k-libre : Comment est née l’idée de faire revivre « Le Poulpe », ce personnage et cette collection emblématique des années 1990-2000 ?
Serguei Dounovetz : En 2023, je tombe par hasard sur mon ami et éditeur, Jean-Christophe Lopez, au marché aux puces de Montpellier. C’est un éditeur de bande dessinée reconnu, fondateur de la revue Jade et des éditions Six pieds sous terre, découvreur notamment de Fabcaro. Il m’avait publié dans le passé L’Ange de la Retirada et Tue Chien. Il m’annonce alors son nouveau projet : « Je veux relancer « Le Poulpe », à travers une nouvelle venue, la fille du Poulpe, et j’ai pensé à toi. » Jean-Christophe, qui avait déjà adapté plusieurs titres du « Poulpe » en BD, tentait de racheter la collection depuis plusieurs années. À l’époque, Jean-François Platet avait acquis les éditions Baleine (et donc la série du « Poulpe ») auprès des éditions du Seuil. C’est d’ailleurs Platet qui a publié mon propre « Poulpe », Sarko et Vanzetti, après avoir recruté Stéphanie Delestré pour diriger la collection. J.-C. m’explique enfin avoir réussi : « J’ai racheté la marque et le catalogue. » Son idée était de rééditer les meilleurs titres de la collection (ceux de Pouy, Pavloff, Prudon etc.) et de lancer une nouvelle série en lien avec « Le Poulpe ».
k-libre : Précisément, quel est ce lien entre les deux collections ?
Serguei Dounovetz : « La Fille du Poulpe » s’articule autour d’une filiation symbolique entre l’ancienne et la nouvelle génération. Bien que Gabriel Lecouvreur ne soit pas son père biologique, Gabriella, une jeune femme de 25 ans, est présentée comme son héritière spirituelle. L’objectif était de créer une héroïne contemporaine qui puisse aborder les problématiques sociales et politiques actuelles, notamment du point de vue d’une jeune femme. Alors que « Le Poulpe » des débuts avait 40 ans et menait un combat antifasciste très ciblé – c’était l’époque de la montée du FN et du SCALP -, sa « fille » incarne les luttes de sa propre génération. Libertaire et altermondialiste comme son père adoptif, Gabriella oriente principalement ses combats vers l’écologie et d’autres enjeux actuels. L’espoir est que cette héroïne, plus proche de leur génération, puisse attirer un nouveau et jeune lectorat.
k-libre : Pourriez-vous nous expliquer la répartition des rôles au sein de Moby Dick ?
Serguei Dounovetz : Jean-Christophe Lopez et Antoine de Kerversau ont toujours travaillé en tandem. Kerversau, éditeur depuis plus de quarante ans et fondateur de plusieurs maisons (Baleine, Les Contrebandiers), dirige toujours aujourd’hui Et le bruit de ses talons, alors qu’il est à la retraite. Il ne fait pas partie de Moby Dick, mais apporte son expertise, son réseau et son aide à la relecture par amitié pour Jean-Christophe, qui est le boss. Il était impensable pour J.-C. de reprendre le nom de Baleine, car Platet avait terni l’image de la maison en publiant sur le tard un authentique auteur collabo et fasciste, ce qui avait provoqué l’ire de Didier Daeninckx. Le nom « Moby Dick » est donc une excellente trouvaille : il crée un lien avec « Baleine » tout en marquant le début d’une nouvelle aventure. La légitimité de Kerversau et Lopez est totale, car ils font partie de l’histoire éditoriale du personnage depuis ses débuts. Loin d’être des opportunistes, leur démarche s’inscrit dans une filiation naturelle.
k-libre : Vous tenez le rôle de directeur de la collection « La Fille du Poulpe » ?
Serguei Dounovetz : Jean-Christophe Lopez a pensé à moi parce que je suis issu du sérail, je connais bien le milieu du polar et je peux proposer certains auteurs auxquels il n’aurait pas forcément pensé. Mon rôle est de lui suggérer des écrivains, hommes et femmes, en me basant principalement sur la qualité de leur écriture. L’idée de parité était d’ailleurs un point sur lequel nous étions d’accord dès le départ. Pour J.-C., il est essentiel de partager une affinité avec les auteurs, et jusqu’à présent, il a validé la plupart de mes propositions, découvrant ainsi de nouvelles plumes.
k-libre : Quels sont vos critères pour retenir un auteur ?
Serguei Dounovetz : Nos premiers critères sont la ligne politique et le sujet : il est essentiel que les auteurs partagent nos valeurs, sans quoi la démarche serait malhonnête. Ensuite, nous cherchons à mettre en avant de nouvelles voix. Nous privilégions des auteurs ayant peu publié ou venant d’horizons variés, pas nécessairement du polar : littérature générale, essais, ou même des universitaires qui n’ont jamais écrit de fiction. L’important est que leurs idées et leurs engagements correspondent à l’esprit de la collection. Lorsqu’un auteur est sollicité, la publication est garantie et le contrat est signé immédiatement ; personne ne travaille sans filet. Dans ce processus, nos rôles sont complémentaires. Jean-Christophe Lopez évalue le parcours de l’auteur que je propose : ses éditeurs précédents, ses ventes et sa notoriété, mais pas que, certains sont inconnus au bataillon, c’est un mix. Il me fait confiance, car je connais le travail de chaque auteur que je sélectionne. Je les ai tous lus et je sais qu’ils livreront un texte de qualité qui correspondra à l’identité de la collection.
k-libre : Les auteurs vous envoient-ils leurs manuscrits en premier lieu ?
Serguei Dounovetz : Nous formons un trio de lecture composé de Jean-Christophe Lopez, Antoine de Kerversau et moi-même. Nous lisons et annotons chaque manuscrit simultanément avant d’en discuter. Nos rôles sont bien définis : Kerversau se charge de la correction (orthographe, coquilles), tandis que J.-C. se concentre sur la direction éditoriale. En tant qu’auteur, j’interviens directement auprès des écrivains pour éventuellement les faire retravailler et améliorer leurs textes. Mais au final, c’est Jean-Christophe Lopez qui a le dernier mot et qui tranche en tant qu’éditeur.

k-libre : Vous êtes vous-même l’auteur d’un « Poulpe »…
Serguei Dounovetz : En 2010, j’ai publié Sarko et Vanzetti avec Stéphanie Delestré, après avoir refusé une première proposition de Jean-Bernard Pouy. C’était en 1999, je publiais au Fleuve Noir et j’en étais satisfait. Mon roman Odyssée Odessa venait de paraître, et mon personnage principal, Kléber, avait la même dynamique que « Le Poulpe » et, surtout, une petite amie coiffeuse, qui était quasiment une copie conforme de Cheryl, la compagne du Poulpe. J’aurais eu l’impression de créer un doublon, c’est pourquoi j’ai décliné l’offre. Plus tard, lors d’une période plus creuse, j’ai moi-même proposé à Stéphanie Delestré d’écrire un roman pour la collection. Le bouquin a bien fonctionné, il a même été réimprimé, mais j’attends toujours mes droits d’auteur de la part de Platet !
k-libre : Il était assez mal vu pour un auteur d’être publié chez Baleine, de publier un « Poulpe ».
Serguei Dounovetz : Le concept d’un personnage récurrent écrit par des auteurs différents était excellent, mais considérer que tout le monde peut écrire et être publié a conduit à une production très inégale (euphémisme). Le personnage appartenait à tout le monde, et le meilleur a côtoyé le pire. Au final, il y a eu quelques kilos de « Poulpe » de piètre qualité, ce qui, je pense, a terni la réputation du « Poulpe ». Au départ, la collection était une affaire rentable, la preuve, Le Seuil a racheté Baleine. Et puis, elle a périclité, sans doute à cause d’une mauvaise gestion et d’une sélection de manuscrits de moins en moins rigoureuse. Jean-Bernard Pouy, l’initiateur du projet, est un artiste, pas un gestionnaire, il le reconnaît lui-même. Mais son idée était géniale, il a créé un personnage populaire mythique qui restera, c’est plus fort qu’un Goncourt dans une carrière.
k-libre : « La Fille du Poulpe », c’est le même principe ?
Serguei Dounovetz : Nous utilisons la même « bible » que la série originale, ce qui implique de retrouver les anciens personnages, mais en tenant compte du temps qui a passé. L’un de mes rôles est de garantir cette cohérence et de répondre aux questions des auteurs. Par exemple, il faut se souvenir que Cheryl, la compagne du Poulpe, est décédée il y a dix ans. De même, j’ai dû calculer l’âge de son vieux pote, le républicain espagnol Pedro. Pour que sa participation à la guerre d’Espagne soit crédible, il doit avoir aujourd’hui autour de 110 ans. Je rappelle donc aux auteurs que Pedro est toujours vivant, mais qu’à cet âge, son rôle est forcément limité. C’est une « momie » attachante, mais il ne peut plus faire des claquettes. Mon travail consiste précisément à faire ce lien avec le passé et à veiller au respect de l’univers de la série.
k-libre : Quelle est l’histoire de Gabriella ?
Serguei Dounovetz : Gabriella est une « surviveuse ». Son caractère s’explique par une enfance traumatisante à La Paz, en Bolivie, au sein de la prison autogérée de San Pedro. Née d’une mère prostituée qui meurt en couches, elle est recueillie et élevée par le vieux Pedro, qui s’est exilé en Bolivie et donnait des cours d’alphabétisation dans cette prison. Personnage à la sexualité libre et débridée, elle est bisexuelle et l’amour est une composante importante de sa vie. Devenue jeune femme, elle part pour la France, non pas pour des études, mais pour retrouver Gabriel, dont Pedro lui a toujours parlé. Une fois à Paris, le Poulpe la prend sous ses tentacules et lui refile le virus de l’enquête sociale. Elle devient alors journaliste blogueuse indépendante et, tout comme son père adoptif, n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis et se payer sur la bête lors de ses enquêtes.
k-libre : S’emparer d’un personnage créé par quelqu’un d’autre et devoir suivre un univers déjà établi, cela doit être une source d’angoisse pour certains auteurs, non ?
Serguei Dounovetz : Plusieurs auteurs, comme Dominique Manotti ou Hervé Le Corre, ont poliment décliné l’offre, trouvant difficile, voir impossible, de s’approprier un personnage qui n’est pas le leur. C’est un exercice qui demande une certaine souplesse. Personnellement, je suis à l’aise avec ce type de contrainte, car il s’agit de personnages populaires qui me ressemblent, à l’image de Nestor Burma. J’aurais plus de mal avec un personnage trop intello ou rigide. La « bible » est un guide, mais elle laisse une grande liberté aux auteurs. De plus, avec ce personnage libertaire, on peut explorer sans retenue ses propres excès, un vrai luxe aujourd’hui dans le monde de l’édition.
k-libre Pouvez-vous nous présenter les auteurs de la collection ?
Serguei Dounovetz : Le choix des premiers auteurs de la collection a été stratégique. Pour le numéro 1, nous avons choisi Thomas Cantaloube. Jean-Bernard Pouy devait initialement inaugurer la série, mais n’étant pas disponible, il nous fallait rapidement un auteur à la forte conscience politique. Le profil de Cantaloube, journaliste politisé dans la veine de Daeninckx et auteur remarqué à la « Série Noire », était idéal. Pour le numéro 2, mon choix de Maryssa Rachel était plus inattendu. Je l’ai découverte via ses romans érotiques et ses prises de position engagées et enragées sur les réseaux sociaux. Bien qu’elle n’ait jamais écrit de polar, elle a accepté le défi avec un tel plaisir qu’elle en a écrit un second depuis. J’ai dû la faire bosser sur son manuscrit, initialement trop volumineux (près de 500 pages), pour le ramener au format de la collection. Elle a parfaitement joué le jeu et le résultat final est excellent. Enfin, pour le numéro 3, j’ai sollicité Dominique Sylvain. Pour le lancement, nous avions besoin d’auteurs confirmés, capables d’écrire vite et bien, et possédant déjà un public.
k-libre : Si je comprends bien, la collection s’enrichit d’un mélange d’auteurs reconnus (Moatti, Quint, Darnaudet, Bouquin) et de nouvelles voix (Judith Wiart, Magali Collet) ?
Serguei Dounovetz : En effet. Judith Wiart, enseignante et auteure de récits autobiographiques, m’avait impressionné avec son premier bouquin, Pas d’équerre, un style littéraire très personnel, une auteure prometteuse. Mon ami Michel Moatti apporte son expertise politique. Il était ravi de rejoindre la collection, ayant toujours regretté de ne pas avoir écrit un « Poulpe ». Jérémy Bouquin a été marqué par « Le Poulpe » dans sa jeunesse, il aborde systématiquement des thèmes sociaux dans ses bouquins. Ces deux auteurs s’inscrivent dans une mouvance militante. J’ai découvert Jean-Marie Paris lors d’un festival, il a été choisi par Antoine de Kerversau. Magali Collet explore des sujets d’actualité en Martinique, son approche a séduit Jean-Christophe Lopez. Si Thomas Cantaloube a traité des dictatures fascistes en Amérique latine dans les années 1970, nous privilégions désormais des thèmes ancrés dans l’actualité d’aujourd’hui. Enfin, François Darnaudet se distingue par son intérêt pour le monde des libraires, des collectionneurs et des bouquinistes. Son roman nous plonge dans l’histoire de la bande dessinée underground en France, c’est très intéressant. Attaché au personnage du « Poulpe », il avait déjà signé deux titres pour la collection historique.
k-libre : Qui sont les prochains auteurs ? Avez-vous des souhaits ?
Serguei Dounovetz : En tant que directeur de collection, je demande aux auteurs de situer si possible leurs histoires à l’étranger. Si j’ai accepté la proposition du Havre de Judith Wiart pour le passé ouvrier de la ville, ma préférence va vers des contextes politiques internationaux. J’ai par exemple sollicité Ahmed Tiab, un auteur algérien qui situera son intrigue à Oran durant les années noires. Mon processus de sélection repose sur des coups de cœur littéraires. C’est après avoir été séduit par Danser encore, le roman de Charles Aubert sur un boxeur tzigane, champion d’Allemagne avant guerre, déporté à Auschwitz, que je l’ai contacté. Jean-Christophe Lopez, l’éditeur, avait d’ailleurs de son côté beaucoup aimé ce livre. Cependant, il y a un cahier des charges à respecter. Le Poulpe doit être présent dans l’histoire, mais sans jamais éclipser sa fille Gabriella, qui reste l’héroïne. Pour autant, il ne doit pas être trop en retrait non plus, c’était le cas dans la première version de Charles Aubert où Gabriel était presque protégé par Gabriella, ce qui ne correspond pas au personnage historique du « Poulpe ». Même s’il a mon âge (autour de 65 balais), « Le Poulpe » n’est pas un vieillard sénile, il reste un homme d’action qui n’hésite pas à filer un coup de main (de poing) à sa fille. Il est crucial de préserver l’aspect combatif de ce dernier, qui fait partie intégrante de sa personnalité.
k-libre : Quel est le rythme de parution des « Poulpe » et des « Fille du Poulpe » ?
Serguei Dounovetz : L’objectif de l’éditeur est de publier une « Fille du Poulpe » chaque mois et un « Poulpe » tous les deux mois. Dans la pratique, le calendrier est plus souple. Si une « Fille du Poulpe » prend du retard, nous publions une réédition d’un « Poulpe » classique pour garantir une présence constante des éditions Moby Dick en librairie. Les lecteurs sont d’ailleurs ravis de retrouver périodiquement des titres emblématiques du « Poulpe », soigneusement sélectionnés pour leur qualité. Jean-Christophe Lopez écarte systématiquement les romans jugés médiocres, même s’ils sont signés par des auteurs connus. De mon côté, pour « La Fille du Poulpe », je veille particulièrement à maintenir la parité entre auteurs et auteures, bien que ce ne soit pas toujours simple, car beaucoup se sont spécialisées dans le thriller, moins dans le roman noir social.
k-libre : Dans votre roman Les Poupées rusent, il est question d’une réfugiée politique ukrainienne. Comment la guerre en Ukraine a-t-elle nourri votre inspiration ?
Serguei Dounovetz : Avec un nom comme le mien et des origines familiales qui viennent d’Odessa, le conflit en Ukraine m’a forcément touché. J’ai de suite eu envie d’y envoyer Gabriella. Mais, il était hors de question de plonger le lecteur dans un récit de guerre de 160 pages. La série reste avant tout une collection d’enquêtes sociales et politiques, pas du roman d’aventure pur. J’ai donc trouvé un équilibre : Gabriella passe trois chapitres dans le Donbass aux côtés d’une amie ukrainienne engagée sur le front. Elle y intègre une unité de combattants internationaux, semblable aux brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, qui rassemble des volontaires de toutes nationalités et de diverses sensibilités politiques. Le commando qu’elle rejoint est d’obédience anarchiste. Il est crucial de noter que, bien que ce soit une fiction, tous les éléments que je décris sont vérifiés et basés sur des réalités existantes sur le terrain.
k-libre : Votre roman débute dans une communauté Emmaüs sur la côte atlantique. N’était-ce pas délicat, compte tenu du scandale récent autour de l’Abbé Pierre ?
Serguei Dounovetz : J’ai écrit ce livre avant que l’affaire n’éclate. D’ailleurs, quand le scandale a été révélé, mon éditeur a relu le manuscrit pour s’assurer que je ne faisais pas la part trop belle à l’Abbé. Mon choix s’était porté sur Emmaüs pour son atmosphère unique : c’est un lieu de vie pour des gens en marge, un formidable terrain de jeu qui me permettait d’amener Gabriella dans un décor qui servait mon histoire et de justifier la présence de matériel hétéroclite, comme des armes anciennes ou un vieux rafiot. L’histoire d’Emmaüs en elle-même n’est pas le sujet du livre ; c’est avant tout une boîte à outils narrative. En réalité, ce choix est directement lié à mon vécu. J’anime des ateliers d’écriture chez Emmaüs et je m’inspire toujours de ce que je connais, à la manière de l’école américaine. Le personnage du directeur de la communauté est d’ailleurs le portrait craché d’un responsable d’Emmaüs que j’apprécie beaucoup.
k-libre : On a tous en mémoire les couvertures de Miles Hyman pour Baleine. Qui est Roman Gigou qui prend la relève ?
Serguei Dounovetz : Le choix de cet illustrateur pour les couvertures est une décision de l’éditeur, Jean-Christophe Lopez. Il avait repéré le trait de Gigou dans la BD Rouge Sang (Riveneuve, 2023). C’est une formidable opportunité pour cet artiste, graphiste et coloriste de métier, d’illustrer toute la collection. J’apprécie beaucoup la mienne, pour laquelle je lui ai fourni de la documentation. L’anecdote amusante de la collection est la couverture du livre de Darnaudet : elle représente une moto explosant la vitrine de la célèbre librairie Mollat à Bordeaux. Loin de s’en offusquer, les propriétaires y ont vu une excellente publicité.
k-libre En 2007, aux éditions Mare Nostrum, vous aviez dirigé la collection « Polar rock ». Est-ce pour cela que Jean-Christophe Lopez vous a recruté ?
Serguei Dounovetz : Je ne pense pas que ce soit la raison. Jean-Christophe Lopez connaît ma passion et mon enthousiasme communicatif. Nous partageons les mêmes goûts en littérature, la noire comme la blanche. Il comptait surtout sur ma connaissance du milieu polar. Pour la collection « Polar Rock », j’avais par exemple réussi à obtenir des cadors de la BD comme Solé, Margerin ou Kent pour les couvertures, que l’éditeur seul n’aurait pas obtenu. Jean-Christophe sait que je connais beaucoup d’auteurs. Certes, je suis un peu moins familier avec la jeune génération du thriller, mais cela n’a pas d’importance, car ce n’est pas le profil que l’on recherche pour cette collection.
k-libre : Vous vous êtes aussi essayé à la bande dessinée, avec L’Ange de la Retirada. Comment s’est passé votre collaboration avec Paco Roca. Vous n’aviez jamais fait de BD avant ?
Serguei Dounovetz : Bien que j’aie déjà collaboré avec un illustrateur pour un album jeunesse, c’était la première fois que j’écrivais un véritable scénario de bande dessinée. Avec mon expérience du court-métrage cinéma, j’ai rédigé un script très détaillé de 80 pages. Cette richesse a beaucoup plu à Paco Roca, qui y a vu une base de travail parfaite lui offrant de multiples possibilités. Il s’est chargé du découpage et m’a envoyé un story-board très abouti, intégrant parfois des photos d’époque pour valider l’authenticité historique avant de dessiner. Nous avons collaboré de manière très fluide. À l’époque, sans e-mails, nous échangions par courrier et téléphone. Il me soumettait son travail pour que je puisse éventuellement ajouter ou développer certains points. Bien qu’Espagnol, sa compréhension de la langue française a grandement facilité notre travail.
k-libre : Il n’a pas voulu renouveler l’expérience ?
Serguei Dounovetz : Si, nous avions envisagé de collaborer sur un autre projet. Nous partageons une histoire commune en tant que « fils de communistes ». Malheureusement, cela ne s’est pas concrétisé. Paco vit à Valence, en Espagne, et il est extrêmement demandé, jonglant constamment avec de nombreux projets. C’est un artiste très versatile, qui n’hésite pas à se remettre en question, à arrêter une série pour en démarrer une autre. J’ai un souvenir particulièrement marquant de notre collaboration : une séance de dédicace au festival de la bande dessinée de Barcelone. Je n’avais jamais vu une telle foule. Je signais en tant que scénariste à côté de lui, qui réalisait les dessins. Au début, les gens ne savaient pas trop qui j’étais, mais quand Paco me présentait, l’accueil devenait incroyablement chaleureux, les lecteurs me serraient la main et me remerciaient. C’était une expérience formidable, d’autant plus que Roca écrit habituellement ses propres scénarios. Notre BD, éditée en français et en espagnol chez Bang Bang Ediciones à Barcelone, a été jusqu’à ce jour une exception dans ma production ; j’en garde un excellent souvenir.
k-libre : Votre autre actualité, ce sont vos dernières publications éditées chez Avalon & Co. Pouvez-vous nous présenter cet éditeur ?
Serguei Dounovetz : L’éditeur, qui est basé à Montpellier, m’a contacté par l’intermédiaire d’une connaissance commune : un auteur de polars « ch’ti » que j’avais rencontré en salon. Ce dernier m’a appelé, à ma grande surprise car nous ne nous étions pas parlé depuis des années, pour me dire que cet éditeur cherchait des auteurs. Il m’a expliqué que cette maison d’édition était spécialisée dans la réédition. Comme beaucoup de mes livres sont aujourd’hui épuisés, l’idée m’a intéressé. J’ai immédiatement pensé à mon roman Les Loups de Belleville, avec le personnage de Nestor Burma, et j’ai pu ressortir Les Gens sérieux ne se marient pas à Vegas sous un nouveau titre (hélas) : Sonate pour un massacre.
k-libre : Ce dernier roman, initialement publié chez French Pulp, a une saveur particulière pour vous, n’est-ce pas ? J’ai lu que vous aviez travaillé sur ce texte pendant 10 ans.
Serguei Dounovetz : Oui. Mon Nestor Burma s’était bien vendu, mais peu de temps après la parution des Gens sérieux ne se marient pas à Vegas, l’éditrice de French Pulp a mis la clé sous la porte et ce fut un enterrement de première classe pour ce titre. Le bouquin s’est retrouvé soldé sur les aires d’autoroute, sans que je sois au parfum. L’écriture de ce roman était pour moi un vrai défouloir, je le lâchais et le reprenais, suivant mon feeling. C’est un western très particulier, un hommage au rock’n roll, qui mélange fantastique, Zombie et musique, du trans-genre. J’ai toujours pensé qu’il méritait une autre chance. Sa réédition chez Avallon lui a offert une nouvelle vie. Mon seul désaccord avec l’éditeur concerne le titre original, qu’il trouvait trop long, bien que de nombreux lecteurs l’apprécient. J’ai donc proposé Sonate pour un massacre, qui était le titre initial au début de son écriture. Cette collaboration réussie m’a également permis de publier un inédit chez le même éditeur : Du sang sur le maillot, la dernière enquête de Niki Java, mon personnage récurrent, un roman très politique. Le titre fait référence à la fois au maillot de bain et au maillot de foot. J’avais d’abord proposé un titre plus marrant, Plus ketchup que mayo, mais il n’en ont pas voulu.
k-libre : Il y a beaucoup de vous dans Du sang sur le maillot, de nombreux éléments autobiographiques.
Serguei Dounovetz : Oui, il y a aussi des partis pris politiques qui peuvent déranger. J’apprécie la liberté de ton que m’a laissé cet éditeur. Ailleurs, j’aurais sans doute dû gommer certaines de mes convictions, au risque de ne pas pouvoir publier. Ce genre d’éditeur permet de faire vivre certains textes.
k-libre : Vous jouez beaucoup avec vos doubles littéraires et vous avez un personnage récurrent, Niki Java…
Serguei Dounovetz : Il jalonne mon parcours d’écrivain. Niki Java, journaliste localier spécialisé dans les faits divers (le dernier degré du journalisme, les « chiens écrasés »), est apparu pour la première fois en 1997 dans La Vie est une marie salope au Fleuve Noir. Je l’ai par la suite présenté à contre-courant du polar hardboiled, il a commencé à fouiner dans des marigots où les politicards véreux menaient la danse. Il a aussi inspiré ma série jeunesse « Les Enquêtes de Niki Java » dans la collection « Souris Noire » chez Syros, sous la direction de Natalie Beunat. Mon jeune héros, Niki Rakowski (Rakowski était le nom d’un prof de français polonais qui m’a marqué), adopte le pseudonyme de Niki Java en hommage au personnage de polars que lit son père. Une véritable mise en abyme de mon parcours d’auteur et de mes doubles. Je pousse toujours plus loin cette exploration. Dans Les Loups de Belleville, Nestor Burma enterre Niki Java dès le premier chapitre. Pourtant, Niki Java réapparaît dans Du sang sur le maillot, sa troisième aventure adulte, après Born Toulouse Forever (Mare Nostrum). Pour cette troisième enquête, j’ai même créé un alter ego à Niki Java : Chefdeville, mon propre pseudo d’écrivain. Ainsi, Chefdeville (ma pomme), Niki Java le journaliste, et même Nestor Burma (en hommage à Léo Malet, que je fais revivre régulièrement sur quelques pages, ou par simple mention de son prénom) coexistent dans mes récits.
k-libre : Votre série jeunesse s’inspirait des « Nouveaux Mystères de Paris » de Léo Malet pour explorer les arrondissements parisiens…
Serguei Dounovetz : Oui, et lorsqu’on m’a offert l’opportunité d’être le premier à ressusciter Nestor Burma, pour la collection des Nouvelles Enquêtes de ce dernier, j’ai choisi le XXe arrondissement, un territoire inexploré par Malet lui-même. Cela m’a donné envie de relancer mon personnage de Niki Java, mais dans sa version adulte. La littérature jeunesse ne m’intéresse plus pour l’instant, même si je ne ferme pas définitivement la porte. Ce qui me passionne, c’est l’évolution de Niki. Dans Du sang sur le maillot, après avoir été journaliste de faits divers, le voilà journaliste d’investigation pour un site d’opinion. Un rôle qu’il va continuer de tenir (scoop) dans une nouvelle série qui lui est consacrée, publiée par les éditions Moby Dick. Le prochain Niki Java sortira en janvier 2026 sous le titre : Le Purgatoire des invisibles.
k-libre : L’authenticité qui se dégage de votre description du monde sportif dans Du sang sur le maillot est frappante. Est-ce le fruit d’une expérience personnelle ?
Serguei Dounovetz : Exact. Je suis un ancien nageur de compétition (équipe de France B), quand j’avais 16 ans. Ma connaissance de la natation, et le suivi des champions, forgée par des années de pratique et l’un de mes boulots (MNS à la ville de Paris), m’a inspiré. Mon intérêt pour le sport s’étend au football, où j’apprécie le beau jeu mais aussi les coulisses et les scandales. J’ai ainsi exploré dans mes écrits des affaires passées, comme le trafic humain dans le football africain. Mon objectif est de dénoncer les malfrats qui gravitent autour du sport, à l’instar des trafiquants et du dopage dans le cyclisme qui ont permis à des tricheurs comme Armstrong de briller. Il est pour moi important de révéler ces travers, où l’argent corrompt le sport. J’aime exposer la noirceur humaine à travers des prismes peu explorés dans le roman noir, où le sport est souvent négligé. En tant qu’ancien sportif, je trouve ce milieu riche en matière. Le terrorisme international est un autre ingrédient qui m’intéresse, que je dénonce fréquemment dans mes bouquins.
k-libre : Pourquoi avoir choisi pour cadre Montpellier ?
Serguei Dounovetz : Le roman se déroule entre Montpellier et Paris. Le Clapas où je vis, Paname où je suis né. La partie consacrée à la natation s’appuie sur la piscine olympique de Montpellier, où ont lieu fréquemment les championnats de France. Mon expérience d’ancien nageur et poloïste m’a permis de transposer fidèlement l’ambiance des compétitions. J’ai également souhaité rendre hommage à des figures marquantes de mon parcours d’auteur de polars, comme Michel Gueorguieff. Ce livre, nourri d’expériences vécues, a un aspect quasi-journalistique.
k-libre : Qui était Michel Gueorguieff pour vous ?
Serguei Dounovetz : Michel Gueorguieff, au-delà du président du FIRN, qui n’aurait jamais existé sans lui, était avant toute chose un encyclopédiste, un peu à la Claude Mesplède — moins connu, mais tout aussi pointu (ils étaient d’ailleurs potes), avec une approche peut-être plus intellectuelle. Passionné de romans noirs, son auteur préféré était Donald Westlake, qu’il avait invité juste avant la mort de ce dernier. Michel était un ami intime. Il avait flashé sur Moviola, mon premier roman, et voulait me rencontrer. À ce moment-là, je venais tout juste de m’installer dans le Sud. Il m’a proposé de monter une association avec des amis passionnés de polar, qui est devenue Soleil Noir. J’ai fait partie un bon moment de l’aventure, avant de prendre du recul, concilier l’organisation d’un gros festival et une carrière d’auteur, c’est compliqué — trop de sollicitations, trop de pression, au risque de perdre des « amis ». J’ai surtout connu un passionné, on a beaucoup travaillé ensemble. Michel m’avait « bombardé » lecteur officiel du festoche : je dévorais les livres, on choisissait ensemble les auteurs invités. Le premier FIRN s’est tenu à Clermont-l’Hérault, une ville dirigée par une municipalité de gauche. Michel, ancien politique ayant travaillé à la culture avec Frêche, le maire de Montpellier, avait compris qu’en choisissant Clermont, il fallait anticiper un changement possible avec le départ à la retraite du maire socialiste. En effet, un maire de droite a pris la relève, menaçant le festival d’une étiquette politique différente. On avait aussi pensé à Sète, où le maire était communiste, mais lui aussi n’a pas été reconduit. Finalement, ce fut Frontignan, avec Bouldoire, maire en début de mandat, avec qui Michel s’est très bien entendu. Cette mairie socialiste est restée en place. Michel était un vrai visionnaire, il m’a énormément marqué et aidé. Grâce à lui, j’ai pu intégrer plusieurs festivals. Il m’a ouvert son carnet d’adresses, alors que je n’avais qu’un roman et une nouvelle au compteur. Trois personnes ont été cruciales dans mon parcours : Dominique Gaultier, qui a publié mon premier roman au Dilettante, Natalie Beunat, directrice de collection au Fleuve Noir et chez Syros, et Michel, tout aussi important. Il aimait ce que j’écrivais et m’a soutenu jusqu’à son départ.
k-libre : Des souvenirs à partager ?
Serguei Dounovetz : On a vécu des moments mémorables, souvent cocasses. Je me rappelle ces virées en hiver, en 4L dans les hauts cantons, avec la bagnole qui peinait à démarrer. On allait animer des rencontres dans de petites bibliothèques où 15 vieux passionnés nous attendaient. Michel était le modérateur, j’étais l’auteur, ensemble on captivait le public, un vrai duo. Après, on reprenait la route de nuit, juste après un petit apéro au muscat sans repas, avec une pause dans un routier pour se restaurer et se marrer. Ces instants étaient forts, c’était en dehors du festival. Je l’accompagnais aussi aux « cafés du noir », des rencontres avec d’autres auteurs de polar dans des médiathèques. Soleil Noir présentait l’auteur, je faisais le chauffeur, et Michel réglait le resto. Dans mon roman, je le décris tel qu’il était, allumant ses cigarettes avec des allumettes offertes dans le Montana par James Crumley.