L'Homme qui était Sherlock Holmes : une biographie du Dr Joe Bell

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Essai - Policier

L'Homme qui était Sherlock Holmes : une biographie du Dr Joe Bell

Historique MAJ mercredi 13 novembre 2013

Note accordée au livre: 3 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 21 €

Ely M. Liebow
Dr Joe Bell, Model for Sherlock Holmes - 1982
Préface de Thierry Saint-Joanis
Introduction de J. N. Stisted
Ray Betzner (avant-propos)
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Dominique Goy-Blanquet
Paris : Baker Street, novembre 2009
352 p. ; illustrations en noir & blanc ; 22 x 15 cm
ISBN 978-2-917559-09-3

Sous l'indépassable détective, le "bon docteur"...

Pour beaucoup d'holmésiens dilettantes – entendez par là ceux qui, sans connaître le Canon en profondeur, apprécient les aventures du célèbre duo Holmes/Watson sous leur forme cinématographique ou télévisuelle – le nom de Joseph Bell se confond probablement avec le visage de l'acteur Ian Richardson, qui l'incarne dans la magnifique série de cinq téléfilms produite par la BBC et diffusée en France sous le titre Les Mystères du véritable Sherlock HolmesMurder Rooms en VO. Avec l'ouvrage d'Ely M. Liebow – lui-même holmésien distingué qui rejoignit les Baker Street Irregulars au cours des années 1970 – on apprend que le Dr Joseph Bell a réellement été l'un des professeurs du jeune Conan Doyle et qu'il a, de plus, marqué d'une empreinte conséquente la médecine et la chirurgie occidentales de la fin du XIXe siècle. L'un de ses apports les plus importants est peut-être sa "Méthode" – une approche du patient et du mal dont il souffre basée, d'abord, sur l'observation minutieuse de toute la personne, depuis les plus infimes détails de sa vêture aux traces que peut imprimer sur son corps son activité professionnelle, en préalable à l'examen des symptômes proprement dits. Puis sur l'analyse de ces observations, débouchant sur une série de déductions qui, même indirectement liées aux troubles du patient, seront utiles au diagnostic et au choix du traitement. Observation déduction – ou les deux mamelles de la méthode holmésienne…

Pour Ely M. Liebow, c'est un fait acquis – le Dr Bell est bien le modèle vivant de Sherlock Holmes. L'aveu émane d'ailleurs de Conan Doyle en personne : dans une lettre de mai 1892 qu'il adresse à son ancien professeur, il écrit tout de go "Mon cher Bell, c'est très certainement à vous que je dois Sherlock Holmes […] Autour du centre de déduction, de raisonnement et d'observation que je vous ai entendu inculquer, j'ai tenté de construire un homme qui pousse la méthode aussi loin qu'elle peut aller – plus loin à l'occasion […]" Notre biographe admet certes que Holmes doit beaucoup à la part purement créatrice de Conan Doyle et à ses bagages littéraires – ses lectures de Poe, Gaboriau, ou Vidocq. Mais c'est au Dr Bell que le détective de roman doit ses caractéristiques les plus impressionnantes : ses capacités d'observation et de déduction. Et peut-être aussi son profil aquilin ! Cependant, l'objet de son livre n'est pas de démontrer la parenté Bell/Holmes, ni de mesurer au trait près ce que le détective a hérité du médecin – on voit là que, tout irrégulier de Baker Street qu'il soit, Ely M. Liebow sort du "jeu" holmésien consistant à postuler que Holmes est un personnage historique – mais de faire connaître le Dr Joseph Bell. Qui avait pour confrère à l'université d'Édimbourg un certain… Dr Patrick Heron Watson, un chirurgien réputé pour son extrême habileté et la rapidité de ses interventions.

L'ouvrage se présente comme une biographie classique, bien ordonnée, s'ouvrant sur quelques informations dynastiques – Joe Bell appartient à une vieille et digne famille édimbourgeoise – et poursuivant avec l'enfance, la jeunesse du futur médecin, ses années d'études, sa vie familiale, etc. Le texte d'Ely M. Liebow, très documenté, convie le lecteur à une passionnante exploration du contexte historico-social de l'époque. On découvre certains aspects du système éducatif écossais, ce qu'était l'Église libre à laquelle appartenait la famille Bell, comment les infirmières étaient embauchées sans la moindre formation médicale jusqu'à ce que le Dr Bell s'en mêle, etc. On assiste également à l'entrée des premières femmes dans les amphithéâtres d'anatomie et de chirurgie. C'est l'Histoire que l'on arpente, dans le sillage d'un homme dont la médecine et la ville d'Édimbourg se souviendront longtemps.

Plus on avance dans la lecture, plus on a le sentiment que la biographie tourne à l'hagiographie. Il n'est pas une qualité dont ne soit gratifié "le bon docteur". Non seulement il semble posséder toutes les vertus mais, de surcroît, poussées jusqu'à l'exceptionnelle excellence ! Honnêteté, acuité intellectuelle, endurance au travail, courage face à la maladie, dévotion totale à sa famille, à ses patients, à ses élèves, à la cause des progrès médicaux... Époux et père modèle, chrétien profondément attaché à son Église, homme de bien toujours sensible à la détresse de son prochain… Sans vouloir douter des immenses mérites du Dr Bell, il est permis de se demander si Ely M. Liebow ne pèche pas par excès laudatifs – le seul trait qui pourrait assombrir ce portrait élogieux est un conservatisme certain. Mais il est si bien tempéré par la générosité et l'ouverture d'esprit que le terme de "conservatisme" finit par paraître inapproprié... Un homme qui dès l'automne 1870 accueillit des femmes à ses cours d'anatomie et de chirurgie malgré le tollé que cela suscitait peut-il être taxé de conservatisme ? Et puis à la réflexion, pourquoi y aurait-il hagiographie sous phrases ? Un personnage aussi exceptionnel que Sherlock Holmes eût-il pu avoir pour principal modèle un homme qui ne fût pas, à son instar, doté de qualités hors du commun ?

En dépit de quelques redites, cette biographie, outre qu'elle est passionnante en son fond, est délectable sur le plan formel – Ely M. Liebow s'avère être ce conteur hors pair tant vanté par Ray Bretzner dans son avant-propos, et le document de glisser, la plupart du temps, vers la "petite histoire" pimentée d'anecdotes. À lire quelques-unes d'entre elles, censées témoigner du sens de l'humour d'Untel ou du sel dont un autre Tel savait saupoudrer ses reparties, on devine que l'humour écossais n'a pas toujours survécu à la traduction. Mais l'on saluera cependant le traducteur pour la manière dont il a surmonté les terribles difficultés qu'ont dû lui poser la transposition des particularités dialectales souvent mentionnées puisqu'elles comptaient parmi les indices sur lesquels Joe Bell s'appuyait pour émettre ses déductions. L'on goûtera entre autres le tour donné aux répliques en "scoto-yiddish", l'idiome parlé par les juifs écossais venus d'Europe du Nord…

Pour finir, l'on se gardera de passer les "remerciements" - six pages qui, loin de constituer ce morceau convenu où l'auteur liste les noms de tous ceux qui l'ont aidé dans son travail, sont ici rédigées dans ce style allègre et humain, prompt à l'anecdote et au détour digressif qui colore l'ensemble de l'ouvrage. Il était impossible de résister à la tentation d'en citer le dernier paragraphe, clôturé par une de ces constructions ternaires un peu solennelles toujours magnifiques... quand elles ne sont pas ridicules et celle-là ne l'est nullement :
"L'intrépide lecteur de remerciements que j'étais jadis leur trouvait toujours quelque chose de commun avec la solution à 7% de Mr Holmes – utiles mais pas vitaux. C'était une erreur. Pour toute l'aide que j'ai reçue des personnes nommées ici, je les remercie ; pour leur savoir, je les salue ; pour leur amitié, je les garde en mon cœur."

Un mot encore... N'oubliez pas de continuer à tourner les pages après la table des matières : il y a à lire un poème de Vincent Starrett intitulé "221B" (traduit en français par Marc Bourdet de la Société Sherlock Holmes de France) et un très beau dessin au trait de Jean-Pierre Cagnat représentant Sherlock Holmes.

NB – La biographie d'Ely M. Liebow a été publiée en 1982. C'est ici la première traduction en français. Elle est introduite par une préface signée Thierry Saint-Joanis, président de la Société Sherlock Holmes de France. Suivent un avant-propos dû à Ray Betzner, membre des Baker Street Irregulars (la société holmésienne de New York), qui rend un émouvant hommage à Ely M. Liebow décédé en 2007 et, enfin, une brève introduction écrite pour l'édition originale par l'arrière-petit-fils du Dr Bell, J. N. Stisted.

Citation

Sans Sherlock Holmes, seuls une poignée de gens auraient entendu parler de Joseph Bell ; sans le Dr Joseph Bell, Sherlock Holmes n'aurait pas pu être tel que nous le connaissons. Oh, merveilles de l'ironie !

Rédacteur: Isabelle Roche dimanche 10 janvier 2010
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