Milady la nuit

Non, il ne peut pas mourir, son esprit n'est pas en paix, il a juré de les conduire dans un pays où ils seraient à l'abri. L'obscurité l'enveloppe, d'un seul coup. Il fera froid désormais. Toujours froid.
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jeudi 16 septembre

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Roman -

Milady la nuit

Social - Assassinat - Trafic MAJ lundi 13 septembre 2021

Note accordée au livre: 5 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 16,9 €

Laura Berg
Paris : Serge Safran, septembre 2021
170 p. ; 19 x 13 cm
ISBN 979-10-90175-83-9
Coll. "Littérature"

Âmes grises

Comme chez Dumas dans Les Trois Mousquetaires – où Marie-Hortense a puisé son identité nocturne, Milady –, les personnages principaux de ce roman sont quatre. Trois à ne presque pas se quitter – Paul et Cyril amis de jeunesse et liés comme deux doigts d'une même main, et Milady, qui devient dès la première rencontre le troisième terme du duo. Puis Armand. Cyril fête son vingt-huitième anniversaire. Avec Paul, il s'offre une soirée chez Betty, un bar à hôtesses où le temps passé en galante compagnie se mesure et se paie à la coupe de champagne. Ce soir on ne compte pas décrète Cyril, et Milady apporte une seconde bouteille pour faire durer la première. Elle dit son vrai prénom, se raconte comme elle le fait d'ordinaire avec ses clients mais quelque chose se passe qui rompt la routine et Milady reste auprès des deux amis au sortir du "salon rouge", les suit chez eux, s'y installe et refuse de retourner chez elle. Peut-être à cause des rats ? Ou de cette peur sourde qui semble courir sous le fragile épiderme des apparences ?

Il est vrai qu'en dépit des confidences faites à Paul, Milady de la Nuit a ses zones d'ombre. Véritable "fée du logis" quand elle le veut, elle passe son temps à lire – des traités de peinture, des ouvrages sur l'art pariétal et la géologie... ‒ lorsqu'elle ne travaille pas. Elle parle de la Bretagne où elle a grandi, de ses espoirs déçus à force de petits boulots foireux. De la chevalière qu'Armand lui a donnée et qu'elle a égarée. Elle continue de travailler pour Betty. Eux de vivre d'expédients – une "livraison" à faire, un rendez-vous par-ci, une entrevue avec Grégoire par-là ‒ qui leur permettent de mener grand train au volant d'une Cordoba... jusqu'à l'expédient de trop.

C'est, de prime abord, une fiction noire des plus classiques dans son fond, dont les personnages, tout attachants qu'ils soient, ne surprennent guère, ni par leur profil de marginaux, ni par leur mode de vie ni même par leurs "coups" - dont au demeurant on ne saura jamais grand-chose. Pourtant ce roman fascine. Tout de suite l'écriture, simple et dépouillée, accroche : verbes au présent dont chacun tel un point fige la fugacité du procès, phrases courtes, souvent elliptiques, descriptions resserrées... Est ainsi composé un récit hypnotique dont les allures pointillistes suffiraient à capter sans la laisser fléchir l'attention. Mais ce temps narratif dessiné par une succession d'éphémérités se courbe, se complexifie d'inclusions au futur – qui suggèrent vaguement et font flotter au loin ce qu'elles brossent – et de passages au passé, où les phrases prennent de l'ampleur tandis que l'imparfait étend la durée : on est dans la forge de l'avant-récit, cette zone romanesque hors cadre mais "dans les pages" qui confère une épaisseur aux personnages en leur fournissant une biographie et de la densité aux événements en esquissant leur antériorité germinative.

En dépit du soin pris à composer cet avant-récit et dont on pourrait attendre qu'il explicite, le roman cultive l'implicite : l'on ne sait quasiment rien de ce à quoi se livrent Paul, Cyril ou Armand sinon que cela relève très probablement d'activités délictueuses – il faut deviner ce dont il retourne à de très menus indices ou bien consentir à demeurer dans l'in-su et à abandonner aux limbes ce que l'auteure n'a pas dit. Quant aux phases finales de l'histoire elles paraissent s'emballer ; on perd un peu de vue leur déroulement comme si l'on était face à un écran où tressauteraient les dernières images d'une bobine de film terminée qui continuerait à tourner en roue libre... Hypnose, jusqu'au bout. Et séduction imparable d'un roman sans "intrigue" proprement dite, reposant tout entier sur un entrelacs subtil de destinées plus ou moins cabossées ourdi de main de maître, où beaucoup de choses se dévoilent par la suggestion, au creux de silences qu'il appartient au lecteur de combler – ou de laisser en blanc.

Citation

Le soir de l'équinoxe, Milady rejoint Paul sur le balcon. Adossés au pilastre, une couverture sur les genoux, ils regardent la nuit tomber, prendre sa place dans le cycle parfait où elle succède au jour. Douze heures bleues et opaques, avant de basculer vers l'hiver.

Rédacteur: Isabelle Roche lundi 13 septembre 2021
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