Les Lunes de Jupiter

Les chevaux (pour l'écartèlement de Damien ndlr) ont donné un coup de collier, tirant chacun un membre en droiture, chaque cheval tenu par un exécuteur. Un quart d'heure après, même cérémonie, et enfin, après plusieurs reprises, on a été obligé de faire tirer les chevaux, surtout ceux des bras droits à la tête, ceux des cuisses se retournant du côté des bras, ce qui lui a rompu les membres aux jointures. Ce tiraillement a été répété nombre de fois sans réussite ; il levait la tête et se regardait.
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jeudi 26 janvier

Contenu

Roman - Policier

Les Lunes de Jupiter

Historique - Religieux - Assassinat MAJ samedi 03 décembre 2022

Note accordée au livre: 4 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 21 €

Harold J. Benjamin
Paris : Cohen & Cohen, septembre 2022
240 p. ; 22 x 16 cm
ISBN 978-2-36749-096-0

Chronique

En Europe, en cette fin de XVIe siècle et bien que de "grandes découvertes" en tous domaines bouleversent conceptions et mentalités depuis fort longtemps, il est toujours périlleux de contester les Anciens – Aristote, Ptolémée... –, et surtout la Genèse pour ce qui regarde la création et l'organisation du cosmos... Par exemple, incliner en faveur de l'héliocentrisme développé par Copernic, ou postuler un univers infini sans limite, comme le fit, entre autres, Giordano Bruno, peut entraîner sur le bûcher – lui-même sera brûlé vif le 17 février 1600. Se dire ouvertement favorable à ces "hérésies" aussi, fussiez-vous simple érudit coupable de lire des ouvrages condamnés par l'Église. En de tels débats les champs scientifique, philosophique, religieux et politique se confondent – les confrontations n'en sont que plus aigües. Le débat intellectuel, métaphysique, est une véritable affaire d'État. De même que les questions de foi. En Angleterre, avec l'avènement d'Elisabeth Ière, le protestantisme a évincé le catholicisme – les papistes sont traqués tandis que dans la clandestinité les catholiques œuvrent au rétablissement de la "vraie religion".

C'est en 1588, le 15 juin très exactement, à Lisbonne, que l'on entre dans le roman. L'Invincible Armada de Philippe II se prépare à faire voile vers l'Angleterre afin d'envahir le royaume et de déposer la reine protestante. Six pages de prologue retracent les préparatifs tout en instruisant de la situation – les motifs de la campagne, les composantes de l'Armada, les aspects matériels et comptables, etc. L'écriture est précise, nette, a la concision d'un rapport circonstancié ; les verbes au présent immergent dans le contexte, sans filtre – l'on est à Lisbonne, les vaisseaux devant les yeux, et les portefaix en train de s'activer... Tout au long du roman et faisant rupture par leur ton, leur "couleur d'écriture", de place en place viennent se glisser de brefs chapitres comparables à ce prologue retraçant au fil des mois la progression tournant à la déconfiture de la formidable Armada – non pas des intermèdes mais évoquant plutôt ces images d'archives qui ponctuent certains films et ont davantage pour but de lancer des échos diffus jouant leur partie en arrière-fond que d'authentifier le contexte historique du récit.

Lequel récit se déploie à Londres, où Tobias, le fils du portraitiste John Pickett (faisant suite au Grand Effroi de John Pickett, Les Lunes de Jupiter est le deuxième volet d'une trilogie consacrée à l'Angleterre élisabéthaine), est devenu barrister – "avocat membre du barreau, habilité à plaider devant un tribunal" explique l'auteur. Il est chargé par Humphrey Newman, maître de Lincoln's Inn, de défendre la cause de l'érudit Matthew Lytton dont le fils âgé de treize ans, Oliver, a été enlevé par les sbires de Christopher Snell, directeur de théâtre. Or Snell a agi en toute légalité. Il détient en effet "par autorité royale un mandat de réquisition [lui donnant] tous pouvoirs pour recruter – par la force si nécessaire – les membres de la troupe" ! Pourtant, Tobias gagnera le procès et Oliver rentrera chez lui, au grand dam de son ravisseur. Conclusion heureuse et rapide... que l'on n'aurait bien sûr pas dévoilée si cette affaire ne marquait en réalité le début de l'intrigue fondatrice : à peine Oliver est-il libéré que son père est assassiné. Comme le sera, peu après, Humphrey Newman. Tobias se trouve donc, de fait, concerné directement par ces deux meurtres. Muni d'une liasse de feuillets couverts de notes et de chiffres de prime abord incompréhensibles que lui confie la veuve de Matthew Lytton, il commence ses investigations. Le voilà plongé au cœur des grandes controverses du temps : les victimes se connaissaient, avaient une passion commune pour l'astronomie, et une même sympathie pour les doctrines de Giordano Bruno – Matthew Lytton était en train de traduire La Cena de ceneri (Le Banquet des Cendres) et Humphrey Newman envisageait d'inviter l'Italien à Lincoln's Inn pour une conférence. Les deux hommes auraient-ils payé au prix fort leur curiosité intellectuelle ?

L'on retrouve, dans ce nouveau volet, ce qui faisait la force du premier : une construction narrative au cordeau – il n'est pas un chapitre, ni même une séquence, qui ne s'achève sans générer un effet d'attente, plus ou moins saisissant selon la situation, maintenant ainsi continûment la tension... et l'attention –, une habileté sans faille à intégrer au récit des données historiques, soit sous forme de notes infrapaginales (toujours concises et discrètes) soit par le biais des dialogues, des réflexions intérieures, sans que l'on ait jamais le sentiment de lire un pensum didactique... et, caractéristique commune à la presque totalité des romans historiques, cet agréable côtoiement de personnages réels et fictifs.

Construit en une succession de séquences de longueur variable, animé par diverses ruptures – tel ce moment de semi-rêverie où Tobias mêle dans son monologue intérieur ses propres réflexions et les extraits du rapport administratif qu'il est en train de rédiger, ou ces chapitres « maritimes » déjà mentionnés – le roman bien que fragmenté se lit avec une extraordinaire fluidité. L'on reste de bout en bout en immersion profonde, on est pris, on adhère au récit et sans avoir la moindre velléité de sauter des pages on garde une sorte de hâte à lire, pressé de « savoir ce qui va se passer ».
Dès le premier regard on est attiré tant l'objet-livre est élégant - comme le sont tous les volumes de littérature de cet éditeur. Et à la seule vue de la quatrième de couverture, porteuse d'un intriguant filigrane, on sent fleurer le mystère. Qui se densifie en même temps que l'attrait lorsque l'on découvre les deux frontispices...

Citation

Lies franchit le pas de sa porte et descendit dans la cour. Elle mit du temps à comprendre ce qu'elle voyait sur les pavés à la lueur vacillante de sa bougie. Cela vagissait, et cela bougeait. Elle se baissa, approcha la lumière... et poussa un cri d'horreur.

Rédacteur: Isabelle Roche mardi 29 novembre 2022
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