un carrosse nommé désir

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jeudi 06 octobre

Contenu

Roman - Policier

un carrosse nommé désir

Humoristique - Historique - Disparition MAJ mercredi 28 septembre 2022

Note accordée au livre: 3 sur 5

Poche
Réédition

Tout public

Prix: 8,5 €

Frédéric Lenormand
Paris : Le Masque, septembre 2021
234 p. ; 18 x 11 cm
ISBN 978-2-7024-4908-0
Coll. "Le Masque poche"
Voltaire mène l'enquête, 8

Ce qu'il faut savoir sur la série

Sœur Métaphysique, priez pour ce pauvre Michel !

Je suis, en principe, friande de polars historiques. Nonobstant, j'ai toujours regardé avec la plus extrême circonspection cette espèce particulière de fiction où l'on s'empare de personnages réels et fameux, tels Oscar Wilde, Dante, Léonard de Vinci, etc., pour les ériger en détectives de choc et décliner leurs "enquêtes" en série – romans dont je me suis obstinément détournée jusqu'alors. Or me voilà destinataire de ce Carrosse nommé désir, dixième volet de la série "Voltaire mène l'enquête"... Pour en rendre compte, il me faut à la fois oublier mes réticences, et tâcher d'être pertinente alors que je suis primo-lectrice d'une série déjà installée – et dont trois épisodes ont eu ici leur recension : La Baronne meurt à cinq heures, Meurtre dans le boudoir, Élémentaire mon cher Voltaire) – et d'un auteur à la bibliographie impressionnante, qui connaît le XVIIIe siècle "comme sa poche" et "son" Voltaire sur le bout des doigts. Eh bien, soit – relevons le gant...

Avant que d'entrer dans le vif du roman, une liste indique ceux des personnages qui sont "historiques, réels, véridiques et ayant existé". Irrésistible annonce tout en rythme, aux redondances étudiées, qui donne le la du récit : on sent dès cette énumération que le ton sera à l'humour, que les mots seront choisis avec un soin quasi poétique, et que l'Histoire aura sa part à l'histoire – à la fin du volume, en écho à ces véridicités énoncées, des "documents d'époque" et des "repères biographiques" complètent cet "effet de réel". La "petite" histoire, elle, se peut résumer ainsi : en 1739, tandis que Paris brille de toutes les festivités organisées pour célébrer les noces de Louise-Élisabeth de France – la fille aînée de Louis XV –, Émilie du Châtelet est sur le point de recevoir en héritage des biens considérables. Voltaire l'incite à "investir dans la pierre". En d'autres termes : à acquérir le palais Lambert, un hôtel particulier situé dans l'île Saint-Louis où il serait fort aise de pouvoir prendre ses quartiers aux côtés de sa maîtresse. Mais faute d'héritage sonnant et trébuchant disponible de suite, il faut emprunter, et le prêteur le mieux indiqué se nomme Charles Michel de Roissy. Or celui-ci s'est, au sens le plus littéral du mot, volatilisé pendant qu'il se rendait, en fiacre, dans sa garçonnière du quartier Saint-Paul. Pressé par le besoin d'obtenir son prêt au plus vite, Voltaire part à la recherche du disparu qu'il espère toujours en vie...

Chaussé dirait-on de bottes holmésiennes – l'on verra plus loin que l'anachronisme est une épice fort en usage dans ce roman –, le philosophe se lance sur la piste du sieur de Roissy de manière très classique. Questions posées aux proches, reconstitution du trajet fatidique, échanges de déductions avec ses compagnons d'investigation – Béranger, le "cousin et intendant" de la maison, Saint-Yves le notaire, et bien sûr Émilie du Châtelet... Voltaire donnera de sa personne jusqu'à procéder par infiltrations et à revêtir l'habit monacal ! Autant dire qu'il ne ménage pas sa peine. Et comme dans les meilleurs récits policiers, ce sont de petits détails, infimes a priori qui, mis en relation les uns avec les autres au gré de patients raisonnements ménagés avec beaucoup d'intelligence dans la trame narrative, finissent par former un faisceau d'informations suffisamment large pour faire apparaître la solution.

L'affaire que va dénouer Voltaire – avec le brio, répétons-le, d'un Sherlock Holmes avant la lettre – est sordide, sous-tendue par la passion amoureuse et celle de l'intérêt. Un sérieux de fond tout entier recouvert d'une solide couche comique sous laquelle on peut manquer de le percevoir, et ce serait grand dommage : à trop rire on risque de n'être pas assez attentifs aux micro-éléments qui construisent l'intrigue. Le comique est partout : dans le texte à coups de mots bien trempés, d'allusions et de savoureux anachronismes (ah... ce pic, ce cap, cette péninsule qui, en 1739, n'avait pas encore illuminé les lettres françaises !), dans les situations – on verse jusque dans la farce –, dans des répliques où fusent les reparties spirituelles... Un comique franc du collier, tout en finesse cependant : les références restent allusives, les anachronismes subtils, à la manière de "clins-d'œil-aux-initiés" littéraires, historiques, philosophiques évidemment, voire cinématographiques (on songera ici au slapstick, là à La Grande Vadrouille). Un bémol toutefois : qui n'aura pas en partage avec l'auteur un terrain suffisamment commun de connaissances en matière de Lumières et de voltairianisme ratera probablement de nombreux traits délectables. Ce qui n'empêchera pas de s'en payer une bonne tranche : le comique est mis en œuvre avec assez de talent pour demeurer goûteux quelles que soient les ignorances du lecteur.

Reste que la volonté de susciter le rire est parfois trop manifeste, primant sur une nécessité narrative qu'elle dilue en reléguant à l'arrière-plan la logique diégétique. L'on vit néanmoins un excellent moment de lecture, désopilant à souhait et instructif tout à la fois – un plaisir qui ne se boude pas, surtout en ces temps de morosité majuscule. Mais il n'est pas interdit de se demander jusqu'à quel point un ton, un style aussi singuliers, aux marqueurs comiques si forts, peuvent conserver intacts leurs charmes quand ils sont reconduits d'épisodes en épisodes dans une série au long cours.

Citation

Le gros persan noir aux yeux d'opale dévisageait l'intrus avec l'affabilité d'un démon du huitième cercle accueillant un damné. Il était de toute évidence le maître des lieux, cela grondait sous la fourrure.

Rédacteur: Isabelle Roche vendredi 10 décembre 2021
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