coeur

La Guerre est une ruse
Frédéric Paulin retrace avec intelligence l'histoire violente de l'Algérie entre 1992 et 1995, un...
... En savoir plus

Identifiez-vous

Inscription
Mot de passe perdu ?

mardi 23 juillet

Contenu

Roman - Noir

Le Grand Loin

Psychologique - Road Movie MAJ vendredi 30 décembre 2011

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 16,5 €

Voir plus d'infos sur le site polarmag.fr (nouvelle fenêtre)

Pascal Garnier
Paris : Zulma, janvier 2010
160 p. ; 19 x 12 cm
ISBN 978-2-83404-498-4

Loin là-bas. Mais où...

Ça commence par un dîner foireux, ça se termine dans un terrain vague, en échouage sanglant. Entre ces deux points du récit, c'est un voyage lamentable. Grand certes et qui emmène très loin Marc et Anne qui l'ont entrepris. Non pas en cette extrémité de la Terre de Feu sur laquelle Marc a rêvassé un moment mais très, très loin dans la défaite et la ruine.
Marc Lecas, sexagénaire divorcé depuis longtemps d'Édith, s'est remarié avec Chloé. Une fille lui est née de son premier mariage, Anne. Il la voit une fois par an le jour de son anniversaire, à l'hôpital du Perray-Vaucluse. Il lui apporte un Rocher Suchard, passe avec elle une partie de la journée, puis repart. Ils n'ont pas grand-chose à se dire, ni à partager. Cette fois, ce sera un anniversaire un peu particulier : Marc propose à Anne de l'emmener voir la mer. Après que le docteur a donné son accord, ils partent... Au Touquet d'abord. Puis ils filent vers Agen après s'être arrêtés à Limoges. À Agen, fin du périple – le moteur de leur véhicule a rendu l'âme. Entre-temps, la petite balade s'est muée en cavale. Des gens disparaissent mystérieusement sur leur passage, Marc attrape la gangrène. Anne, elle, semble s'installer confortablement dans sa nouvelle vie nomade et s'entend à merveille avec Boudu, le gros chat paisible que Marc a élu pour compagnon sur une subite inspiration. C'est pourtant une catastrophe généralisée qui se prépare.

On ne saura pas très bien quels sont les troubles dont souffre Anne – rien de ce que le texte dit d'elle ne paraît justifier qu'elle soit, à trente-six ans, enfermée dans un hôpital, qui d'ailleurs n'est jamais qualifié de "psychiatrique". C'est au lecteur de comprendre, par déductions. On ne sait pas non plus quel a été le métier de Marc, ni celui qu'exerce encore Chloé – à aucun moment on ne trouve de ces artifices romanesques qui tâchent de raconter l'histoire d'avant l'histoire : on n'en a pas besoin. Le texte a une telle densité, une telle force intrinsèque qu'il s'impose avec ses silences, autant que par ses silences.
Plus peut-être que dans d'autres romans règne là un minimalisme qui s'insinue jusque dans les dialogues, souvent réduits à quelques mots échangés. L'écriture saisit les choses dans leur surgissement éphémère ou dans leur être-là puis les pose sur la page. Elle pose faits et personnages, gestes et décors plus qu'elle ne raconte ou décrit. Avec parfois de sidérantes ruptures de rythme – cette phrase en fin de chapitre comme tombée du blanc qui la précède, "Aujourd'hui j'ai acheté un chat.", ou bien cette longue énumération de détails anatomiques qui portraiture les clients du bistrot de Maurice et Tinette où tout d'un coup le texte paraît voler de son propre chef – "[...] du flasque, du dur, des os, du gras, des boutons, des cicatrices de vaccin, de guerre, des grains de beauté, des verrues, des poitrines creuses [...] Un strip-tease intégral, vertigineux !"
On a le sentiment d'être face à une matière romanesque brute que l'auteur a peu à peu évidée - quelques évidements de plus et c'eût été ce roman sans histoire que Pascal Garnier disait aspirer à écrire.

Ses romans, outre qu'ils sont plutôt taiseux, ont aussi une part d'inquiétante étrangeté. Ce lotissement tout neuf et presque désert barricadé comme une forteresse (Lune captive dans un œil mort) ; Yolande qui vit en recluse depuis cinquante ans (L'A 26) ; Gabriel venu de nulle part à qui on se confie d'emblée comme si on l'avait toujours connu (La Théorie du panda)... On la retrouve ici dans le personnage d'Anne, "imprévisible" et brutale, dans les moments de délire et de vertige éveillé que traverse Marc, dans ce vieux médecin limougeaud accroché à sa maison encore debout au milieu d'un quartier en démolition qui marmonne de vagues souvenirs d'Afrique et se lève en pleine consultation pour vociférer contre les bulldozers... mais l'étrange n'est plus seulement intrigant ou inquiétant, il devient fantastique à l'ombre de ce fétiche togolais dont on dirait qu'il envoûte Marc et provoque l'inexplicable aggravation de l'écorchure bénigne qu'il s'était faite à l'un de ses clous. Et les étrangetés d'êtres, de situations, qu'aiguise déjà le dépouillement narratif, de s'augmenter encore de cette aura occulte.

Pour moi, "le grand loin" a tout de suite été, avant même que j'ouvre le livre, le parfum du filet d'air pénétrant par les fenêtres ouvertes un habitacle de voiture dans Comment va la douleur ? C'était à la rentrée 2006. Je me souvenais assez mal, je dois l'avouer, de l'histoire et des personnages mais cet air qui "sentait le grand loin" et le ciel nocturne devenu "fricassée d'étoiles" m'étaient restés – c'est dire si les phrases de Pascal Garnier, quand elles décident de s'installer dans la mémoire, savent s'y incruster durablement et sans pâlir... Ici, "le grand loin" n'est pas un parfum d'évasion mais le masque triste et désabusé d'une envie de partir qui ne parvient même pas à se formuler vraiment, d'un "loin" qui se brise le nez au ras du tapis – c'est un voyage qui se termine en clochardisation à la sortie d'Agen dans une presque-décharge. Il ne sent pas bon, le grand loin. Il pue la gangrène, le viol.
Et la mort. Mais c'est peut-être ça, le vrai grand loin : celui dont on ne revient jamais.


On en parle : La Vache qui lit n°110 |La Vache qui lit n°111

Citation

- Où ils sont, tous ?
- Je ne sais pas. Ils sont passés.
- Ils étaient pressés. Ils sont toujours pressés de passer. Parce que s'ils s'arrêtent, ils meurent.

Rédacteur: Isabelle Roche lundi 04 janvier 2010
partager : Publier dans Facebook ! | Publier dans
MySpace ! |

Pied de page