Un troublant retour

Je la fis asseoir sur une chaise, le dos tourné à la salle principale, lui proposai un verre d'eau. Je ne sais pas pourquoi on fait toujours ça, comme si l'eau avait un pouvoir magique permettant aux gens d'effacer les évènements traumatisants.
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jeudi 06 octobre

Contenu

Roman - Espionnage

Un troublant retour

Arnaque - Guerre - Whodunit MAJ mercredi 22 décembre 2021

Note accordée au livre: 4 sur 5

Poche
Réédition

Tout public

Prix: 7,5 €

Patricia Wentworth
The Traveller returns - 1948
Traduit de l'anglais par Bernard Cucchi
Paris : 10-18, novembre 2021
318 p. ; 18 x 11 cm
ISBN 978-2-264-03417-3
Coll. "Grands détectives", 3431
Une enquête de miss Maud Silver, 9

Ce qu'il faut savoir sur la série

Miss Maud Silver fait sa première apparition dans Grey Mask en 1928, au détour d'un dialogue entre deux amis : elle est présentée comme "un détective sérieux"* nommé "Maud Silver, une vieille fille"*. Elle est "une petite personne, sans teint, aux traits insignifiants, aux cheveux grisonnants soigneusement réunis en une lourde torsade sur la nuque"*. Elle ne porte pas encore cette frange victorienne retenue par une résille qui sera l'une des marques les plus spécifiques de son aspect. Mais cette "petite femme", qui semble "dater de l'époque victorienne"*, respire déjà la désuétude dont elle sera empreinte tout au long de sa carrière fictionnelle. Et, déjà, elle tricote – elle demeurera indissociable de ses aiguilles et de ses pelotes de laine ; seuls changent les ouvrages qu'elle entreprend. Ici des bas, là des paires de chaussette, ailleurs un assortiment de brassières...
On apprendra, au gré de ses enquêtes ultérieures que, préceptrice retraitée, elle s'est lancée dans les "enquêtes privées" pour améliorer son ordinaire. Comme, par exemple, s'offrir les services d'une gouvernante, Emma Meadows. Elle a deux nièces ayant chacune des personnalités très différentes mais avec lesquelles elle s'efforce d'entretenir des relations suivies ; elle parle français, admire le poète Alfred Tennyson (1809-1892) qu'elle cite fréquemment – elle doit d'ailleurs son prénom au poème Maud, composé en 1854 et publié l'année suivante dans un recueil intitulé Maud and Other Poems. Elle est dotée d'une excellente mémoire, d'une faculté d'observation exceptionnelle, sait favoriser les confidences... et ne néglige pas de se livrer à des filatures ou à de petites expériences de terrain quand l'enquête l'exige. Elle collabore presque toujours avec l'inspecteur Frank Abbott, de Scotland Yard, souvent flanqué de son supérieur, l'inspecteur-chef Lamb.
Il faut attendre dix ans après Grey Mask pour la voir réapparaître dans The Case is Closed (1937) et elle ne devient l'enquêtrice exclusive de Patricia Wentworth qu'à partir de 1943.

Concernant sa réception en France, on notera que parmi les "Enquêtes de miss Maud Silver"», deux seulement ont été traduites dans la foulée de leur publication originale : Grey Mask (1928) paraît en 1930 sous le titre L'Homme au masque gris aux éditions Firmin-Didot et The Clock Strikes Twelve (1944) en 1946 sous le titre L'Horloge sonne minuit aux éditions S.E.P.E. The Eternity Ring (1948) attendra douze ans avant de paraître sous le titre Le Hallier du pendu à la fameuse Librairie des Champs-Élysées dans la non moins fameuse collection "Le Masque". Ce n'est qu'à partir de 1979 que se poursuivront les traductions des "Enquêtes de miss Maud Silver", chez Seghers et Edimail. Elles seront rééditées à partir du début des années 1990 dans la collection "Grands détectives" de 10-18, qui rassemble aujourd'hui l'ensemble des trente-deux romans – dont seize primo-traductions.
On lira avec intérêt, tant en ce qui concerne le personnage que sa créatrice, l'article de Françoise Dupeyron-Lafay, "Les représentations de la famille et les fonctions de l'intime dans la série des 'Miss Silver Mysteries' (1928-1961) de Patricia Wentworth", paru dans la revue électronique Textes et contextes publiée par le centre inter-langues "Texte Image Langage" de l'université de Bourgogne. Article mis en ligne le 15 décembre 2020.

* Les citations affectées d'un astérisque sont tirées de la première traduction de Grey Mask – par M.-L. Chaulin – parue en 1930 sous le titre L'Homme au masque gris.

Être, ne pas être... and so on

Londres, 1943. Dans le hall du ministère du Ravitaillement, Anne Jocelyn attend pour obtenir une carte d'alimentation. Elle tâche d'oublier la queue qui paraît ne pas devoir se résorber en songeant au domaine familial et à son mari, Philip. Nul doute qu'en bon veuf, il planifie déjà l'utilisation qu'il fera de l'argent de feu son épouse – car Anne est réputée morte depuis 1940, tombée au cours d'une fusillade tandis qu'elle tentait de quitter la France avec une cousine, Annie Joyce qui, elle, en avait réchappé... Or la voici qui resurgit. Et quand elle apparaît sur le seuil de la vaste demeure, vêtue comme elle l'était lorsqu'elle avait posé pour son portrait, peint juste après son mariage – manteau de fourrure, robe bleue et rang de perles autour du cou – c'est la sidération. Quelque chose cependant cloche. Outre qu'il n'est pas facile de voir revenir quelqu'un dont la disparition, toute douloureuse qu'elle soit, a finalement conduit à contracter de nouvelles habitudes, voire à former des projets d'avenir où il ne figure pas, les familiers d'Anne Jocelyn, son mari au premier chef, doutent de son identité. Anne ne serait-elle pas Annie ? Oh certes, les explications que donne la revenante sont parfaitement crédibles et cohérentes, pourtant elle ne parvient pas à convaincre qu'elle est bien Anne. Mais toutes les tentatives pour la prendre en défaut tournent court.

À partir du thème classique du "présumé-mort-qui-revient", Patricia Wentworth orchestre un récit prenant où la question de l'usurpation d'identité reste posée jusqu'au bout tant sont maintenues malgré mille vacillements les oscillations entre doutes, démentis menant à des certitudes elles-mêmes basculant à nouveau vers le doute. Sans compter les intermittences des cœurs – qui ont aussi, et largement, leur place... Mais qu'on ne s'y trompe pas : sous une sentimentalité omniprésente et moult considérations sur la couleur d'un tailleur ou l'aspect plus ou moins soigné d'une chevelure se déploie une énigme retorse qui, d'une confusion entre Anne et Annie savamment entretenue, évolue peu à peu vers une intrigue d'espionnage dont les enjeux dépassent largement l'ambition d'une laissée-pour-compte aspirant à conquérir ce qu'elle considère comme son dû – fortune et statut social.

Le récit prend le temps de s'installer – l'on peut dire que les quinze premiers chapitres remplissent le rôle dévolu au théâtre à la "scène d'exposition" : les lieux sont patiemment décrits de même que les personnages ; on comprend les liens qui les unissent par le biais de répliques où ils sont évoqués du point de vue des seuls locuteurs – comme "supposés connus" du lecteur – et à travers les circonstances qui les mettent en présence. Si l'on est de prime abord tenté de lire en diagonale ces interminables commentaires de Mrs Armitage à propos des Jocelyn, ou bien ces descriptions qui paraissent redondantes, on finit par accrocher au récit, sans que cela relève d'une véritable décision de lecture – c'est une sorte de charme qui opère. Plus aucun mot ne paraît superflu, les apparentes redites, répercussion narrative d'une pluralité de points de vue sur un même objet, un même fait, s'avèrent porteuses d'informations – comme si, dans un film, on maintenait au montage toutes les prises réalisées sous différents angles. Une fois le "clan Jocelyn" bien campé, avec son lot de nodosités familiales, le terrain est prêt pour l'arrivée de miss Silver, la détective de service. Une charmante vieille dame à qui l'on se confie spontanément, qui tricote et toussote beaucoup – vraiment beaucoup – tandis qu'elle converse, réfléchit et déduit.

Miss Silver, donc, entre en scène au chapitre 16 alors que l'on est déjà à mi-récit. De manière tout à fait fortuite, sans avoir été sollicitée en tant que détective : une rencontre de hasard dans le train, que prolongera un goûter chez des connaissances. L'on verra dès lors combien le temps d'exposition était nécessaire : tous les détails qui y sont distillés, par conversations interposées ou par le truchement de réflexions intérieures des uns ou des autres, deviennent pièces d'un puzzle qui se reconstitue très progressivement – il faut rester attentif, et la mémoire bien affûtée, jusqu'à la dernière page. Une attention que l'on n'a guère de peine à conserver tant la construction est magistrale : la progression de l'intrigue, le rythme des chapitres comme des événements, la linéarité chronologique émaillée de retours en arrière et ponctuée de petites anticipations qui loin de "vendre la mèche" accroissent au contraire le suspense... tout est millimétré et concourt à garder le lecteur sous la coupe du récit. C'est de la dentelle narrative. Mais, pour être dans le ton sans doute faudrait-il user d'une comparaison plus "tricotée" car, dans ce roman, les aiguilles vont bon train et l'art du tricot conversationnel s'y cultive au même titre que celui de la déduction... Sans oublier l'humour, loin d'être absent et qui souvent a une tonalité valant coup de griffe.

Citation

Miss Silver n'aurait jamais admis devant un tiers que son manque de centimètres constituait un handicap. En fait, c'est seulement quand elle était dans la foule qu'elle le reconnaissait. En toute autre circonstance, son port digne le lui faisait oublier.

Rédacteur: Isabelle Roche mercredi 22 décembre 2021
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