La Marque de l'injustice

Il semblait appliqué, besogneux et tenace comme tout policier fort capable d'envoyer des innocents en prison.
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Roman - Policier

La Marque de l'injustice

Historique - Vengeance - Assassinat - Whodunit MAJ jeudi 22 septembre 2022

Note accordée au livre: 2 sur 5

Grand format
Inédit

Tout public

Prix: 14,9 €

Anne Perry
Three Debts Paid - 2022
Traduit de l'anglais par Florence Bertrand
Paris : 10-18, août 2022
360 p. ; 20 x 13 cm
ISBN 978-2-264-07974-9
Daniel Pitt, 5

Ce qu'il faut savoir sur la série

Après trente-deux enquêtes menées par le couple Thomas et Charlotte Pitt, place à leur fils Daniel, avocat. Au terme de ses études de droit suivies à la prestigieuse université de Cambridge, il intègre le prestigieux cabinet dirigé par Marcus fford Croft - fford Croft & Gibson -, dont la fille, Miriam, est devenue médecin légiste. Au prix de bien des efforts et de beaucoup de persévérance car, en ces premières années du XXe siècle, les femmes restent exclues de nombreuses professions. Daniel et Miriam enquêtent de concert tandis que des liens de plus en plus intimes se nouent entre eux.
Daniel Pitt plaide sa première affaire en 1910, dans Twenty-One Days (Un innocent à l’Old Bailey), paru en 2017, soit l'année qui a suivi celle de la publication du dernier volume de la série « Thomas et Charlotte Pitt  », Murder on the Serpentine (Un traître à Kensington Palace).
Les volumes de la série sont traduits en français au fur et à mesure de leur parution et sont publiés aux éditions 10/18.

Modus operandi "victorien"

Avec ce cinquième dossier que lui confie Anne Perry, Daniel Pitt replonge dans ses années d'études à Cambridge – d'ailleurs pas si lointaines : à peine cinq ans se sont écoulés depuis qu'il a quitté la célèbre université. L'homme qui franchit le seuil de son bureau est en effet un spécialiste en histoire moderne dont il a suivi les cours lors de sa dernière année, Nicholas Wolford. Et c'est un condisciple de Daniel devenu policier, Ian Frobisher, qui l'envoie : le professeur Wolford est visé par une plainte pour coups et blessures déposée par un jeune auteur, Linus Tolliver, qui par ailleurs l'accuse de plagiat. Une rixe a éclaté tandis que les deux hommes étaient en présence ; Wolford a eu le dessus, Tolliver le nez cassé et la mâchoire fêlée. Or Wolford estime avoir agi en état de légitime défense ; d'où le conseil de Ian d'aller consulter son ami Daniel Pitt pour assurer sa défense. À charge pour celui-ci de démontrer que la réaction de Wolford était justifiée et que, en outre, l'accusation de plagiat est sans fondement.

Ce n'est pourtant pas un roman juridique, tout en procédure, qui commence : dès le deuxième chapitre deux cadavres font irruption dans le récit, à la faveur d'une visite que Daniel rend à son amie Miriam, à la morgue. Deux femmes ont été tuées à quelques jours d'intervalle, selon un mode opératoire identique : elles ont été poignardées tandis que de violentes averses sévissaient, et amputées de la première phalange d'un de leurs index. Ian est chargé de l'enquête - voilà donc, pour Daniel, le lien établi entre son affaire et ces corps. Certes très indirect, mais permettant tout de même au récit de se déployer dans les deux directions, celle du probable tueur en série prenant d'ailleurs le pas sur l'autre.

Ceci posé, l'histoire perd assez vite son intérêt par la manière dont elle est racontée. Dès les premières pages se manifeste une extrême banalité narrative et descriptive, qui ne serait rien autre qu'ennuyeuse si elle ne virait à la longue à une forme de maladresse. Ainsi des descriptions qui, en plus d'être d'une grande platitude (réalisme au ras des pâquerettes qui pose des murs, des rues, des traits physiques et des postures, une ambiance météorologique... sans avoir ni la vibration du style qui rend un environnement vivant, ni l'austérité d'un rapport qui instaure un climat de rigueur aseptisée), réitèrent pour la plupart d'entre elles des indications déjà fournies, mais de telle façon qu'on ne peut rien y voir qui pourrait évoquer une recherche de rythme par la répétition. Combien de fois est-il répété que le professeur Wolford a un talent particulier "pour faire vivre le passé et le rendre palpitant", et ce en termes peu variés ? Dès le premier chapitre, pas moins de cinq. Parfois, les descriptions ressemblent à un enfoncement de porte ouverte, comme lorsque, face à un corps étendu sur la table d'autopsie, advient ce constat : "Il était aisé de savoir qu'elle était morte." Pour un cadavre sur le point d'être examiné par les médecins légistes – hors contexte fantastique ou horrifique –, n'est-ce pas la moindre des choses ?

Ce n'est encore rien comparé à ce sentiment d'incohérence que l'on éprouve souvent face aux réactions prêtées aux personnages : telle sécheresse de ton brutale, un sourire esquissé, des marques d'hésitation dont on saisit mal la justification au vu du contexte, ou encore cette impression fréquemment suscitée par les dialogues que les répliques ne se répondent pas vraiment. Je concède que ce sont là des aspects stylistiques toujours délicats à aborder quand on a affaire à une traduction. Et qu'il faut rester extrêmement circonspect dès lors que l'on questionne la justesse de tel ou tel terme qui rend étranges, voire incohérentes certaines postures ou réactions : quel que soit le talent du traducteur, passer d'une langue dans une autre a toujours des vertus opacifiantes, et aucune langue d'arrivée, aussi maîtrisée soit-elle, ne permet d'avoir une perception précise du style d'un auteur. Aussi cette platitude descriptive peut-elle être, en partie au moins, imputable à quelque... rapidité, ou facilité de traduction si l'on veut.

Il est en revanche un point sur lequel traduire n'a pas d'impact : la construction. Et dans ce roman, la construction est gâchée par des tics d'écriture assez désagréables, comme cette habitude de loger un aparté descriptif dépassant parfois la demi-page entre deux répliques censées se succéder sans temps mort dans un dialogue – des apartés que ne justifient presque jamais un temps de réflexion et qui n'ont même pas leur poids de charme pour faire passer le récit au second plan le temps qu'on les lit pour eux seuls. Ou encore celle d'infliger au lecteur une tartinée de phrases interrogatives d'une seul bloc, dont certaines répètent des interrogations déjà été formulées qui reviennent sur le tapis sans apporter grand-chose au récit. Ces ressassements d'informations, cette façon de mettre le récit sur "pause" avec ces arrêts prolongés sur questions me semblent bel et bien relever de la maladresse technique.

Je me dois cependant d'être honnête : l'ennui m'a peut-être aveuglée, et plus encore l'agacement au vu des redites, qui m'auront fait lire "à côté". Tant pis, j'assume... Si Anne Perry est une "Reine du polar", ce n'est pas ce roman qui m'en convaincra. Et je doute fort qu'après cette première expérience mon exploration de son œuvre se poursuive.

Citation

Miriam savait qu'il y avait des limites à ce qu'on pouvait apprendre dans les livres, les diagnostics, les organes préservés dans des bocaux. Il fallait être confronté à un cadavre qui, quelques heures plus tôt, avait appartenu à un être vivant [...]

Rédacteur: Isabelle Roche lundi 19 septembre 2022
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